Catégorie : Passerelle

Entretien avec Ahmedou Ould Abdallah (IV) : De la fonction publique en Mauritanie aux Nations Unies, le parcours de Ahmédou Ould Abdallah

Ahmedou Ould Abdallah, ancien ministre des Affaires étrangères de la Mauritanie et ancien représentant spécial du secrétaire général des Nations Unies

Partie IV : De la fonction publique en Mauritanie aux Nations Unies, le parcours de Ahmédou Ould Abdallah

L’équipe de WATHI est allée à la rencontre de Monsieur Ahmedou Ould Abdallah le 17 janvier 2017 lors d’un séjour à Dakar. Cette rencontre a permis d’aborder de nombreux sujets cruciaux pour l’avenir de l’Afrique de l’Ouest et du continent : gouvernance politique en Afrique, questions économiques et place des pays africains dans la mondialisation, situation sécuritaire au Sahel et en Afrique de l’Ouest, crédibilité du discours sur le panafricanisme au regard des problèmes internes des Etats mais aussi questions sociétales et politiques dans son pays, la Mauritanie.

Ahmedou Ould Abdallah est né le 21 novembre 1940 à Hassi-Abdallah, village de Mauritanie alors sous administration coloniale française. Il effectua ses études secondaires à Dakar au Sénégal. M. Ould-Abdallah est titulaire d’une Licence d’économie et d’une Maîtrise de l’Université de Grenoble. Il est diplômé en sciences politiques de l’Université de la Sorbonne, à Paris. De retour au pays, il occupe un poste de direction dans l’administration. En 1968, il est nommé directeur général de la Société nationale industrielle et minière. De 1972 à 1976, il est ambassadeur de la Mauritanie à Washington DC, aux Etats-Unis.

En 1984, il quitte son poste de ministre des Affaires étrangères de Mauritanie. Il devient fonctionnaire des Nations Unies à partir de 1985 et occupe plusieurs postes dont celui de conseiller sur les questions énergétiques auprès du secrétaire général de l’institution onusienne. En novembre 1993, il est nommé représentant spécial du secrétaire général des Nations Unies au Burundi. En 2002, Kofi Annan le nomme représentant spécial pour l’Afrique de l’Ouest (UNOWA), poste qu’il occupe jusqu’à sa nomination comme représentant spécial et chef du bureau politique des Nations unies pour la Somalie. En 2010, il quitte les Nations Unies après une mission de plusieurs années en Somalie comme représentant spécial des Nations Unies.

Ahmedou Ould Abdallah a également travaillé dans les organisations non gouvernementales. Il a été, de 1996 à 2002, le directeur exécutif de la “Global Coalition for Africa”, un forum intergouvernemental basé à Washington qui intervient sur la thématique des énergies renouvelables (http://bit.ly/2lqQZ6s ). Il est l’auteur notamment de l’essai Burundi on the Brink 1995-98, publié par United States Institute for Peace (USIP) en 2000, inspiré de son expérience de diplomate onusien dans ce pays.

A 77 ans, il continu d’être très actif sur les questions de gouvernance et de sécurité en Afrique. En 2016, il a conduit la mission de supervision de l’élection présidentielle au Gabon pour le compte de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Il a créé le Centre des stratégies pour la sécurité du Sahel Sahara (Centre 4S, http://www.centre4s.org/ ), un think tank basé à Nouakchott en Mauritanie.

Entretien réalisé par Babacar Ndiaye et Diary Sow, WATHI

De la fonction publique en Mauritanie aux Nations Unies, le parcours de Ahmédou Ould Abdallah

« Contrairement à ce qui se passe aujourd’hui, à notre époque nous allions faire nos études en Europe avec une seule ambition : rentrer au plus vite pour participer à la construction de nos pays. Il n’y avait pas d’hésitation pour savoir s’il fallait rester à l’étranger. A cette période, il était plus facile d’accéder aux fonctions de directeur, de conseiller dans les ministères et même d’entrer au gouvernement ».

« Quand j’étais jeune fonctionnaire membre du gouvernement en Mauritanie, je n’étais pas très favorable au parti unique. Je suis issu d’une famille traditionnelle ou les gens aimaient bien dire «oui » au chef. Le parti unique s’inscrivait dans cette logique. Plus tard, mes premières missions diplomatiques aux Nations Unies ont consisté à gérer des crises causées par les partis uniques durant la période de la guerre froide. Le système du parti unique imposait un « leader bien-aimé ». La plupart des crises politiques qui ont touché nos pays sont liées à la gestion de l’État par les partis uniques ».

Mon expérience de négociateur des Nations Unies dans le conflit somalien et burundais

« J’ai eu des négociations difficiles au Burundi et en Somalie. Pour le cas du Burundi, j’étais très jeune et on m’avait confié la mission d’organiser des élections présidentielles. Lors de ce scrutin en 1993, un Hutu (Melchior Ndadaye) a remporté la victoire mais il sera assassiné quelques mois plus tard. On me demanda d’organiser une nouvelle élection présidentielle. J’ai indiqué que je ne pouvais organiser une élection. On me demanda la raison. J’ai dit qu’une élection a été organisée et le président élu a été assassiné. Dans ce contexte, il était difficile d’organiser une nouvelle élection. J’ai proposé comme solution l’organisation d’une élection présidentielle au suffrage indirect. Le président assassiné était Hutu, il fallait donc que le futur président le soit également. Il faut relever que l’organisation d’une nouvelle élection présidentielle est un facteur de déstabilisation avec l’assassinat du président Ndadaye et a un coût financier important. Ma proposition fut d’amender la Constitution et d’élire un nouveau président de l’ethnie hutu.

Dans une négociation, il faut être créatif. Il faut consulter les personnes qui ont de l’influence. Nos présidents ont des systèmes qui ne sont pas structurés. Les personnes les plus influentes n’ont aucune fonction dans l’appareil d’État. Ma chance dans les négociations fut mon identité d’Africain. Chaque pays a sa culture. Les Occidentaux sont réputés rigoureux. En Afrique, notre « informalisme » nous aide à réussir. Si vous prenez le président de la République, il n’est pas l’élément le plus déterminant dans la négociation. Il faut identifier les personnes qui exercent une influence sur ce dernier. Est-ce que c’est sa mère ? Est-ce que c’est sa tante ? C’est souvent une personne issue de la famille proche. J’ai toujours pensé que dans la crise libyenne, il fallait parler avec la fille du président Kadhafi ».

Photo : ©WATHI

Entretien avec Ahmedou Ould Abdallah (III) : «Dans nos pays, nous n’avons pas de vraie démocratie et de développement économique»

Ahmedou Ould Abdallah, ancien ministre des Affaires étrangères de la Mauritanie et ancien représentant spécial du secrétaire général des Nations Unies

Partie III : «Dans nos pays, nous n’avons pas de vraie démocratie et de développement économique»

L’équipe de WATHI est allée à la rencontre de Monsieur Ahmedou Ould Abdallah le 17 janvier 2017 lors d’un séjour à Dakar. Cette rencontre a permis d’aborder de nombreux sujets cruciaux pour l’avenir de l’Afrique de l’Ouest et du continent : gouvernance politique en Afrique, questions économiques et place des pays africains dans la mondialisation, situation sécuritaire au Sahel et en Afrique de l’Ouest, crédibilité du discours sur le panafricanisme au regard des problèmes internes des Etats mais aussi questions sociétales et politiques dans son pays, la Mauritanie.

Ahmedou Ould Abdallah est né le 21 novembre 1940 à Hassi-Abdallah, village de Mauritanie alors sous administration coloniale française. Il effectua ses études secondaires à Dakar au Sénégal. M. Ould-Abdallah est titulaire d’une Licence d’économie et d’une Maîtrise de l’Université de Grenoble. Il est diplômé en sciences politiques de l’Université de la Sorbonne, à Paris. De retour au pays, il occupe un poste de direction dans l’administration. En 1968, il est nommé directeur général de la Société nationale industrielle et minière. De 1972 à 1976, il est ambassadeur de la Mauritanie à Washington DC, aux Etats-Unis.

En 1984, il quitte son poste de ministre des Affaires étrangères de Mauritanie. Il devient fonctionnaire des Nations Unies à partir de 1985 et occupe plusieurs postes dont celui de conseiller sur les questions énergétiques auprès du secrétaire général de l’institution onusienne. En novembre 1993, il est nommé représentant spécial du secrétaire général des Nations Unies au Burundi. En 2002, Kofi Annan le nomme représentant spécial pour l’Afrique de l’Ouest (UNOWA), poste qu’il occupe jusqu’à sa nomination comme représentant spécial et chef du bureau politique des Nations unies pour la Somalie. En 2010, il quitte les Nations Unies après une mission de plusieurs années en Somalie comme représentant spécial des Nations Unies.

Ahmedou Ould Abdallah a également travaillé dans les organisations non gouvernementales. Il a été, de 1996 à 2002, le directeur exécutif de la “Global Coalition for Africa”, un forum intergouvernemental basé à Washington qui intervient sur la thématique des énergies renouvelables (http://bit.ly/2lqQZ6s ). Il est l’auteur notamment de l’essai Burundi on the Brink 1995-98, publié par United States Institute for Peace (USIP) en 2000, inspiré de son expérience de diplomate onusien dans ce pays.

A 77 ans, il continu d’être très actif sur les questions de gouvernance et de sécurité en Afrique. En 2016, il a conduit la mission de supervision de l’élection présidentielle au Gabon pour le compte de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Il a créé le Centre des stratégies pour la sécurité du Sahel Sahara (Centre 4S, http://www.centre4s.org/ ), un think tank basé à Nouakchott en Mauritanie.

Entretien réalisé par Babacar Ndiaye et Diary Sow, WATHI

 

« Dans nos pays africains et surtout dans la partie francophone, nous avons de belles formules comme « la croissance ne se mange pas ». C’est une belle formule. La croissance est une bonne chose, elle doit être forte et durable. Il n’ y a pas de croissance égalitaire mais il faut que cette inégalité soit tempérée par des bénéfices au profit des citoyens. Il est essentiel d’assurer aux populations des routes faciles d’accès, de leur garantir un accès à des soins de santé, d’assurer leur sécurité et des transports publics de qualité. Il faut que celui qui voyage du nord au sud, de l’est à l’ouest ne soit pas coincé dans des barrages qui lui font perdre tout le bénéfice de son activité économique ».

« La redistribution des fruits de la croissance c’est de faciliter les conditions de travail des « vrais gens », du « petit peuple ». Ce sont eux qui se lèvent aux aurores, ce sont eux que l’on retrouve dans les marchés. Ce sont eux qui grâce au téléphone mobile peuvent réapprovionner les marchés sans avoir à faire cinq kilomètres. Si la croissance améliore les conditions de vie des populations, une redistribution des fruits de cette croissance s’effectue indirectement à tous les niveaux ».

Photo : ©WATHI

Entretien avec Ahmedou Ould Abdallah (II) : «Construire l’unité nationale et l’unité sous-régionale, et cesser de se moquer des citoyens»

Ahmedou Ould Abdallah, ancien ministre des Affaires étrangères de la Mauritanie et ancien représentant spécial du secrétaire général des Nations Unies

Partie II : « Construire l’unité nationale et l’unité sous-régionale, et cesser de se moquer des citoyens»

L’équipe de WATHI est allée à la rencontre de Monsieur Ahmedou Ould Abdallah le 17 janvier 2017 lors d’un séjour à Dakar. Cette rencontre a permis d’aborder de nombreux sujets cruciaux pour l’avenir de l’Afrique de l’Ouest et du continent : gouvernance politique en Afrique, questions économiques et place des pays africains dans la mondialisation, situation sécuritaire au Sahel et en Afrique de l’Ouest, crédibilité du discours sur le panafricanisme au regard des problèmes internes des Etats mais aussi questions sociétales et politiques dans son pays, la Mauritanie.

Ahmedou Ould Abdallah est né le 21 novembre 1940 à Hassi-Abdallah, village de Mauritanie alors sous administration coloniale française. Il effectua ses études secondaires à Dakar au Sénégal. M. Ould-Abdallah est titulaire d’une Licence d’économie et d’une Maîtrise de l’Université de Grenoble. Il est diplômé en sciences politiques de l’Université de la Sorbonne, à Paris. De retour au pays, il occupe un poste de direction dans l’administration. En 1968, il est nommé directeur général de la Société nationale industrielle et minière. De 1972 à 1976, il est ambassadeur de la Mauritanie à Washington DC, aux Etats-Unis.

En 1984, il quitte son poste de ministre des Affaires étrangères de Mauritanie. Il devient fonctionnaire des Nations Unies à partir de 1985 et occupe plusieurs postes dont celui de conseiller sur les questions énergétiques auprès du secrétaire général de l’institution onusienne. En novembre 1993, il est nommé représentant spécial du secrétaire général des Nations Unies au Burundi. En 2002, Kofi Annan le nomme représentant spécial pour l’Afrique de l’Ouest (UNOWA), poste qu’il occupe jusqu’à sa nomination comme représentant spécial et chef du bureau politique des Nations unies pour la Somalie. En 2010, il quitte les Nations Unies après une mission de plusieurs années en Somalie comme représentant spécial des Nations Unies.

Ahmedou Ould Abdallah a également travaillé dans les organisations non gouvernementales. Il a été, de 1996 à 2002, le directeur exécutif de la “Global Coalition for Africa”, un forum intergouvernemental basé à Washington qui intervient sur la thématique des énergies renouvelables (http://bit.ly/2lqQZ6s ). Il est l’auteur notamment de l’essai Burundi on the Brink 1995-98, publié par United States Institute for Peace (USIP) en 2000, inspiré de son expérience de diplomate onusien dans ce pays.

A 77 ans, il continu d’être très actif sur les questions de gouvernance et de sécurité en Afrique. En 2016, il a conduit la mission de supervision de l’élection présidentielle au Gabon pour le compte de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Il a créé le Centre des stratégies pour la sécurité du Sahel Sahara (Centre 4S, http://www.centre4s.org/ ), un think tank basé à Nouakchott en Mauritanie.

Entretien réalisé par Babacar Ndiaye et Diary Sow, WATHI

Refuser la fuite en avant face aux problèmes nationaux et sous-régionaux

« Il faut cesser de faire la confusion entre l’union et l’unité. Elles sont toutes les deux légitimes et il faut tout faire pour réaliser ces deux objectifs. Il ne faut pas brûler les étapes et il faut d’abord réaliser l’union nationale. Il faut une véritable intégration des populations dans le pays. Comment pouvons-nous intégrer un continent qui est un des plus vastes du monde, avec plusieurs climats, des fuseaux horaires  et composé de sociétés différentes ? ».

Il faudrait éviter que la quête d’une unité continentale ne soit un alibi pour des fuites en avant face aux problèmes nationaux

« Il faut d’abord libérer nos propres pays de nos habitudes. Je voudrais que l’on réalise l’intégration dans nos pays avec le développement des infrastructures. Il faudrait éviter que la quête d’une unité continentale ne soit un alibi pour des fuites en avant face aux problèmes nationaux. Il n’est pas normal pour un pays comme le Sénégal de continuer à importer des boîtes de tomates alors qu’il devrait les exporter. Il n’est pas normal que ce pays ne développe pas des recherches pour une arachide différente ou meilleure. Il faut que le Nigéria construise des routes qui couvrent le territoire national et que la production de gaz puisse aller au Nord et au Sud ».

« Je pense que l’on doit traiter au niveau national les véritables problèmes et avoir une approche de proximité avec les pays voisins. Si nous prenons le modèle européen, ils ont commencé par la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) et le Benelux  (une coopération intergouvernementale entre la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg). La France n’a pas commencé l’intégration avec un pays comme la Finlande. Il faut d’abord construire l’unité nationale puis celle  régionale ».

Lutter contre la corruption et l’impunité

« Il faut qu’on lutte contre la corruption qui est l’un des fléaux les plus graves. La corruption existe partout dans le monde. La gravité dans nos pays, c’est l’impunité. C’est un fait de gloire, un type qui est corrompu, qui pille, il est bien vu, il a fait ceci, il aide les parents… il faut que cesse l’impunité. Et la corruption est un phénomène contagieux. La corruption des ressources financières entraîne la corruption des diplômes, la corruption du travail, la corruption du bâtiment, de la maçonnerie… je crois qu’on doit traiter au niveau national les vrais problèmes qui se posent à nous  ».

Photo : ©WATHI

 

Entretien avec Ahmedou Ould Abdallah (I) : Les divisions au sein de la société mauritanienne

Ahmedou Ould Abdallah, ancien ministre des Affaires étrangères de la Mauritanie et ancien représentant spécial du secrétaire général des Nations Unies

Partie I : Les divisions au sein de la société mauritanienne

L’équipe de WATHI est allée à la rencontre de Monsieur Ahmedou Ould Abdallah le 17 janvier 2017 lors d’un séjour à Dakar. Cette rencontre a permis d’aborder de nombreux sujets cruciaux pour l’avenir de l’Afrique de l’Ouest et du continent : gouvernance politique en Afrique, questions économiques et place des pays africains dans la mondialisation, situation sécuritaire au Sahel et en Afrique de l’Ouest, crédibilité du discours sur le panafricanisme au regard des problèmes internes des Etats mais aussi questions sociétales et politiques dans son pays, la Mauritanie.

Ahmedou Ould Abdallah est né le 21 novembre 1940 à Hassi-Abdallah, village de Mauritanie alors sous administration coloniale française. Il effectua ses études secondaires à Dakar au Sénégal. M. Ould-Abdallah est titulaire d’une Licence d’économie et d’une Maîtrise de l’Université de Grenoble. Il est diplômé en sciences politiques de l’Université de la Sorbonne, à Paris. De retour au pays, il occupe un poste de direction dans l’administration. En 1968, il est nommé directeur général de la Société nationale industrielle et minière. De 1972 à 1976, il est ambassadeur de la Mauritanie à Washington DC, aux Etats-Unis.

En 1984, il quitte son poste de ministre des Affaires étrangères de Mauritanie. Il devient fonctionnaire des Nations Unies à partir de 1985 et occupe plusieurs postes dont celui de conseiller sur les questions énergétiques auprès du secrétaire général de l’institution onusienne. En novembre 1993, il est nommé représentant spécial du secrétaire général des Nations Unies au Burundi. En 2002, Kofi Annan le nomme représentant spécial pour l’Afrique de l’Ouest (UNOWA), poste qu’il occupe jusqu’à sa nomination comme représentant spécial et chef du bureau politique des Nations unies pour la Somalie. En 2010, il quitte les Nations Unies après une mission de plusieurs années en Somalie comme représentant spécial des Nations Unies.

Ahmedou Ould Abdallah a également travaillé dans les organisations non gouvernementales. Il a été, de 1996 à 2002, le directeur exécutif de la “Global Coalition for Africa”, un forum intergouvernemental basé à Washington qui intervient sur la thématique des énergies renouvelables (http://bit.ly/2lqQZ6s ). Il est l’auteur notamment de l’essai Burundi on the Brink 1995-98, publié par United States Institute for Peace (USIP) en 2000, inspiré de son expérience de diplomate onusien dans ce pays.

A 77 ans, il continue d’être très actif sur les questions de gouvernance et de sécurité en Afrique. En 2016, il a conduit la mission de supervision de l’élection présidentielle au Gabon pour le compte de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Il a créé le Centre des stratégies pour la sécurité du Sahel Sahara (Centre 4S, http://www.centre4s.org/ ), un think tank basé à Nouakchott en Mauritanie.

Entretien réalisé par Babacar Ndiaye et Diary Sow, WATHI

Le danger le plus grave c’est l’exclusion… Le vrai problème qui se pose sur le plan politique, sur le plan moral, sur le plan économique, c’est la nouvelle génération de jeunes qui sont libres et qui n’ont aucune perspective, habitent les quartiers périphériques, qui font les métiers les plus pénibles et dont on doit accélérer l’intégration et par l’école et par les investissements en santé…

Photo : ©WATHI

 

Tamaro Touré, première femme inspecteur du travail et fondatrice de l’association des villages d’enfants SOS au Sénégal (IV): L’éducation et la culture, piliers de tout développement

Tamaro Touré, première femme inspecteur du travail et fondatrice de l’association des villages d’enfants SOS au Sénégal

Partie IV : L’éducation et la culture, piliers de tout développement.

Madame Tamaro Touré nous a reçus dans les locaux de son association, les Villages d’Enfants SOS, à Dakar le 13 octobre 2016. Cette rencontre a permis d’aborder de nombreux sujets tels que le fonctionnement et l’évolution de l’administration sénégalaise depuis l’indépendance, le rôle et les changements dans le statut et les droits de la femme dans la société sénégalaise au cours des cinq dernières décennies, la question de l’éducation des enfants qui, selon elle, doit être au cœur de tout projet de développement pour un Etat, et celle, intimement liée de la culture et de sa transmission aux nouvelles générations.

Tamaro Touré est née au Soudan français (l’actuel Mali) et y a passé son enfance avant d’intégrer au Sénégal l’Ecole normale des jeunes filles de Rufisque et l’université de Dakar devenue en 1987 l’université Cheikh Anta Diop. Elle fut la première femme inspecteur du travail du Sénégal en 1967. Elle fut nommée conseiller technique sur les questions sociales du Premier ministre Abdou Diouf en 1972 puis elle le suivit à ce poste à la présidence de la République en 1981. En 1991, elle est nommée directrice du travail cumulativement avec son poste de conseiller technique à la présidence.
En 1976, elle fonde l’association des Villages d’Enfants SOS au Sénégal qui s’est occupée jusqu’en 2016 de plus de 50 000 enfants avec la création de centres dans les régions les plus peuplées du pays (Dakar, Kaolack, Louga, Tambacounda).
Présidente de cette institution qui fait partie du réseau mondial des Villages d’Enfants SOS (http://bit.ly/2dOhmiY), elle témoigne d’une passion pour tous les combats qui font évoluer les sociétés sur la durée. Elle est membre fondatrice de l’Association des juristes sénégalaises (AJS, http://bit.ly/2feq2Aj) et de l’Association sénégalaise pour le bien-être familial (ASBEF, http://www.asbef.sn/ ).

Retraitée mais toujours active et engagée pour la cause des enfants, Madame Touré travaille à la mise en place d’une université dédiée aux sciences et filières techniques. Elle est convaincue que l’éducation et la valorisation de la culture sénégalaise et des cultures africaines peuvent être des outils de transformation positive des pays de la région et du continent. Entretien Passerelle en quatre parties essentiellement en format vidéo.

Entretien réalisé par Babacar Ndiaye et Brice Koué, WATHI

Je crois beaucoup en l’éducation. Il faut qu’on sorte nos valeurs. Il faut s’accrocher à un certain nombre de valeurs comme le travail bien fait, la loyauté et le respect de la parole donnée. Si nous ramenons ces valeurs, les enfants penseront autrement. Il faut que nous réfléchissions à cette question des valeurs et que les Africains reviennent à de meilleurs sentiments.

*En langue wolof, Leuk désigne l’animal le lièvre et Bouki l’hyène.

Photo : ©WATHI

Tamaro Touré, première femme inspecteur du travail et fondatrice de l’association des villages d’enfants SOS au Sénégal (III): La situation de la femme au Sénégal

Tamaro Touré, première femme inspecteur du travail et fondatrice de l’association des villages d’enfants SOS au Sénégal

Partie III : La situation de la femme au Sénégal

Madame Tamaro Touré nous a reçus dans les locaux de son association, les Villages d’Enfants SOS, à Dakar le 13 octobre 2016. Cette rencontre a permis d’aborder de nombreux sujets tels que le fonctionnement et l’évolution de l’administration sénégalaise depuis l’indépendance, le rôle et les changements dans le statut et les droits de la femme dans la société sénégalaise au cours des cinq dernières décennies, la question de l’éducation des enfants qui, selon elle, doit être au cœur de tout projet de développement pour un Etat, et celle, intimement liée de la culture et de sa transmission aux nouvelles générations.

Tamaro Touré est née au Soudan français (l’actuel Mali) et y a passé son enfance avant d’intégrer au Sénégal l’Ecole normale des jeunes filles de Rufisque et l’université de Dakar devenue en 1987 l’université Cheikh Anta Diop. Elle fut la première femme inspecteur du travail du Sénégal en 1967. Elle fut nommée conseiller technique sur les questions sociales du Premier ministre Abdou Diouf en 1972 puis elle le suivit à ce poste à la présidence de la République en 1981. En 1991, elle est nommée directrice du travail cumulativement avec son poste de conseiller technique à la présidence.
En 1976, elle fonde l’association des Villages d’Enfants SOS au Sénégal qui s’est occupée jusqu’en 2016 de plus de 50 000 enfants avec la création de centres dans les régions les plus peuplées du pays (Dakar, Kaolack, Louga, Tambacounda).
Présidente de cette institution qui fait partie du réseau mondial des Villages d’Enfants SOS (http://bit.ly/2dOhmiY), elle témoigne d’une passion pour tous les combats qui font évoluer les sociétés sur la durée. Elle est membre fondatrice de l’Association des juristes sénégalaises (AJS, http://bit.ly/2feq2Aj) et de l’Association sénégalaise pour le bien-être familial (ASBEF, http://www.asbef.sn/ ).

Retraitée mais toujours active et engagée pour la cause des enfants, Madame Touré travaille à la mise en place d’une université dédiée aux sciences et filières techniques. Elle est convaincue que l’éducation et la valorisation de la culture sénégalaise et des cultures africaines peuvent être des outils de transformation positive des pays de la région et du continent. Entretien Passerelle en quatre parties essentiellement en format vidéo.

Entretien réalisé par Babacar Ndiaye et Brice Koué, WATHI


Je pense que le problème de la femme est global. Nous nous étions battues pour que la femme ne soit plus laissée de côté et pas seulement de la sphère politique mais également dans le domaine de l’éducation. Lorsque l’on donne une jeune fille de 14 ans en mariage et cela continue jusqu’à présent, elle n’a pas le temps de s’instruire. Elle s’instruit d’une autre manière puisqu’elle doit s’occuper des enfants et de son mari. Un pays qui souhaite émerger ne peut pas laisser 50% de sa population en dehors de ce mouvement et c’est ce que nous faisons depuis longtemps. Les femmes constituent des forces supplémentaires pour aider au développement du pays.

Photo : ©WATHI

Tamaro Touré, première femme inspecteur du travail et fondatrice de l’association des villages d’enfants SOS au Sénégal (II): La mise en place de l’administration sénégalaise après l’indépendance

Tamaro Touré, première femme inspecteur du travail et fondatrice de l’association des villages d’enfants SOS au Sénégal

Partie II : La mise en place de l’administration sénégalaise après l’indépendance.

Madame Tamaro Touré nous a reçus dans les locaux de son association, les Villages d’Enfants SOS, à Dakar le 13 octobre 2016. Cette rencontre a permis d’aborder de nombreux sujets tels que le fonctionnement et l’évolution de l’administration sénégalaise depuis l’indépendance, le rôle et les changements dans le statut et les droits de la femme dans la société sénégalaise au cours des cinq dernières décennies, la question de l’éducation des enfants qui, selon elle, doit être au cœur de tout projet de développement pour un Etat, et celle, intimement liée de la culture et de sa transmission aux nouvelles générations.

Tamaro Touré est née au Soudan français (l’actuel Mali) et y a passé son enfance avant d’intégrer au Sénégal l’Ecole normale des jeunes filles de Rufisque et l’université de Dakar devenue en 1987 l’université Cheikh Anta Diop. Elle fut la première femme inspecteur du travail du Sénégal en 1967. Elle fut nommée conseiller technique sur les questions sociales du Premier ministre Abdou Diouf en 1972 puis elle le suivit à ce poste à la présidence de la République en 1981. En 1991, elle est nommée directrice du travail cumulativement avec son poste de conseiller technique à la présidence.
En 1976, elle fonde l’association des Villages d’Enfants SOS au Sénégal qui s’est occupée jusqu’en 2016 de plus de 50 000 enfants avec la création de centres dans les régions les plus peuplées du pays (Dakar, Kaolack, Louga, Tambacounda).
Présidente de cette institution qui fait partie du réseau mondial des Villages d’Enfants SOS (http://bit.ly/2dOhmiY), elle témoigne d’une passion pour tous les combats qui font évoluer les sociétés sur la durée. Elle est membre fondatrice de l’Association des juristes sénégalaises (AJS, http://bit.ly/2feq2Aj) et de l’Association sénégalaise pour le bien-être familial (ASBEF, http://www.asbef.sn/ ).

Retraitée mais toujours active et engagée pour la cause des enfants, Madame Touré travaille à la mise en place d’une université dédiée aux sciences et filières techniques. Elle est convaincue que l’éducation et la valorisation de la culture sénégalaise et des cultures africaines peuvent être des outils de transformation positive des pays de la région et du continent. Entretien Passerelle en quatre parties essentiellement en format vidéo.

Entretien réalisé par Babacar Ndiaye et Brice Koué, WATHI

Je pense que dans l’administration cette idée de fêtes innombrables n’existait pas. Nous n’avions pas deux fêtes de Tamkharit (nom donné au Sénégal à la Achoura qui correspond au dixième jour du mois de Mouharram, premier mois de l’année du calendrier musulman) ou trois Tabaski (la fête de l’Aïd el Kébir). Sur le plan juridique, nous avions la liste des fêtes légales. C’était un texte structuré. Petit à petit, le texte a été modifié pour y inclure de nouvelles dispositions. C’est une évolution mais il faut surveiller les évolutions avant qu’elles ne constituent des reculades pour le pays.

Photo : ©WATHI

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Tamaro Touré, première femme inspecteur du travail et fondatrice de l’association des Villages d’Enfants SOS au Sénégal (I): Être une jeune fille dans la période coloniale

Tamaro Touré, première femme inspecteur du travail et fondatrice de l’association des Villages d’Enfants SOS au Sénégal.

Partie I : Être une jeune fille dans la période coloniale.

Madame Tamaro Touré nous a reçus dans les locaux de son association, les Villages d’Enfants SOS, à Dakar le 13 octobre 2016. Cette rencontre a permis d’aborder de nombreux sujets tels que le fonctionnement et l’évolution de l’administration sénégalaise depuis l’indépendance, le rôle et les changements dans le statut et les droits de la femme dans la société sénégalaise au cours des cinq dernières décennies, la question de l’éducation des enfants qui, selon elle, doit être au cœur de tout projet de développement pour un Etat, et celle, intimement liée de la culture et de sa transmission aux nouvelles générations.

Tamaro Touré est née au Soudan français (l’actuel Mali) et y a passé son enfance avant d’intégrer au Sénégal l’Ecole normale des jeunes filles de Rufisque et l’université de Dakar devenue en 1987 l’université Cheikh Anta Diop. Elle fut la première femme inspecteur du travail du Sénégal en 1967. Elle fut nommée conseiller technique sur les questions sociales du Premier ministre Abdou Diouf en 1972 puis elle le suivit à ce poste à la présidence de la République en 1981. En 1991, elle est nommée directrice du travail cumulativement avec son poste de conseiller technique à la présidence.

En 1976, elle fonde l’association des Villages d’Enfants SOS au Sénégal qui s’est occupée jusqu’en 2016 de plus de 50 000 enfants avec la création de centres dans les régions les plus peuplées du pays (Dakar, Kaolack, Louga, Tambacounda).
Présidente de cette institution qui fait partie du réseau mondial des Villages d’Enfants SOS (http://bit.ly/2dOhmiY), elle témoigne d’une passion pour tous les combats qui font évoluer les sociétés sur la durée. Elle est membre fondatrice de l’Association des juristes sénégalaises (AJS, http://bit.ly/2feq2Aj) et de l’Association sénégalaise pour le bien-être familial (ASBEF, http://www.asbef.sn/ ).

Retraitée mais toujours active et engagée pour la cause des enfants, Madame Touré travaille à la mise en place d’une université dédiée aux sciences et filières techniques. Elle est convaincue que l’éducation et la valorisation de la culture sénégalaise et des cultures africaines peuvent être des outils de transformation positive des pays de la région et du continent. Entretien Passerelle en quatre parties essentiellement en format vidéo.

Entretien réalisé par Babacar Ndiaye et Brice Koué, WATHI

De Bamako, je suis arrivée à Rufisque à l’Ecole normale ou nous étions toute de l’AOF comme l’on disait à l’époque l’Afrique occidentale française. Les filles venaient de la Guinée, du Dahomey, de la Côte d’Ivoire, du Niger etc. Et là aussi, c’était vraiment un creuset de concertation et d’échange d’idées qui ont abouti d’ailleurs à des activités disons revendicatives. Attention la colonisation, il y avait derrière une vigilance assez conséquente et qui faisait qu’on ne tolérait pas certains langages. On ne tolérait pas certaines attitudes. On ne tolérait pas certains comportements.

 

Photo : ©WATHI

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Professeur John Igué, universitaire et ancien ministre béninois (V): Du secteur informel, de l’essence de contrebande, des taxis-motos et de l’économie réelle du Bénin

Professeur John Igué, universitaire et ancien ministre béninois

Partie V: Du secteur informel, de l’essence de contrebande, des taxis-motos et de l’économie réelle du Bénin

C’est dans sa résidence dans le quartier de Godomey, à Cotonou, la capitale économique du Bénin, que John Igué nous a reçus en août et en décembre 2015. Près de cinq heures d’entretien ont permis d’aborder des questions aussi diverses que les relations anciennes entre le Bénin et le Nigeria ; les circonstances historiques du développement du commerce informel entre ces deux pays ; les premières années de l’université nationale au Bénin et sa politisation ; les pratiques politiques réelles et les contraintes d’une fonction ministérielle ; les failles du modèle démocratique béninois ; les options pour le développement économique en Afrique de l’Ouest…

Professeur de géographie à l’Université nationale du Bénin (actuelle Université d’Abomey-Calavi), ancien doyen de Faculté de cette université (1978-1981), John Igué a été ministre de l’Industrie et des Petites et moyennes entreprises entre 1998 et 2001, dans un des gouvernements du président Mathieu Kérékou. Cette fonction politique n’a été qu’une parenthèse dans sa longue carrière.

Chercheur avant tout, passionné par la géographie économique mais aussi par l’histoire de la civilisation yoruba, l’économie informelle et la place de l’Afrique dans la mondialisation, il est à l’origine de la création du Laboratoire d’analyse régionale et d’expertise sociale (LARES), centre de recherche indépendant basé à Cotonou.

Il est l’auteur de plusieurs livres sur le Bénin et sur l’Afrique de l’Ouest et a contribué à d’autres travaux collectifs sur les questions de développement des pays africains (http://amzn.to/255YJZQ). Il a été, entre autres, conseiller du Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest de l’OCDE à Paris, directeur de l’Institut de l’Afrique de l’Ouest (IAO) basé à Praia au Cap-Vert et préside le Conseil d’administration du West Africa Civil Society Institute (WACSI), organisation dédiée au renforcement de la société civile basée à Accra (Ghana).

Retraité mais toujours actif et engagé, John Igué a un âge, 71 ans, où l’on peut prendre du recul pour faire le bilan de ses différentes tranches de vie, et partager ses expériences, ses certitudes, ses doutes, mais aussi ses frustrations et ses regrets avec les jeunes générations.

Entretien réalisé par Allégresse Sassé et Gilles O. Yabi

Quels sont les principaux enseignements que vous tirez de vos années de recherche sur le secteur informel au Bénin ?

En réalité, de nombreuses personnes ignorent ce qu’est le secteur informel. C’est devenu une expression à la mode qu’utilise tout le monde. Ceux qui en vivent disent que c’est une bonne chose. Ceux qui n’en vivent pas disent que c’est la plaie de l’économie béninoise. Mais la situation est beaucoup plus complexe que cela.

Beaucoup de gens se demandent pourquoi les Béninois ne se révoltent pas malgré tous les problèmes qu’ils connaissent. On ne se révolte pas parce que le secteur informel nous apporte toutes les solutions. Les revenus minimums des acteurs du secteur informel par mois se situent entre 50 000 et 150 000 francs CFA. Quand vous avez ça, vous ne vous plaignez plus. L’Etat fait ce qu’il veut mais le secteur informel organise la société et apporte à cette société les moyens dont elle a besoin pour vivre. C’est cela notre chance.

Lorsque vous avez une société qui ne fonctionne pas, comment assurez-vous la sécurité des citoyens ? C’est pourquoi le secteur informel est très développé ici. On n’a pas une société qui fonctionne au niveau de l’Etat. La seule fois que la société a évolué au niveau de l’Etat, c’était sous la période révolutionnaire malgré toutes les critiques. C’est la seule fois que ce pays s’est pris en charge autour d’une vision.

L’essentiel des ressources de l’Etat provient actuellement du secteur informel. C’est pour cela que le secteur informel chez nous n’est pas un secteur refuge comme beaucoup de gens le disent

Mais c’est aussi cette période qui a impulsé l’économie informelle du fait de la réexportation. Cette période a légué aux autres générations le fonctionnement de l’économie informelle puisque la réexportation n’a jamais été abandonnée. Elle a plutôt été amplifiée avec de nouveaux produits comme les voitures d’occasion.

Mais on ne peut continuer à moderniser le pays dans une économie à deux visages. Il est urgent d’avoir une économie unifiée pour pouvoir s’occuper des grands problèmes de la nation. L’essentiel des ressources de l’Etat provient actuellement du secteur informel. C’est pour cela que le secteur informel chez nous n’est pas un secteur refuge comme beaucoup de gens le disent. C’est le secteur essentiel puisqu’il est l’un des pendants de l’économie formelle au niveau des recettes de la douane et des impôts.

Il faut plutôt chercher à structurer le secteur informel pour arriver à une économie unifiée et non dualiste. C’est la première leçon de mes réflexions. La barrière n’est pas étanche entre les deux secteurs. Je vous dis que les marchés des industries du Bénin sont sécurisés par le secteur informel en l’absence des accords de commerce avec les pays qui consomment ces produits-là.

Je prends le cas de l’huile que fabrique l’entreprise Fludor. Cette huile est achetée par le Nigeria à 80%. Or, l’entreprise n’a jamais signé d’accord avec le Nigeria sur l’huile. Ceux qui sont dans le commerce du poisson congelé ou des poissons élevés localement, leur marché, c’est le Nigeria à 90 %. Mais il n’y a pas d’accord formel.

Cajaf-Comon (entreprise leader du marché de poissons et volailles congelés) a construit des magasins le long des frontières. Mais elle ne les dépasse pas. Le matin de bonheur, les Nigérians font la queue devant le magasin de Cajaf-Comon qui est à Igolo sans qu’il n’y ait eu aucun accord. On peut aussi parler des produits de la Sobebra (brasserie béninoise) à un certain moment de l’année. Il y a donc des passerelles solides entre le formel et l’informel.

Tous les profits générés par le secteur formel ne sont pas dans le pays. Ce sont les miettes qui restent dans le pays.

Le bénéfice annuel du « kpayo » (essence de contrebande provenant du Nigeria) est supérieur à 50 milliards de francs CFA. Ce bénéfice est presque entièrement dépensé localement ici. Savez-vous ou se dépense le bénéfice des entreprises multinationales de télécommunication installées dans le pays par exemple ?

Tous les profits générés par le secteur formel ne sont pas dans le pays. Ce sont les miettes qui restent dans le pays. De mon point de vue, le problème qui se pose est celui de la structuration des deux secteurs pour que l’on puisse sécuriser certaines activités du secteur informel caractérisées par leur volatilité.

N’y a-t-il pas des progrès faits au Bénin en matière de structuration du secteur informel et de transition vers le secteur formel?

J’ai fait pour le compte de la Chambre de commerce et d’industrie du Bénin en 1988 une étude du secteur informel. Elle a été suivie d’un document de plaidoyer sur ce qu’il fallait faire. Mais l’instabilité des cadres au service de l’Etat n’a pas permis de mettre en application les mesures proposées. En 2014, le Conseil national du patronat s’est rapproché de moi pour demander de refaire une étude sur le même sujet de l’économie informelle.

A travers cette étude, on veut voir ce qu’on peut faire pour rapprocher le secteur informel du formel au niveau des acteurs en initiant des programmes communs sur des secteurs porteurs. Or il y en a beaucoup. Les structures du secteur privé et les structures du secteur informel doivent se rencontrer et définir des passerelles. Il faut que les deux secteurs cessent de se concurrencer.

La concurrence est très forte entre les secteurs formel et informel dans les domaines stratégiques. Je donne deux exemples. Les concessionnaires automobiles sont au nombre de 10 dans le pays. Et leur capacité d’importation de véhicules neufs ne dépasse pas 1500. Il y en a qui n’importent que 20 véhicules par an. Ils sont contrariés dans leur activité par l’importation de véhicules d’occasion qui est entièrement détenue par les hommes d’affaires d’origine libanaise. Ces derniers agissent à titre individuel.

Les structures du secteur privé et les structures du secteur informel doivent se rencontrer et définir des passerelles. Il faut que les deux secteurs cessent de se concurrencer.

Pendant que les concessionnaires agréés n’importent que 1500 véhicules neufs, dans les différents parcs, vous avez entre 150 000 et 200 000 véhicules d’occasion par an. Avec cette concurrence-là, si on n’y prend pas garde, il n’y aura plus de voitures neuves au Bénin.

Le second secteur qui est préoccupant, c’est l’essence. Le gouvernement a donné l’agrément à environ 32 personnes pour importer du carburant et créer leurs stations-service. Leur activité ne couvre que 10% du marché. L’essence de la contrebande représente 90% du marché. Or les stations-service ne peuvent pas concurrencer l’essence de la contrebande car sa distribution est totalement atomisée. La distribution de l’essence formelle n’est pas atomisée à cause des coûts. Face à cela, quel est l’avenir pour le secteur moderne? Il n’y a aucun village aujourd’hui au Bénin, quelle que soit sa population, qui n’ait pas un vendeur d’essence kpayo. Or on compte environ 28 000 villages au Bénin.

Pour que le secteur informel ne détruise pas le secteur formel dans le domaine pétrolier, il faut des passerelles. On peut dire que les vendeurs de « kpayo » s’occupent de la distribution primaire. Le secteur formel peut s’occuper de l’entreposage du produit. Mais il n’y a pas de discussion. Il y a beaucoup de problèmes par rapport auxquels il faut nécessairement harmoniser les points de vue. Le problème de l’informel n’est pas seulement lié à la question de l’impôt que tout le monde agite. C’est plus profond que l’impôt.

Le commerce de l’essence de la contrebande ne pose-t-il pas un problème de sécurité? Ce commerce n’est-il pas contrôlé par les personnes impliquées dans le crime organisé?

Il y a quatre majors dans l’importation du kpayo. Il y a des généraux de l’armée nigériane. C’est pour cela qu’on ne peut pas supprimer l’importation. Et les quatre majors ont un représentant au Bénin dont tout le tout le monde connaît le nom. Vous ne verrez jamais ces quatre majors. Ce sont eux qui ont signé des accords avec les fournisseurs nigérians et qui alimentent le marché.

Pour revenir à votre question, connaissez-vous une activité humaine qui ne crée pas de problèmes de sécurité? La question de la sécurité est liée à la vie. C’est à vous de savoir ce qui est important pour vous. Je ne pose pas le problème en termes de sécurité. Je pense aux opportunités.

Connaissez-vous une activité humaine qui ne crée pas de problèmes de sécurité? La question de la sécurité est liée à la vie.

En économie, il y a la vitesse de rotation des facteurs de production. Lorsque cette vitesse est grande, les résultats sont grands. Lorsqu’elle est faible, les résultats sont faibles. Or, un paysan, lorsqu’on lui apporte un facteur de production aussi important que l’énergie, il gagne du temps. C’est cela qu’il faut regarder plutôt. Il faut voir l’impact du marché de kpayo sur la rotation des facteurs de production au Bénin. Or aucun économiste ne s’en est préoccupé. C’est la vraie question, pas l’insécurité.

L’essence de contrebande est un produit subventionné. En accédant aussi massivement à des produits subventionnés, quel est le gain pour nous par rapport à nos faibles ressources ? Ce sont les réflexions qu’il faut plutôt mener plutôt que de parler de kpayo au sens négatif. Il faut analyser les effets d’une économie subventionnée sur notre pouvoir d’achat et sur les économies de devises faites par le Bénin.

Parce que, aujourd’hui, n’eût été le kpayo, ce que l’Etat mettrait dans l’importation du carburant serait dix fois supérieur à ce qu’il y met actuellement. Cette économie que l’Etat fait, comment elle l’a réinvestie? Ce sont les points sur lesquels il faut faire les recherches. Dans quels secteurs les travailleurs sont-ils les mieux rémunérés aujourd’hui ? Ce n’est pas dans le secteur formel. C’est dans le secteur informel. On devrait donc chercher à savoir où se trouve la production de la richesse dans le pays.

Le Laboratoire de recherches économiques et sociales (Lares) que vous avez créé a mené des études très élaborées sur le kpayo

Les conclusions de ces études nous permettent de dire qu’on ne peut pas affronter la concurrence du kpayo. C’est impossible. Ce n’est donc pas la peine de dire à l’Etat de supprimer ce commerce. Si vous dites à l’Etat de le supprimer, il y aura la révolution ici. Et quand Yayi Boni avait tenté de mener la lutte, c’est lui-même qui est revenu sur sa décision.

Tout le monde est impliqué dans ce commerce. Il est donc difficile de l’arrêter. Par contre, vous pouvez dégager des niches. Vous pouvez faire la fonction d’entreposage pour parer au plus pressé afin que l’économie ne soit pas asphyxiée le jour où le Nigeria n’aura pas de pétrole de contrebande à exporter. Cette fonction rentre dans le cadre de la sécurité de la nation. On peut signer des accords avec les pays de l’hinterland pour leur vendre du produit pétrolier à bon prix. On avait suggéré cela au gouvernement. Les gens n’ont pas voulu nous écouter. Et aujourd’hui, on constate que c’est nous qui avions raison.

Ce n’est donc pas la peine de dire à l’Etat de supprimer ce commerce. Si vous dites à l’Etat de le supprimer, il y aura la révolution ici

Il y a 50 000 personnes impliquées dans ce commerce. Autour de ces personnes, tournent 300 000 autres personnes. Que pourrez-vous faire par rapport à cela? Si vous prenez les stations-service, on n’y compte peu d’employés. Par rapport au transport, à Cotonou seule, il y 110 000 zémidjans (nom local donné aux taxis motos qui dominent largement le transport des individus dans toutes les villes du Bénin).

La facilité de transport que leur existence crée est telle qu’on ne peut plus leur demander de disparaître. La majorité des Béninois n’habite pas au bord des axes routiers modernes et régulièrement entretenus. La grande masse des populations se trouve dans les zones non loties ou loties à moitié. Alors que peut-on faire d’autre que de consacrer l’utilité des zémidjans ? La question n’est pas de dire que cela fait concurrence au transport moderne. L’existence des taxis-motos répond de façon merveilleuse au problème du chômage des jeunes. Le chiffre d’affaires journalier des zémidjans, c’est 8 000 francs CFA aujourd’hui. Et ils réalisent 2000 F CFA de bénéfice.

Mais la majorité de ces zémidjans vivent dans la précarité…

Les zémidjans ne vivent pas dans la précarité parce que l’argent qu’ils gagnent après avoir conduit le taxi pour un autre propriétaire leur permet de devenir autonomes après trois ans d’exercice. Ils achètent la moto du propriétaire ou ils gagnent suffisamment d’argent pour acquérir une moto neuve. Ce n’est donc pas la précarité.

Par contre, il y a un seuil de saturation dans ce domaine d’activité. Ce n’est plus aussi rentable que cela l’était avant. Il y a des temps morts aujourd’hui dans leur activité qui ne leur permettent plus d’avoir les mêmes chiffres d’affaires qu’avant. Par contre dans le kpayo, le risque de précarité existe et il est lié à la pénurie au Nigeria.

L’activité des zémidjans pose quand même des problèmes de pollution de l’environnement

Nous ne sommes pas les seuls à être confrontés à ce problème de pollution. Ce que vous observez ici (à Cotonou) existe à Hanoï et à Saigon. C’est même plus prononcé là-bas. Pour dire vrai, le développement « bousille » l’état de santé du producteur à tous les coups. C’est un postulat. Il n’y a aucune fonction qui contribue au développement qui n’a pas de risques.

J’ai vu des conditions de production en Chine. Je ne voudrais pas être Chinois. Et si je dois être Chinois, je voudrais être au sommet de la hiérarchie sociale

Il n’y a aucun secteur propre dans les activités de production. J’ai vu des conditions de production en Chine. Je ne voudrais pas être Chinois. Et si je dois être Chinois, je voudrais être au sommet de la hiérarchie sociale. C’est horrible. Les gens sont parqués partout comme des animaux. Il y a des travailleurs qui sont sans salaires. On leur assure seulement la nourriture, l’habillement, le logement et les soins de santé.

Après mes expériences, j’ai une autre appréciation de ces sujets. Face au chômage, qu’allez-vous proposer d’autre aux taxis-motos qui puisse les arranger? Malgré tout ce qu’on dit sur les zémidjans, ils accueillent un nouveau conducteur chaque jour.

Mais ne peut-on pas imaginer des actions pouvant limiter les risques que courent ces conducteurs de taxis-motos et les vendeurs d’essence au bord des routes? Surtout la situation des enfants qui travaillent dans ce commerce du kpayo?

Ils sont tellement nombreux que vous ne pouvez jouer que sur un faible échantillon. Or travailler sur un faible échantillon ne règle pas la situation. Améliorer la situation est tellement complexe que je ne vois pas d’issue. Le travail des enfants en Afrique recouvre beaucoup de dimensions. Dans la région de Dassa (ville du département des Collines au centre du Bénin), j’ai vu la situation des enfants casseurs de pierre. Et franchement, je préfère être vendeur de kpayo que d’être casseur de pierres. Ils n’ont plus de doigts. La pénibilité du travail est liée à beaucoup de secteurs de production.

Photo : ©WATHI

Professeur John Igué, universitaire et ancien ministre béninois (IV): Le passé, le présent et le futur des relations entre le Bénin et Nigéria

Professeur John Igué, universitaire et ancien ministre béninois

Partie IV: Le passé, le présent et le futur des relations entre le Bénin et Nigéria

C’est dans sa résidence dans le quartier de Godomey, à Cotonou, la capitale économique du Bénin, que John Igué nous a reçus en août et en décembre 2015. Près de cinq heures d’entretien ont permis d’aborder des questions aussi diverses que les relations anciennes entre le Bénin et le Nigeria ; les circonstances historiques du développement du commerce informel entre ces deux pays ; les premières années de l’université nationale au Bénin et sa politisation ; les pratiques politiques réelles et les contraintes d’une fonction ministérielle ; les failles du modèle démocratique béninois ; les options pour le développement économique en Afrique de l’Ouest…
Professeur de géographie à l’Université nationale du Bénin (actuelle Université d’Abomey-Calavi), ancien doyen de Faculté de cette université (1978-1981), John Igué a été ministre de l’Industrie et des Petites et moyennes entreprises entre 1998 et 2001, dans un des gouvernements du président Mathieu Kérékou. Cette fonction politique n’a été qu’une parenthèse dans sa longue carrière.

Chercheur avant tout, passionné par la géographie économique mais aussi par l’histoire de la civilisation yoruba, l’économie informelle et la place de l’Afrique dans la mondialisation, il est à l’origine de la création du Laboratoire d’analyse régionale et d’expertise sociale (LARES), centre de recherche indépendant basé à Cotonou.

Il est l’auteur de plusieurs livres sur le Bénin et sur l’Afrique de l’Ouest et a contribué à d’autres travaux collectifs sur les questions de développement des pays africains (http://amzn.to/255YJZQ). Il a été, entre autres, conseiller du Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest de l’OCDE à Paris, directeur de l’Institut de l’Afrique de l’Ouest (IAO) basé à Praia au Cap-Vert et préside le Conseil d’administration du West Africa Civil Society Institute (WACSI), organisation dédiée au renforcement de la société civile basée à Accra (Ghana).

Retraité mais toujours actif et engagé, John Igué a un âge, 71 ans, où l’on peut prendre du recul pour faire le bilan de ses différentes tranches de vie, et partager ses expériences, ses certitudes, ses doutes, mais aussi ses frustrations et ses regrets avec les jeunes générations.

Allégresse Sassé et Gilles O. Yabi

La guerre du Biafra et ses conséquences positives sur l’économie béninoise

Avant la guerre du Biafra, le Bénin (ex-Dahomey, note de WATHI) était l’enfant malade de l’Afrique. Ce sont les effets positifs de la guerre du Biafra qui ont permis à la révolution (sous le régime militaro-marxiste de Mathieu Kérékou, note de WATHI) de résister pendant 17 ans. Ce qui fait l’économie béninoise aujourd’hui, ce sont les activités de réexportation inventées en 1973  par la révolution. C’est pour cela que notre révolution n’a pas été marquée par la pénurie. C’était une révolution d’abondance. Beaucoup de gens ne savent pas cela. Pendant la révolution, on a connu des taux de croissance allant jusqu’à 11%.

Très peu de pays africains ayant fait la révolution ont connu cela. C’est pour cela que contrairement à ce qu’on dit de la révolution, il y a eu des choses très positives. Et ce sont les conséquences de la guerre du Biafra. Ces conséquences de la guerre du Biafra que j’étais le seul à analyser à l’époque m’ont orienté sur le plan de la recherche académique vers la géographie économique.

Pendant la guerre du Biafra, l’économie du Nigeria était bloquée. Pour faire fonctionner son économie, le Nigeria a joué sur la solidarité de ses voisins qui avaient refusé de reconnaître la sécession biafraise. Le marché du cacao du Nigeria qui était l’un des poumons des Etats de l’Ouest était bloqué. C’est par le Bénin que les producteurs nigérians ont pu organiser la poursuite des activités de cette filière. C’est en faisant le commerce du cacao avec le Nigeria que nous avons retrouvé les ressources nécessaires pour équilibrer notre balance de paiements pour la première fois.

Comment le Bénin a-t-il continué à profiter de la situation géographique du Nigéria?

Les relations avec le Nigéria ne sont pas liées seulement à la guerre du Biafra. Ce sont des relations anciennes. Tout le Bénin, du nord au sud, constitue les appendices des grands groupes culturels dont l’origine se trouve au Nigeria. Tous les Yorouba du monde entier se réclament d’Ilé Ifè, comme étant leur maison mère. Ces Yorouba sont à la fois importants au Bénin, mais aussi au Togo et au Ghana.

Du point de vue numérique, à part la population Adja-Fon, c’est la population d’origine Yorouba qui est la plus importante au Bénin. De plus, dans le cadre de la traite des esclaves qui a duré quatre siècles dans ce pays, il y a eu d’énormes brassages entres les Yorouba et les populations d’origine Adja-Fon à tel point que toute la population du Bénin méridional est une population métissée.

Ces liens anciens sont à l’origine de ce que nous faisons aujourd’hui avec le Nigéria. Ces liens sont restés extrêmement profonds. Nous les avons monnayés pendant la période coloniale sous forme de contrebande traditionnelle fondée sur les produits prohibés par la Grande-Bretagne au Nigeria ainsi que ceux interdits par la France au Dahomey. Par exemple dans la colonie française, vous ne pouviez pas faire le commerce des armes et de la poudre à canon. Au Nigeria, le commerce de l’alcool n’était pas répandu.

Avant la guerre du Biafra, les échanges reposaient sur des conventions. Ce que le Bénin fournissait au Nigeria d’important, c’était l’huile de palme et les dérivés ainsi que le poisson pêché dans le lac Nokoué (situé dans le sud du pays). A l’époque, ce lac était l’un des plus riches en tilapias du monde. Nous ravitaillions également les industries de brasserie du Nigeria en maïs. Et on leur apportait aussi de l’alcool. En contrepartie, le Nigeria nous fournissait essentiellement des bicyclettes et leurs pièces. Le Nigéria nous fournissait aussi de la poudre à canon et des armes à feu.

Les relations étaient vraiment intenses. Mais cela se faisait sous forme de contrebande. C’est à cause de l’intensité de cette contrebande que pendant la colonisation, entre la côte et le nord du Bénin, il y avait 32 postes de douane sur le cordon frontalier. A l’indépendance, on a réduit le nombre de postes. Mais cette activité a été amplifiée avec la guerre du Biafra.

De très grandes communautés marchandes se sont installées dans des villes comme Porto-Novo. En 1920, sur 50 000 habitants que comptait Porto-Novo, les Yorouba étaient 32 000. Ce sont eux qui faisaient Porto-Novo à l’époque. Leur enracinement ne date pas d’aujourd’hui. Ce sont eux qui ont fait l’économie de la ville de Porto-Novo jusqu’à aujourd’hui.

C’est sur des recherches de ce genre que l’université devrait travailler. Aujourd’hui, je ne peux pas vous dire quels sont les axes fondamentaux de recherche de l’université. Or les créneaux sont là. C’est pour cela que j’ai dit que l’université n’a pas travaillé sur la société béninoise.

Au-delà de l’ère culturelle yorouba, d’autres acteurs et groupes culturels sont-ils historiquement impliqués dans les relations entre le Bénin et le Nigeria ?

Après la guerre du Biafra, les Ibo (ou Igbo, groupe majoritaire du sud-est du Nigeria) se sont impliqués à tel point que Cotonou est devenu la ville des échanges financiers de la diaspora ibo dans le monde aujourd’hui. C’est surtout à cause des avantages du franc CFA. Ces Ibo sont devenus des acteurs extrêmement puissants dans les relations entre le Bénin et le Nigeria. Et c’est grâce à eux d’ailleurs que les banques nigérianes se sont installées dans ce pays depuis quelques années de façon aussi forte.

Cotonou est devenu la ville des échanges financiers de la diaspora ibo dans le monde aujourd’hui

Ils ont amené ici une activité qu’on ne connaissait pas au départ : la friperie (vente de vêtements, chaussures et accessoires usagés importés des pays occidentaux). A la friperie se sont ajoutées beaucoup d’autres activités comme la vente des matériels électroniques. Les Ibo sont devenus importants et dynamiques. Et ce sont eux et non les Yorouba du Nigeria qui sont derrière tous les achats de terrains qui se font depuis la frontière du Nigeria jusqu’à Cotonou aujourd’hui.

Dans dix ans, comment entrevoyez-vous l’avenir des Ibo du Nigéria au Bénin?

Il n’y a pas de ville de 1000 habitants au Bénin où vous n’avez pas une boutique d’Ibo aujourd’hui. Ils ont une organisation d’occupation de l’espace très remarquable. Mais on n’a aucune réaction face à cela. Cela veut dire qu’à terme, le Nigeria risque de nous récupérer dans l’essentiel de ce que nous sommes aujourd’hui. Il faut qu’on s’y prépare. On dit aujourd’hui que le Bénin est le 37ème Etat du Nigéria. A terme, cela peut devenir une réalité.

Il n’y a pas de ville de 1000 habitants au Bénin où vous n’avez pas une boutique d’Ibo aujourd’hui.

De toutes les façons, l’Etat fédéré de Lagos seul est plus peuplé que l’Etat béninois. Que pouvez-vous faire face à cela? Ils sont actuellement en train de construire de Lagos jusqu’à Badagry (ville située côté nigérian près de la frontière) une voie qui sera la première de l’Afrique de l’Ouest avec cinq voies dans chaque direction, avec au milieu une voie pour un tramway.

Quand ils ont commencé, je suis allé voir les maires de Cotonou et de Sémè-Podji (ville du sud-est du Bénin) pour leur demander les dispositions que le Bénin prend pour faire face à cette perspective. Quand cette infrastructure routière sera construite, nous serons les faubourgs immédiats de Lagos. Ils n’ont pas compris les enjeux. Ils n’avaient pas réagi. Quand l’infrastructure sera construite, nous serons un quartier de Lagos.

Quand cette infrastructure routière sera construite, nous serons les faubourgs immédiats de Lagos

Il y a beaucoup de choses qui se passent au Nigéria qui ne sont pas favorables à l’autonomisation de notre pays. Mais comme on ne réfléchit pas sur le long terme, cela ne nous dit rien. Au Bénin, tout le monde s’habille déjà comme les habitants de Lagos. La seule chose qui diffère, c’est la langue. Après, cela viendra. Les P-Square (groupe de musique populaire nigérian dont le succès est mondial) ont détrôné la musique noire américaine aujourd’hui dans la région. Et le phénomène Nollywood (http://bit.ly/1Lae1zP) a détrôné le cinéma mexicain.

Pensez-vous que dans dix ans, les Nigérians pourront influencer la désignation du chef de l’Etat béninois?

Ce n’est pas dans dix ans. C’est la stratégie actuelle. Les Nigérians disent que pour diminuer l’influence de la France dans la zone francophone, la seule solution est de contrôler la prochaine génération de chefs d’Etat. La France a déjà compris cela.

Les Nigérians disent que pour diminuer l’influence de la France dans la zone francophone, la seule solution est de contrôler la prochaine génération de chefs d’Etat.

C’est une affaire de moyens financiers. Vous savez, certains candidats à l’élection présidentielle au Bénin étaient tous les week-ends au Nigeria. Ce qui a arrêté ce mouvement, ce fut le changement de régime au Nigeria avec l’arrivée de Muhammadu Buhari et la période longue d’installation de son pouvoir. C’est cela qui a arrêté l’élan des grands ambitieux béninois vers le Nigeria. Les élections, c’est une affaire de gros sous. Or pour les lobbies nigérians, ce que nous appelons gros sous ici au Bénin ne représentent pas grand chose.

Vu la taille du Nigeria et celle du Bénin, sans être phagocyté par le Nigeria, le Bénin peut-il se projeter lui-même?

Le Nigeria que nous considérons ici comme un pays de voyous, est très organisé parce qu’ils ont des structures qui font des études stratégiques. Le Nigeria Institute of International Affairs est le support de la diplomatie nigériane. Aucun ministre des Affaires étrangères au Nigeria ne peut rien faire sans se référer à leurs analyses. Ils ont quelques autres centres de recherche qui sont incontournables dans le parcours de tous les grands responsables publics. Ces centres sont axés sur la réflexion stratégique.

Le Nigeria que nous considérons ici comme un pays de voyous, est très organisé parce qu’ils ont des structures qui font des études stratégiques

La preuve, c’est le Nigeria Institute of International Affairs qui a affirmé à travers un ouvrage qu’en Afrique de l’Ouest, il n’y a que deux puissances, la France et le Nigeria. Personne ne peut contester cela. Pour ce centre, on ne peut pas négocier avec les pays francophones. C’est avec Paris qu’il faut négocier quand on veut négocier avec les pays francophones.

Ici au Bénin, existe-t-il une structure qui fait des études stratégiques ? C’est la différence. C’est pourquoi je dis que l’université ne s’assume pas par rapport à son rôle dans la nation. C’est profond, ce que je vous dis. La réalité est là. On n’a pas une vision de ce que nous voulons devenir. Celui qui réfléchit aura toujours la victoire sur celui qui dort. C’est la loi de la nature. Au Bénin, il n’y a personne pour animer le débat sur les vrais enjeux. Et il n’y a pas d’organisation.

Celui qui réfléchit aura toujours la victoire sur celui qui dort. C’est la loi de la nature

Les Sénégalais sont dans presque toutes les institutions internationales aujourd’hui. Sans une organisation, cela ne pouvait pas arriver. Or à l’indépendance, c’est nous (les Béninois) qui occupions actuellement la position qu’occupent les Sénégalais aujourd’hui. Mais comme on n’a pas fait d’efforts pour nous organiser, les Sénégalais et les Burkinabès sont venus nous déloger. Si vous comptez le nombre des Béninois qui occupent des positions fortes dans les institutions internationales aujourd’hui, vous n’en trouverez pas beaucoup. C’est la différence entre ceux qui s’organisent et ceux qui ne le font pas.

Nous avons détruit l’héritage révolutionnaire. Depuis le renouveau démocratique, on est dans la cacophonie permanente

C’est sur les mauvais comportements que nous nous sommes organisés ici. Les réseaux mafieux de détournement fonctionnent bien ici. Mais est-ce l’avenir? Au Bénin, personne n’est préoccupé par une construction durable. On est pressé de s’enrichir. Et on ne sait pas ce qu’on fait avec l’argent accumulé.

Nous avons détruit l’héritage révolutionnaire. Depuis le renouveau démocratique, on est dans la cacophonie permanente. On ne sait vraiment pas où on va. Et cette cacophonie a un impact très négatif sur l’organisation politique. Avec 150 partis politiques, que peut-on avoir comme société? On a compris le multipartisme intégral de façon négative. A chaque élection présidentielle, on a de trop nombreux candidats. Que peut-on obtenir avec cela? La nécessité de réorganiser la société béninoise est devenue une urgence.

Photo: ©WATHI