Catégorie : Passerelle
Entretien avec Django Cissé, Photographe malien (Partie IV), L’évolution de la photographie au Mali depuis vos débuts
Entretien avec Django Cissé, Photographe malien (Partie III), Photographie et mémoire collective
Entretien avec Django Cissé, Photographe malien (Partie II), Œuvre et spécialisation
Entretien avec Django Cissé, Photographe malien (Partie I), Parcours et débuts en photographie
Entretien avec Dior Fall Sow, première femme procureure du Sénégal (Partie IV), Les défis des générations actuelles et futures
Extraits de l’entretien avec Dior Fall Sow
L’engagement civique et citoyen de la jeunesse
« Je ne veux pas généraliser car nous avons beaucoup de jeunes qui sont conscients de leurs responsabilités, de leur appartenance à une nation, du rôle à apporter à l’édification et à la consolidation nationale. Cependant, ce groupe de jeunes est-il suffisant pour obtenir un développement et une avancée qu’ils souhaitent pour leur pays ? En prenant comme exemple la pandémie de COVID-19, nous voyons que des jeunes sont engagés dans cette voie mais je pense que la grande majorité ne sont pas conscients des risques qu’ils encourent et de la responsabilité qu’ils portent. Certains jeunes ne croient pas au COVID-19, d’autres ne respectent pas les mesures sanitaires.
Il y a encore beaucoup de chemins à faire au niveau du civisme. Les autorités doivent assumer leurs responsabilités. Il faut créer des écoles de formation à la citoyenneté. L’avenir du pays est entre les mains des jeunes hommes et femmes car ce sont eux qui demain vont occuper les postes à responsabilité. À l’heure actuelle, avons-nous cette armée de jeunes prêts à assumer ces fonctions ?
Sans vouloir être pessimiste, je pense qu’il y a encore beaucoup de choses à faire au niveau des écoles, des lycées, des universités. Au niveau de l’université, la majorité des jeunes qui y étudient, sont ceux qui demain pourront former ou créer un Sénégal nouveau. Or, vous voyez que la plupart des étudiants sont dans des groupes confrériques, que la plupart sont animés par des revendications politiques. L’université de Dakar, qui est une université pour la recherche et la science, permettra-t-elle de former ces jeunes citoyens responsables capables de tenir les rênes d’un pays ?
Je ne parle pas de cas isolés, je pense qu’il existe des problèmes structuraux partout et qui mériteraient que nous nous y intéressions. Vous avez effectivement des conseils de jeunesse qui travaillent, mais est-ce suffisant pour entraîner toute cette vague de jeunes qui ne sont pas conscients de leurs rôles et responsabilités ? C’est un travail colossal. »
La crise des valeurs dans notre société
« Il y a eu beaucoup de laxisme dans l’éducation, il y a eu beaucoup de perte de valeurs au sein de la société et nous avons laissé cette dynamique s’ancrer. Au niveau des autorités politiques et publiques, les exemples n’ont pas été toujours bons, alors que ce sont des personnes que les jeunes suivent et regardent. Il y avait vraiment des valeurs de loyauté, de courage, de diom (*valeur de courage, de respect des ancêtres en wolof) qui existaient dans notre pays, qui faisaient notre fierté et que nous ne retrouvons pratiquement plus.
Dans des émissions à la télévision et à la radio, certains intervenants insultent des personnalités publiques, des figures d’autorité : est-ce un exemple pour les jeunes ? Ne devrait-on pas sanctionner ces intervenants pour qu’ils ne convainquent pas les jeunes qu’il est possible d’insulter une personne ? Le réapprentissage du respect est un grand chantier. Cela nécessite une réelle volonté politique qui doit se manifester au-delà des paroles, à travers la mise en place de mesures concrètes. Quand je vois le développement de la situation, je suis inquiète. Il ne faut pas faire la politique de l’autruche. Nous devons mettre le doigt sur la plaie.
Il y a eu beaucoup de laxisme dans l’éducation, il y a eu beaucoup de perte de valeurs au sein de la société et nous avons laissé cette dynamique s’ancrer. Au niveau des autorités politiques et publiques, les exemples n’ont pas été toujours bons, alors que ce sont des personnes que les jeunes suivent et regardent
Les personnes qui ont connu le Sénégal des années 60 et 70 regrettent un peu ces périodes où le Sénégal était un pays phare de la sous-région du point de vue de son économie, de son droit, de ses universités. Tout le monde venait faire ses études ici, à l’Université de Dakar.
Du point de vue du droit, le Code de la famille a été le premier Code sénégalais qui a servi d’exemple pour la sous-région. Aujourd’hui, nous sommes dépassés. Dans d’autres pays, comme le Mali, l’autorité parentale existe alors que le Sénégal est resté à la notion de puissance paternelle. »
L’importance de l’éthique et de l’intégrité
« L’éthique, nous en parlons beaucoup plus que nous ne la pratiquons. Chacun a un avis sur comment se comporter mais personne ne se comporte de cette manière. L’intensité et la vulgarité des insultes publiques au Sénégal en est un bon exemple.
Il faut revenir à des valeurs comme la loyauté, l’honnêteté est également une valeur importante, quand nous voyons la quantité de scandale de détournement de fonds. Le courage est une valeur perdue parce que personne n’ose dénoncer, c’est comme s’il y avait une complicité active. Le respect de la parole donnée est extrêmement important aussi, et c’est un exemple qui montre que notre société est en train de se dégrader. Nous avons peur pour nos enfants, pour nos petits-enfants, à cause de la société dans laquelle ils grandissent. Le Sénégal ne mérite pas cela.”
Repenser le système éducatif
« Il faut repenser le système éducatif car il y a du laxisme et une absence de discipline et de respect envers les professeurs.
Par exemple, quand vous permettez aux étudiants ou aux élèves de discuter de la compétence d’un professeur, voire de faire pression pour que tel professeur soit remplacé, c’est aberrant. Il faut que la discipline au sein du système éducatif soit réinstaurée, que les règles soient claires, que les règlements intérieurs des établissements soient respectés. Votre liberté commence là où s’arrête celle des autres.
Malheureusement, une situation de telle ampleur est difficile à redresser donc il faut faire table rase et voir comment en faire jaillir une nouvelle éducation, une nouvelle société. Étant donné qu’il s’agit d’un choix de société, il faut d’abord que nous sachions ce que nous voulons de notre société pour pouvoir arriver à la reconstruire.”
L’éthique, nous en parlons beaucoup plus que nous ne la pratiquons. Chacun a un avis sur comment se comporter mais personne ne se comporte de cette manière. L’intensité et la vulgarité des insultes publiques au Sénégal en est un bon exemple
Réduire les inégalités sociales
« Certes, tout le monde n’a pas les mêmes capacités mais il est fondamental que tout le monde ait les moyens de vivre décemment. Il y a beaucoup de pauvreté, beaucoup de misère au Sénégal. Il faut rétablir un équilibre et faire respecter les droits fondamentaux comme le droit à la vie, au bien être, à la santé. Quand vous n’avez pas les moyens de pouvoir accéder aux postes de santé, ou de faire bien vivre votre famille, cela pose problème collectivement.
Il faudrait faire en sorte que toutes les couches de la société puissent avoir la capacité de pouvoir vivre décemment mais une telle redistribution se décide à un haut niveau. Avec l’exemple de la pandémie, il est légitime de se demander où sont tous ces milliards qui ont été dépensés et comment ont-ils été dépensés ? Un audit a-t-il été effectué ? Quelle a été la part reçue par les populations les plus défavorisées ?
Ce dont j’ai peur, c’est que le non-respect des droits soit la première cause de frustration qui amène inévitablement à des conflits sociaux. Donc il est important qu’on puisse prendre les dispositions nécessaires pour réduire les inégalités sociales. Il faut cesser de prendre des dispositions de court terme, comme donner du riz. C’est indécent et ce n’est pas une solution à long terme. Nous avons une multitude de problèmes sur lesquels il faudrait que l’on s’attelle. Certes, nous faisons des réunions, des concertations mais est-ce vraiment la solution? Nous avons fait tellement de projets, de conférences, de dialogues mais l’application concrète des recommandations tarde et les résultats ne sont pas présents. »
Le défi des générations actuelles et futures pour l’Afrique de l’Ouest
« Je fais partie de l’Institut panafricain de stratégie et je crois qu’il est important qu’à l’heure actuelle, l’Afrique se réveille. Et si nous ne pouvons pas créer un bloc unique dès le départ parce que nous avons quelques différences entre Afrique de l’Ouest et Afrique de l’Est, cela pose problème. Nous sommes en Afrique et nous devons arriver à la longue à être un bloc. Au niveau de l’Afrique de l’Ouest, il est possible d’approfondir l’unité, aussi bien économiquement que politiquement.
Il faut repenser le système éducatif car il y a du laxisme et une absence de discipline et de respect envers les professeurs
Cette volonté d’unité est ancienne, postulée par Nkrumah (*homme d’État indépendantiste et panafricaniste), et même avant avec le roi d’Éthiopie Haïlé Sélassié. Dans un célèbre discours il parlait de cette unité africaine. Le fameux « s’unir ou périr » de Nkrumah est toujours d’actualité parce qu’on se rend compte que nous sommes toujours boudés. Nous sommes toujours soumis à la volonté des pays qui nous ont colonisés, qu’elle soit apparente ou non apparente. Parfois j’ai honte de voir que chaque fois que nous parlons de sécurité et de paix au niveau de l’Afrique, la discussion se fait dans d’autres pays, mais pas ici. Les dirigeants vont en France, ils peuvent même être convoqués pour parler de sécurité.
Dans notre sous-région, nous ne sommes pas en mesure d’assurer la paix et la stabilité sans avoir recours à l’extérieur. Certes, la coopération internationale est nécessaire mais elle doit accompagner nos États.
Un État doit être le premier acteur à assurer la paix et la sécurité de ses populations. C’est la fonction principale de l’État. Et lorsque nous ne pouvons pas assumer ce rôle, certains peuvent ne pas nous considérer comme de véritables États. En recouvrant nos efforts, nos forces militaires et financières, nous pourrions former une armée.
Du point de vue de notre économie, la force d’intervention africaine se crée mais est toujours chapeautée par d’autres organisations. Notre sous-région est riche, l’Afrique est riche mais les Africains sont pauvres et pour quelles raisons ? Nous les appauvrissons car nous n’arrivons pas à gérer nous-mêmes nos ressources naturelles. Si nous faisions le bilan de tout ce que nous pouvons engendrer comme biens avec nos ressources naturelles, je pense que nous aurions moins de problèmes de dépendance. Pour cela, il faudrait avoir le courage de discuter en partenariat, mais un partenariat gagnant-gagnant. Le type de partenariat où les autres décident pour vous et établissent les coûts n’est pas une collaboration égale. S’il y avait une unité africaine, nous pourrions peser plus en faveur du développement économique de l’Afrique et de l’optimisation de ses ressources.
Certes, tout le monde n’a pas les mêmes capacités mais il est fondamental que tout le monde ait les moyens de vivre décemment. Il y a beaucoup de pauvreté, beaucoup de misère au Sénégal. Il faut rétablir un équilibre et faire respecter les droits fondamentaux comme le droit à la vie, au bien être, à la santé
Il est temps qu’il existe une réelle unité africaine. Cependant, il faut être réaliste car cette dynamique demande des concessions liées à certaines contraintes. Il faut régler le problème des frontières et de la souveraineté. Si nous priorisons la souveraineté à l’unité, nous serons toujours des États souverains dépendant de nos ex-puissances coloniales. C’est un défi pour les générations futures. Sur ce plan, je suis fière de notre jeunesse parce que quand je lis les différentes interventions de jeunes de différents pays, j’observe un ras-le-bol général.
Les jeunes refusent l’ingérence des États occidentaux, aussi bien les jeunes filles que les jeunes garçons. Certains discours de ces jeunes sont encourageants et j’espère que cette direction va perdurer. Il faudrait s’organiser pour qu’il y ait des cellules de jeunes dans tous les pays africains et de la sous-région pour porter ces mouvements. Il faudrait également élaborer une feuille de route cohérente pour arriver à plus d’unité et de souveraineté. Le problème est que nous nous laissons maintenir dans un état de subordination et qu’il est temps que nous retrouvions notre dignité d’Africains. Je pense que la notion de dignité est très importante.
Les gens ne vous respectent que si vous avez le respect de vous-même. Si vous ne vous respectez pas, les gens ne le ferons pas pour vous. Il est temps de retrouver la dignité de nos ancêtres. Même durant la colonisation, il y a eu des combattants dans toute l’Afrique donc il faut que nous travaillions à retrouver cet esprit. C’est un travail sur le long terme donc les jeunes ont plus d’opportunités pour contribuer à l’unité du continent. »
Magistrate de formation, première femme nommée procureure de la République au Sénégal en 1976, Dior Fall Sow a d’abord travaillé à la direction de l’éducation surveillée de la Protection sociale, puis à la Sonatel comme directrice des affaires juridiques. Elle travaillera au Tribunal pénal international sur la question rwandaise pendant huit ans. Dior Fall Sow est aussi membre fondateur de l’Association des juristes sénégalaises. Elle en a été la présidente pendant quelques années. Désormais, elle fait de la consultation internationale, notamment à la Cour pénale internationale. Dior Fall Sow est l’une des plumes du projet de loi visant à la criminalisation du viol et de la pédophilie au Sénégal. Elle est également réputée pour son engagement indéfectible envers l’intégrité et l’éthique.
Entretien réalisé par Marième Cissé, WATHI
Source photo: WATHI
Entretien avec Dior Fall Sow, première femme procureure du Sénégal (Partie III), La justice : pilier fondamental pour nos sociétés.
Extraits de l’entretien avec Dior Fall Sow
Le fonctionnement et l’indépendance de la justice au Sénégal
« Du point de vue administratif, il y a beaucoup de choses à revoir. Il faut permettre aux juges de faire correctement leur travail en leur donnant les moyens matériels nécessaires. L’aspect matériel ne fait pas la crédibilité d’un juge, c’est plutôt sa personnalité et la façon dont il travaille, mais il faut qu’il ait des moyens matériels décents. C’est à l’État de fournir cela.
L’article 88 de la Constitution de la République du Sénégal dispose que la justice est indépendante des pouvoirs législatif et exécutif et que les magistrats veillent à cela. L’indépendance doit être présente à deux niveaux : le niveau individuel et l’environnement des magistrats.
La justice est l’épine dorsale de la démocratie. Car un pays sans justice glisse de façon inéluctable vers l’anarchie. Le rôle fondamental de la justice est de pouvoir garantir les droits fondamentaux de la personne
L’indépendance des juges ne se décrète pas : c’est une question que le juge doit assumer personnellement. Lorsque chaque juge aura dans sa mentalité cette indépendance, on pourra parler d’une indépendance de la justice car elle se façonne par la volonté de chaque magistrat. L’environnement doit également être favorable pour asseoir l’indépendance du juge.
Je pense que le Président de la République, chef de l’exécutif, ne doit pas siéger avec son Ministre de la Justice au Conseil Supérieur de la Magistrature car cela correspond à une mise sous tutelle du Conseil.
Un deuxième aspect important est le budget. Pourquoi le système judiciaire est-il si peu doté financièrement ? Si nous continuons comme cela, il y a aura toujours une suspicion par rapport à l’indépendance de la justice vis-à-vis de l’exécutif.
La justice est l’épine dorsale de la démocratie. Car un pays sans justice glisse de façon inéluctable vers l’anarchie. Le rôle fondamental de la justice est de pouvoir garantir les droits fondamentaux de la personne. »
La Cour pénale internationale : une juridiction pour les dirigeants africains ?
« Premièrement, les pays africains sont nombreux au sein de la Cour Pénale Internationale (CPI), ils sont au nombre de trente-quatre exactement. D’autre part, c’est une avocate africaine, Fatou Bensouda, qui est à la tête de la CPI (à la date réalisation de cet entretien).
En tant qu’africaine, cela me dérange de voir que des États qui ont ratifié le Statut de Rome — le Sénégal a d’ailleurs été le premier à le ratifier — ne le respectent pas forcément. L’article 27 du Statut dit que la fonction ne lie pas la CPI donc un Président de la République peut être poursuivi pour exactions.
En vertu du principe de la complémentarité, la CPI n’intervient que lorsque le pays n’est pas en mesure de poursuivre ceux qui ont commis des crimes et exactions. De nombreuses personnalités ont donc été poursuivies de cette manière. Le Conseil de Sécurité peut également saisir la CPI, ou la Cour elle-même peut demander à un pays l’autorisation d’ouvrir une enquête. L’article 27 est très clair concernant l’absence d’immunité. Pourtant, certains dirigeants africains ont pu échapper aux poursuites de la CPI.
Le problème est que la Cour prend en compte beaucoup de considérations politiques et laisse peu de place au droit
Personnellement, je suis très africaine et je pense que s’il y avait eu une non-conformité avec le travail de la CPI de la part des dirigeants africains, je me serais révoltée. On est plutôt face à des cas isolés. La CPI représente la lutte contre l’impunité. Auparavant, l’impunité n’était pas poursuivie. Il a fallu la création de nouveaux tribunaux, comme le TPIY (Tribunal Pénal International pour l’ancienne-Yougoslavie) et le TPIR (Tribunal Pénal International pour le Rwanda). C’étaient des tribunaux ad hoc, qui avaient des mandats déterminés et s’éteignaient à la fin de leur mission. Ces tribunaux luttaient contre l’impunité. Il ne pouvait plus y avoir de personnes qui commettaient de tels crimes et n’étaient pas poursuivis.
Au fur et à mesure, la nécessité de créer une Cour permanente à la place d’institutions ad hoc s’est imposée. Je pense que le Statut de Rome est important dans la lutte contre l’impunité. Il faut que cette Cour puisse fonctionner normalement, du point de vue du budget, de ses organes, de ses capacités. Le problème est que la Cour prend en compte beaucoup de considérations politiques et laisse peu de place au droit. »
Assurer des transitions politiques démocratiques et pacifiques en Afrique de l’Ouest : le rôle du droit
« Les problématiques de transitions démocratiques touchent directement au domaine du droit. La Constitution est la loi fondamentale pour de nombreux États. Par respect des règles démocratiques et de la Constitution, nous pouvons éviter des soulèvements et assurer une transition par des élections bien organisées. L’élection est une transmission du pouvoir car on nomme provisoirement les chefs d’État en fonction de la volonté du peuple souverain.
Le peuple est le plus grand pouvoir. Lorsqu’il manifeste son intention de changer de dirigeant, la sagesse serait de rendre ce pouvoir qu’il a confié et de partir en toute simplicité
Cependant, à l’heure actuelle, certains dirigeants ont un désir incontrôlable de se maintenir au pouvoir, ce qui est totalement contraire aux dispositions de la Constitution. Le peuple est le plus grand pouvoir. Lorsqu’il manifeste son intention de changer de dirigeant, la sagesse serait de rendre ce pouvoir qu’il a confié et de partir en toute simplicité. Un magistrat indépendant ne doit tenir compte d’aucune considération politique, d’aucune pression ni d’aucun intérêt.
La magistrature est une vocation, c’est-à-dire qu’elle implique plus de contraintes que d’avantages. On s’y engage car on prête serment. Dans ce serment, le plus important est la phrase : « nous devons nous comporter en dignes et loyaux magistrats ». Ensuite, il faut être loyal envers la population. Quand la population croit en la justice, les tensions au sein de la société sont moindres. Depuis un certain temps, on met en cause la crédibilité de la justice et je pense qu’il importe que les magistrats réagissent.
Je ne désespère pas car il y a des magistrats qui font leur travail, mais nous sommes dans une période où la justice est face à une traversée du désert. »
Magistrate de formation, première femme nommée procureure de la République au Sénégal en 1976, Dior Fall Sow a d’abord travaillé à la direction de l’éducation surveillée de la Protection sociale, puis à la Sonatel comme directrice des affaires juridiques. Elle travaillera au Tribunal pénal international sur la question rwandaise pendant huit ans. Dior Fall Sow est aussi membre fondateur de l’Association des juristes sénégalaises. Elle en a été la présidente pendant quelques années. Désormais, elle fait de la consultation internationale, notamment à la Cour pénale internationale. Dior Fall Sow est l’une des plumes du projet de loi visant à la criminalisation du viol et de la pédophilie au Sénégal. Elle est également réputée pour son engagement indéfectible envers l’intégrité et l’éthique.
Entretien réalisé par Marième Cissé, WATHI
Source photo: WATHI
Entretien avec Dior Fall Sow, première femme procureure du Sénégal (Partie II), “Amener les populations à reconnaître davantage et à respecter les droits des femmes…”
Extraits de l’entretien avec Dior Fall Sow
Évolution de la place des femmes dans la société sénégalaise
« En réalité, il y a une évolution qui est, disons, incontestable dans la mesure où elles occupent tous les domaines d’activité à des niveaux différents. Elles sont dans les instances décisionnelles, même s’il y a encore beaucoup de chemin à parcourir, il faut dire la vérité.
Mais petit à petit quand même, on se rend compte que la femme progresse. Elle aurait pu être, disons, beaucoup plus visible dans ces postes, mais il faut se dire qu’à l’heure actuelle, il y a encore des discriminations très importantes qui subsistent et qui font qu’on a quand même tendance, sans pour autant le montrer ouvertement, à maintenir des inégalités.
Il y a toujours de belles paroles, mais lorsqu’il s’agit de distribuer des postes de responsabilités et des postes de pouvoir et même de souveraineté, on se rend compte qu’elles sont toujours reléguées au second plan.
Cette évolution aussi est pour moi un peu ralentie par le statut que la femme a dans notre société. Il faut qu’on le reconnaisse. Ce statut tend à faire croire que la femme est un peu inférieure et cela se manifeste de plusieurs façons.
Encore, on pourrait parler des violences faites aux femmes et là, on se rend compte que c’est parce que justement, le statut qu’on leur donne au sein de la société permet soit au mari, soit au père, soit au frère de pouvoir exercer des violences parce que pensant avoir un statut supérieur à celui de la femme.
Le Sénégal a ratifié tous les instruments internationaux et régionaux et quand je dis international, j’ai tendance à parler du protocole de Maputo, parce que c’est un protocole qui a été élaboré par des États africains, dans un environnement purement africain et pour la femme africaine. Donc, on ne nous taxera pas de faire du mimétisme en voulant faire appliquer la CEDAW ou d’autres instruments internationaux des Nations unies.
Nos pays ont donc ratifié, et pour la plupart le Sénégal, surtout sans réserve, cela veut dire sans dire qu’il y a quand même des dispositions qui ne sont pas en adéquation avec nos réalités socioculturelles. Je pense qu’il est quand même regrettable qu’il n’y ait pas cette harmonisation et cette application stricte de ces instruments avec notre législation nationale. Et c’est là où le bât blesse. »
Les acquis les plus marquants pour les droits des femmes au Sénégal
« Les droits des femmes ne sont rien d’autre que des droits humains. Ce que nous revendiquons, c’est ce qui nous est dû en tant qu’être humain. Les droits humains, c’est ce qui est inhérent à la personne et on ne peut pas nous sortir de cette catégorie.
Je suis membre fondatrice de l’Association des juristes sénégalaises (AJS) et je pense que l’AJS s’est distinguée. D’ailleurs, il faut rendre hommage à celles qui ont permis que cette association soit née parce que c’est parti de quatre femmes, il y avait Mame Madior Boye, Maimouna Kane, Madeleine Devès et Tamaro Touré, qui ont créé l’Amicale des femmes juristes.
Elles sont parties du droit et du Code de la famille pour justement montrer qu’il y avait beaucoup d’inégalités à ce niveau. Le mari pouvait interdire à sa femme de travailler, donc il y avait beaucoup de choses dans le Code de la famille qui n’allaient pas. C’est pour cela qu’elles ont créé cette amicale qui a pris beaucoup d’ampleur et qui est devenue l’Association des juristes sénégalaises.
Je pense qu’on a travaillé par étapes. Ce que nous avons pu avoir, c’est d’abord au niveau du Code de la famille avec l’article 54, celui qui pouvait faire interdire le travail de la femme par le mari.
Nous avons eu cette victoire de pouvoir faire en sorte que la femme puisse prendre en charge son mari et ses enfants du point de vue médical, cette victoire concernant la pension de la veuve, cette victoire concernant la position de la femme, la victoire concernant la nationalité que la femme pouvait transmettre à son époux et à ses enfants.
Et plus récemment, la Loi sur la parité et la Loi sur la criminalisation du viol et de la pédophilie. Il y a eu vraiment pas mal d’articles, de dispositions qui ont été changées. Il y a aussi l’entrée des femmes dans les corps de défense et de sécurité. Avant, ce n’était pas possible parce qu’il y avait cet article 19 qui disait que le service militaire était réservé qu’aux hommes.
Donc, il y a effectivement pas mal d’avancées, pas mal de satisfaction que nous avons pu avoir à ces différents niveaux, mais il reste encore énormément de choses à faire.
Par exemple, je prendrai la question de l’autorité parentale, les problèmes qui concernent l’indication de paternité, pas mal de problèmes qui restent encore et pour lesquels nous devons encore nous battre. »
Amener les populations à reconnaitre davantage et à respecter les droits des femmes
« Il y a un travail de sensibilisation d’abord qu’il faut faire. Il y a un problème de vulgarisation. Nous sommes dans un pays où on parle d’État de droit et donc le droit s’applique à tous les citoyens avec des dispositions, donc les cadres doivent s’appliquer à tous les citoyens.
Mais je pense qu’il y a quand même des préalables à toute chose. Le premier préalable, c’est l’éducation. Vous savez, il y a un problème extrêmement important au niveau de l’éducation de base parce qu’on se rend compte qu’au niveau de l’éducation de base, même nous au départ, on ne faisait pas attention en continuant certains travers. Même dans la façon d’éduquer la fille et le garçon, il y a une différence.
Et je pense qu’il faut que de plus en plus, au niveau de l’éducation de base, qu’on fasse comprendre aussi bien au garçon qu’à la fille que ce sont des êtres humains, qu’ils ont les mêmes droits, que le respect doit être réciproque, qu’on soit une femme ou un homme.
On doit commencer à vraiment changer les méthodes d’éducation de base parce qu’il faut faire comprendre le respect de la différence, que les gens acceptent qu’il y ait une différence et qu’ils respectent cette différence et qu’ils soient conscients du fait que ce que le garçon peut faire, la fille aussi peut le faire. C’est démontré à l’heure actuelle dans de nombreux cas.
Il y a un autre problème, c’est l’interprétation de la religion. Parce que je pense que si on se réfère aux préceptes coraniques, la religion musulmane est très protectrice de la femme. Elle est très favorable à la femme. Mais, il y a des problèmes d’interprétations qui sont extrêmement importants. On a pris certains préceptes qu’on a façonné avec les valeurs et les traditions pour en faire ces interprétations.
Il y a aussi les attitudes des femmes qui se complaisent dans certaines situations et qui se disent que c’est tout à fait normal parce qu’elles y croient. Il faut déconstruire une certaine pensée qu’on leur a fait croire depuis qu’elles sont toutes petites.
Ce n’est pas facile parce que changer les mentalités, c’est ce qu’il y a de plus difficile et c’est ce qui nous arrive au Sénégal. Il faut déconstruire certaines considérations, certaines habitudes, certaines attitudes et je pense que cela va être un travail assez long.
Mais, je pense aussi qu’on peut y arriver parce qu’il y a beaucoup de choses aussi qui ont changé dans les attitudes. Il y a beaucoup de choses qui ont changé, aussi bien au niveau urbain ou rural. »
Le dialogue intergénérationnel entre les femmes militantes
« La nouvelle génération de militantes doit être formée, c’est important, la formation. Nous, nous avons été formées par celles qui étaient là avant nous. Je pense qu’il faut rendre hommage aux premières pionnières.
Ces femmes sont des modèles et je pense que la nouvelle génération doit comprendre que, tout comme nous, elles doivent être à côté de nous, travailler avec nous pour pouvoir prendre la relève parce que nous avons pris une relève. On a été formée, on a travaillé à côté de nos aînées qui nous ont transmis le flambeau.
Nous l’avons transmis à une nouvelle génération et cette nouvelle génération va la transmettre à d’autres. Donc, il est important que lorsque nous devons faire cela, nous puissions être conscientes que celles qui vont nous remplacer, pourront porter plus haut le flambeau que nous avons porté. Et quelquefois, on dit qu’il y a des conflit de générations, moi je dis qu’il ne peut pas y avoir conflit de générations, parce que, chacun joue sa partition.
Les choses se sont passées de façon purement naturelle. On vient, on joue sa partition, on fait ce qu’on a à faire pour que des femmes puissent accéder à leurs droits les plus fondamentaux. Et lorsque nous ne pouvons plus, nous passons le flambeau à d’autres qui, elles aussi, feront la même chose. Donc, je pense que c’est quelque chose qui est tout à fait naturel. Et quand je prends l’exemple de l’Association des juristes sénégalaises, nous avons ici un vivier de jeunes qui sont extraordinaires.
Je ne sais pas si vous remarquez, mais de plus en plus, nous sommes à l’arrière garde. S’il y a des combats où ils faut vraiment certaines expériences, nous les mènerons à côté de cette nouvelle génération.
Donc, je pense que c’est quelque chose de très bien compris, et à l’heure actuelle, je suis vraiment très fière par rapport aux jeunes que nous avons au niveau de l’AJS, de voir le travail considérable qu’elles font. Elles se mettent de plus en plus au-devant de la scène.
Elles interviennent à la télé, sur le terrain pour la sensibilisation, vous avez des boutiques de droit où elles font de l’assistance. Vraiment c’est quelque chose d’extraordinaire et vraiment énorme. On peut se dire que la relève est vraiment assurée.
Par contre, ce que je reproche à la jeune génération, c’est le manque de courage. Parce que je crois qu’il faut avoir le courage d’aller jusqu’au bout de ses convictions.
Les gens sont toujours d’accord pour telle chose, mais quand il y a des problèmes sensibles et délicats, ils n’osent pas aller au front et c’est un problème.
Par exemple, je prends le problème de l’avortement médicalisé, actuellement, nous sommes en train de nous battre pour que l’article 14 du Protocole de Maputo soit appliqué.
Nous avons très peu de personnes qui pourtant même si elles adhèrent entièrement à cette cause, ont le courage d’aller devant la télé pour parler de ce problème, affronter les personnes qui sont contre et même les religieux.
Il y en a effectivement très peu. Justement, nous sommes en train de les former pour cela. C’est bien beau d’être d’accord, mais il faut aller montrer devant le public que vous êtes d’accord pour la cause. » Alors, je pense qu’il y a un autre aspect qui manque aussi.
C’est une méthodologie d’action, la capacité de mettre en place des stratégies d’action de suivis parce que souvent, c’est tout feu tout flamme. Il y a beaucoup de choses qui se font à la fois.
Je voudrais dire aussi que ce n’est pas simplement une question de femme. Cela concerne aussi les hommes. C’est important que de plus en plus que les hommes soient impliqués et on a vu qu’il y avait des hommes qui avaient même créé des associations d’hommes, par exemple, comme Daouda Diop, pour la défense des femmes, il y en a d’autres qui, de plus en plus, se manifestent.
Permettre aux femmes d’exercer leurs droits, c’est un problème de développement, vous ne pouvez pas mettre hors du développement la moitié de la population.
La démocratie non plus n’aurait qu’à y perdre si on ne le faisait pas, dans la mesure où j’ai l’habitude de dire que les deux piliers qui sous-tendent une démocratie, ce sont les hommes et les femmes. Et lorsqu’il n’y a pas d’équilibre entre les deux, vous n’avez pas de réelle démocratie. »
Loi criminalisant le viol, les prérequis pour une bonne application
« Il faut dire que déjà, c’est un acquis. Maintenant que la loi est là, il faut l’appliquer et bien l’appliquer. Pour bien l’appliquer, il faudra des mesures d’accompagnement et ces mesures d’accompagnement commencent par une vulgarisation importante de ses dispositions.
On dit souvent que nul n’est censé ignorer la loi, mais ce n’est pas vrai, beaucoup de gens ne la connaissent pas. Il faudrait que dans tous les domaines, au niveau de toutes les régions, au niveau du Sénégal le plus profond, les gens puissent savoir ce que c’est cette loi, son contenu parce que vous ne pouvez pas comprendre une loi, si vous ne connaissez pas son contenu et vous ne pouvez même pas appliquer une loi si vous ne connaissez pas non plus son sens.
Pour cela, je crois qu’il faut qu’on commence aussi à considérer le fait que les gens ne pourront comprendre que si cela se fait aussi dans les langues nationales. Il faut qu’on utilise aussi de plus en plus les réseaux sociaux, qu’on utilise aussi les radios communautaires qui font un excellent travail, qui peuvent dans des différentes langues nationales, diffuser la bonne information.
Il y a ensuite des mesures qui doivent être prises au niveau de l’administration de la justice pour que les dossiers soient pris en charge comme il faut. Il faudrait quand même qu’on puisse voir comment faire pour qu’il n’y ait pas de blocage ni d’engorgement des cabinets d’instruction. Il faut pouvoir recruter beaucoup plus de magistrats.
Il va falloir pouvoir aussi organiser des cabinets d’instruction, il faut que les juges aussi s’organisent, travaillent pour voir comment faire pour qu’ils ne soient pas débordés par les dossiers.
Mais comme je le disais, il faut penser aussi à recruter beaucoup plus de magistrats et les mettre dans des conditions telles qu’ils puissent faire le travail qui leur est demandé.
Il faut aussi faire un suivi de l’application de la loi. Comment la loi est appliquée? Est-ce que les dispositions pénales telles qu’elles sont élaborées dans la loi pénale sont effectivement suivies?
Il faut faire attention à ce que les peines soient appliquées. Donc, il y a toute une série de mesures d’accompagnement qui doivent intervenir et aussi par rapport à la victime, parce qu’on a beaucoup tendance à penser à l’auteur. Mais quid de la victime?
Nous n’avons pas de structures pour la prise en charge des victimes au Sénégal, sauf la maison rose et le Centre Gindi qui est un peu sous la coupe du ministère de la Femme, de la Famille, du Genre et de la Protection de l’enfance.
Le président avait même promis, lorsqu’il promulguait la loi de pouvoir créer un centre pour la prise en charge des victimes, parce que, vous savez, on pense beaucoup à l’auteur du viol en disant oui, il va être en prison et va rester longtemps. Mais la victime, elle a toute sa vie détruite parce que le viol, c’est la destruction d’une vie humaine.
Alors, il faut également que les gens comprennent que ce n’est pas parce qu’il y a la criminalisation du viol, que quelqu’un peut se lever et dire que c’est cette personne qui m’a violé et que tout de suite cette personne soit inculpée.
Il faut qu’on permette que des éléments de preuve soient à la disposition du juge. Pour cela, il faut quand même qu’on tienne compte du prix du certificat médical.
Il y a des personnes qui ne peuvent pas obtenir ce certificat médical. Il serait bon que dans certains cas, que cela puisse être gratuit pour permettre quand même que les victimes puissent se prévaloir, se prémunir de ces éléments de preuve qui sont nécessaires. »
Magistrate de formation, première femme nommée procureure de la République au Sénégal en 1976, Dior Fall Sow a d’abord travaillé à la direction de l’éducation surveillée de la Protection sociale, puis à la Sonatel comme directrice des affaires juridiques. Elle travaillera au Tribunal pénal international sur la question rwandaise pendant huit ans. Dior Fall Sow est aussi membre fondateur de l’Association des juristes sénégalaises. Elle en a été la présidente pendant quelques années. Désormais, elle fait de la consultation internationale, notamment à la Cour pénale internationale. Dior Fall Sow est l’une des plumes du projet de loi visant à la criminalisation du viol et de la pédophilie au Sénégal. Elle est également réputée pour son engagement indéfectible envers l’intégrité et l’éthique.
Entretien réalisé par Marième Cissé, WATHI
Source photo: WATHI
Entretien avec Dior Fall Sow, Première femme procureure du Sénégal (Partie I),« C’était un challenge, parce qu’il fallait montrer que les femmes étaient en mesure d’occuper ce poste »
Extraits de l’entretien avec Dior Fall Sow
Formations et parcours professionnel
« J’ai fait mes études ici, au Sénégal, et en France. J’ai eu ma Maîtrise en Droit à l’université de Poitiers. J’ai également fait un DES de Sciences criminelles et quand je suis revenue au Sénégal, j’ai opté pour la magistrature.
J’ai commencé par être juge d’instruction à Saint-Louis en 1961. Je suis ensuite allée une année à Dakar comme substitut du procureur de la République avant de retourner à Saint Louis. C’est en 1976 que j’ai été nommée procureure de la République. J’ai été la première femme à avoir été nommée à ce poste.
Dans une promotion de six, j’étais la seule femme. Nous avons fait les mêmes études, nous avons fait le même parcours. Il était donc important que nous puissions faire les mêmes choses
C’était un challenge, parce qu’il fallait montrer que les femmes étaient en mesure d’occuper ce poste afin que d’autres puissent y accéder sans aucune autre difficulté.
Ensuite, après Saint Louis, j’ai été directrice de l’éducation surveillée et de la protection sociale au ministère de la Justice. Après, j’ai fait une pause de la justice en étant au niveau de la Sonatel, comme directrice des ressources humaines d’abord, puis comme directrice des affaires juridiques.
Quelques années après, j’ai retrouvé mes premiers amours et je suis allée au Tribunal pénal international pour le Rwanda, où je suis restée pendant plus de 8 ans.
C’est en 1976 que j’ai été nommée procureure de la République. J’ai été la première femme à avoir été nommée à ce poste
Maintenant, je suis installée au Sénégal et je fais de la consultation nationale, régionale et internationale. »
Être première femme procureure de la République au Sénégal, un challenge
« C’était un challenge parce qu’à l’époque, les femmes n’étaient pas nombreuses. Je rends hommage aux premières femmes magistrates telles que Suzanne Diop qui a été la première femme à exercer cette profession, qui a ouvert la porte aux autres femmes.
C’était un challenge, parce qu’il fallait montrer que les femmes étaient en mesure d’occuper ce poste afin que d’autres puissent y accéder sans aucune autre difficulté
Il y avait Mame Madior Boye, Andrésia Vaz, Maimouna Kane qui est malheureusement décédée et bien d’autres.
C’était un petit noyau de femmes, et je pense qu’elles ont dû en quelque sorte s’imposer pour qu’on les considère vraiment comme des magistrats à part entière, des magistrates.
C’était un challenge parce qu’il fallait qu’on montre en occupant des postes qui n’avaient jamais été exercés par des femmes, qu’il n’y avait aucune incapacité ou impossibilité pour que des femmes fassent les mêmes choses que les hommes dans la mesure où on avait suivi la même formation.
Quand j’ai opté pour la magistrature, on faisait à l’époque notre formation au Centre national des études judiciaires de Paris. Dans une promotion de six, j’étais la seule femme. Nous avons fait les mêmes études, nous avons fait le même parcours. Il était donc important que nous puissions faire les mêmes choses.
Alors, il y avait un fil conducteur qui a fait que nous avons, chaque fois qu’on a occupé un poste qui, auparavant, était occupé par un homme , montré qu’il n’y avait aucune différence et que les femmes étaient en mesure de pouvoir faire aussi bien et peut-être même quelques fois mieux que les hommes, le travail qui leur avait été confié. »
Magistrate de formation, première femme nommée procureure de la République au Sénégal en 1976, Dior Fall Sow a d’abord travaillé à la direction de l’éducation surveillée de la Protection sociale, puis à la Sonatel comme directrice des affaires juridiques. Elle travaillera au Tribunal pénal international sur la question rwandaise pendant huit ans. Dior Fall Sow est aussi membre fondateur de l’Association des juristes sénégalaises. Elle en a été la présidente pendant quelques années. Désormais, elle fait de la consultation internationale, notamment à la Cour pénale internationale. Dior Fall Sow est l’une des plumes du projet de loi visant à la criminalisation du viol et de la pédophilie au Sénégal. Elle est également réputée pour son engagement indéfectible envers l’intégrité et l’éthique.
Entretien réalisé par Marième Cissé, WATHI
Source photo: WATHI
Entretien avec le Dr Abdoul Aziz Kassé, cancérologue (V) : Souvent, les menaces les plus importantes dans un pays sont les disparités sévères de revenus entre les populations
Dr Abdoul Aziz Kassé est le président du Centre international de cancérologie de Dakar
L’équipe de WATHI est allée à la rencontre du docteur Abdoul Aziz Kassé, le 25 février 2020 au Centre international de cancérologie de Dakar. Cette rencontre a été l’occasion d’aborder de nombreux sujets cruciaux pour l’avenir du Sénégal, de l’Afrique de l’Ouest et du continent. Le docteur Kassé est revenu sur son riche parcours en tant que médecin et enseignant, sur le système éducatif de nos pays, sur la gouvernance de nos systèmes de santé ainsi que sur les défis actuels et futurs du continent et la place des jeunes dans la bonne marche de leurs pays.
Extraits de l’entretien avec le Dr Abdou Aziz Kassé
L’éducation des populations et la transparence dans la gouvernance
« Vous ne pouvez rien créer lorsque les populations ne sont pas éduquées. l’éducation, au sens générique du terme me parait être l’élément fondateur.
Deuxièmement, la gouvernance. Parce que si on a 10 francs, la façon de s’asseoir et d’intéresser tout le monde à la gestion de ces 10 francs peut être beaucoup plus efficace que si on avait 100 000 francs. Il faut que les jeunes et toute la population de ce pays soient de façon inclusive et dans la transparence intégrés dans la gouvernance.
Autrement, cela nous amènera à des affrontements entre les différentes classes sociales. On reviendrait encore une fois à toutes ces théories communistes, ou autres, qui hier, avaient fait le fondement des batailles syndicales et des guerres civiles.
Il faut que les jeunes et toute la population de ce pays soient de façon inclusive et dans la transparence intégrés dans la gouvernance
L’intelligence dans un pays, c’est d’amener tout le monde à un certain niveau de compréhension des choses, d’intégrer tout le monde dans la gestion de la cité en toute responsabilité pour avoir une égalité de droits et de devoirs.
Si aujourd’hui, les jeunes se posent des questions, il appartient aux gouvernants de les rassurer mais surtout en toute transparence. Il est très important que des questions soient posées dans nos pays. L’égalité de droits et de devoirs et l’équité sont des sujets très importants.
Souvent, on ne se rend pas compte que les menaces les plus importantes dans un pays sont les disparités sévères de revenus entre les populations. Ces disparités vont créer tous les indices ou les ingrédients qu’il faut pour une guerre civile. L’iniquité, les disparités sévères de revenus posent problème et donc il appartient à tous les politiques de s’intéresser à ces questionnements au même titre que le djihadisme ou l’islamisme radical.
Il est important que dans un pays, à tout moment, que chaque citoyen puisse avoir des repères et des recours. Qui sommes-nous? D’où venons-nous? Où allons-nous? Comment y allons-nous ?
Il nous arrivera tous, à un moment ou à un autre, de notre évolution et de notre histoire de nous égarer. Mais, il faut qu’il y ait des mécanismes qui nous permettent même en situation d’égarement de trouver les moyens de nous remettre sur le chemin.
Vous savez, l’histoire de l’évolution des peuples ne retient que deux types d’individus ; ceux qui ont tout fait pour brimer leur peuple et ceux qui ont tout fait pour affranchir leur peuple avec courage et responsabilité.
L’histoire oublie tout le reste. L’histoire ne retient que ces deux extrêmes. Ceux qui auront tôt fait pour que cela marche et ceux qui auront tout fait pour que cela ne marche pas. Je crois que chaque politique devrait réfléchir à ces réalités historiques du Sénégal et du monde… »
Le docteur Abdou Aziz Kassé est né au Sénégal Oriental, à Tambacounda le 20 janvier 1957. Après l’obtention de son baccalauréat au Lycée Blaise Diagne de Dakar, il s’inscrit à la Faculté de médecine de Dakar en tant qu’étudiant de l’École militaire de Santé, où il obtient son Doctorat en 1982. Cancérologue, le Dr Kassé est médecin commandant du Service de santé des armées. Maitre-assistant de chirurgie oncologique depuis 1988, en fonction à l’Institut du Cancer et dans différentes Facultés et Écoles de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Il est le Président du Centre international de cancérologie de Dakar. Le Dr Kassé est membre fondateur du Groupe euro-africain de cancérologie et de l’Organisation pour la recherche et la formation sur le cancer (AORTIC). En 2012, il reçoit la Médaille d’Or de l’Organisation mondiale de la santé. Le Dr Kassé est très connu pour son engagement dans la lutte contre le Cancer, notamment du sein et du col de l’utérus, qui font beaucoup de victimes chaque année au Sénégal. Il est également le président de la Ligue sénégalaise contre le tabac.
Entretien réalisé par Marième Cissé, WATHI
Source photo: WATHI