Dr Abdoul Aziz Kassé est le Président du Centre international de cancérologie de Dakar
L’équipe de WATHI est allée à la rencontre du docteur Abdoul Aziz Kassé, le 25 février 2020 au Centre international de cancérologie de Dakar. Cette rencontre a été l’occasion d’aborder de nombreux sujets cruciaux pour l’avenir du Sénégal, de l’Afrique de l’Ouest et du continent. Le docteur Kassé est revenu sur son riche parcours en tant que médecin et enseignant, sur le système éducatif de nos pays, sur la gouvernance de nos systèmes de santé ainsi que sur les défis actuels et futurs du continent et la place des jeunes dans la bonne marche de leurs pays.
Extraits de l’entretien avec le Dr Abdou Aziz Kassé
Jeunesse en manque de repères
« Éduquez les ou subissez les !
On a l’impression que les Sénégalais ne s’intéressent qu’à leur cadre de vie familial, mais qu’au-delà de ce cercle, la chose publique n’est la chose de personne. Tout le monde est démissionnaire. Comment voulez-vous que des enfants qui sont nés et ont grandi dans des environnements qu’ils ne s’approprient pas, puissent demain être engagés pour gérer cet environnement citoyen?
Formez les, éduquez les ou subissez les!
Nous avions eu la chance, très jeunes, de bénéficier d’un enseignement qui voulait faire de nous des citoyens par une forme d’instruction civique où des maitres presque littéralement nous corrigeaient physiquement si nous refusions de respecter la chose publique.
Cette instruction civique nous poussait à arriver à l’heure, à être vêtus correctement, à faire la toilette. Elle nous avait appris à nous brosser les dents à l’école primaire à Tambacounda où la médecine scolaire s’est invitée dans notre case pour venir chaque année nous faire des prélèvements de sang, nous faire des prélèvements d’urine, nous faire des prélèvements pour voir notre état de santé et de maladie, pour nous enseigner ce qu’était la République.
Comment voulez-vous que des enfants qui sont nés et ont grandi dans des environnements qu’ils ne s’approprient pas, puissent demain être engagés pour gérer cet environnement citoyen?
Il y avait un symbole qui était donné à ceux qui ne voulaient pas s’exprimer dans la langue de l’enseignement. Vous vous doutez fort bien que l’engagement citoyen que nous avions eu n’est pas le même. Les comportements étaient jugés, parfois sévèrement, mais cela a fait de nous les hommes que nous sommes aujourd’hui.
Malheureusement, on a l’impression d’avoir assisté à une déliquescence de ce tissu dans lequel la polygamie s’est invitée. Les parents font plus d’enfants qu’ils ne peuvent éduquer. Ils ont moins de temps d’éduquer ces enfants qui sont laissés à eux-mêmes dans les quartiers et qui sont éduqués par la rue. Vous croyez que ces enfants, demain, auront beaucoup d’opportunités si on ne s’investit pas pour leur programmer un destin?
On a l’impression d’avoir des lianes qui, au gré des alliances et mésalliances de circonstance, finissent par faire de ces jeunes ce qu’ils seront devenus. Il n’y a pas un projet de vie pour ces enfants. Sans projet de vie, ils ne peuvent pas devenir ce que nous en attendons.
Mais si nous leur donnons des exemples de modèles de comportement qui peuvent être très perfectibles. Comment voulez-vous qu’on obtienne autre chose que ce que nous leur montrons à la radio, à la télévision, dans la rue, dans les meetings politiques, dans les discussions politiciennes, les invectives, etc ?
Un peuple a besoin d’avoir des modèles. Il y a eu un temps où le modèle était le plus ancien, le plus âgé. Il y a eu un temps où le modèle était le plus éduqué. Maintenant, on a comme modèle celui qui a le plus de moyens financiers et d’autres types de modèles sur lesquels je ne peux pas m’attarder.Mais si nous avons et offrons à nos enfants des modèles, ils ne feront que prendre ces modèles, les reproduire et parfois les caricaturer.
Ces jeunes n’ont pas la chance d’avoir eu un canevas. C’est ce que j’appelle des repères et des recours. Si le jeune sait qu’il est parti d’un point et qu’il lui faut arriver à un autre, il pourrait mieux choisir son chemin. Il leur manque un deuxième point, c’est le recours.
L’enfant peut se retrouver en situation d’errance, mais parfois, il a un recours qui lui permet de revenir à de meilleurs sentiments et se remettre sur le bon chemin. La crise de l’autorité dans nos familles a une grande part de responsabilité dans la perte des recours et des repères.
À l’origine de la crise de l’autorité dans les familles
Le modèle de société peut être grandement responsable de cela. Je vous donne un exemple, si je perçois un salaire de x francs à l’Université Cheikh Anta Diop comme maitre de conférence, honnêtement, ce salaire me suffit à me faire vivre, moi, une femme et mes deux garçons. Cette somme peut me permettre de louer une maison ou un appartement, de me soigner, de nourrir et d’éduquer mes enfants.
Il n’y a pas un projet de vie pour ces enfants. Sans projet de vie, ils ne peuvent pas devenir ce que nous en attendons
Mais si en plus, j’augmente ma charge, en prenant une deuxième, une troisième ou quatrième femme et qu’au lieu de faire deux enfants j’en fasse huit, je le regrette, le salaire que je perçois à l’Université Cheikh Anta Diop ne suffit plus. Et étant donné que cela ne suffit plus, je vais aller chercher des ressources additionnelles. Je peux les chercher de plusieurs façons.
Si je travaille plus pour gagner plus, pour essayer de régler ces questionnements, cela peut encore passer. Mais si d’aventure, je ne trouve d’autres moyens que d’aller chercher des ressources additionnelles illicites ou anormales, c’est ce qui entretient la corruption, la concussion, c’est ce qui entraine le vol, c’est ce qui entraine pas mal de choses.
L’exemple que je donnerai à mes enfants c’est d’être allé chercher des ressources additionnelles, souvent illicites, qui me permettent d’acheter une voiture Touareg, qui me permettent d’acheter une villa… C’est ce modèle que j’aurais donné à mes enfants.
Le président Senghor avait dit quelque chose d’important, on avait tous souri à l’époque, on l’avait même insulté en étant étudiant, il disait qu’on ne développera ce pays que par la culture. Mais quand il parlait de culture, ce n’était pas d’aller créer des danses, du sabar (danses sénégalaises) et des tam-tams. C’était de changer de paradigme et d’adopter des codes culturels nouveaux, pour dire qu’aux 16ème , 18, ème, ou 20ème siècles, voilà comment nous vivions, au 21ème siècle, nous ne pouvons plus continuer de vivre de la même manière.
L’un des grands problèmes du Sénégal, c’est que chaque travailleur a, à sa charge, 16 à 17 personnes dont il faut s’occuper. Ce n’est pas possible. Il faut un changement de paradigme, je ne dis pas de «nucléariser» les familles, mais de dire que si un homme travaille, qu’il s’occupe juste de son épouse et de ses deux enfants, de sa famille en priorité. Si chacun fait la même chose, le problème est plus simple, mais tout autre modèle entraîne des variations qui ne sont pas forcément les meilleures au 21ème siècle.
Parce qu’on ne m’a pas convaincu que les valeurs de civilisation qui sont venues avec l’islam et qui ont introduit d’autres modèles, sont adaptées à la situation économique et politique du 21ème siècle et que nous ne ferons pas l’économie, en toute objectivité, de revisiter, nos problèmes et d’adapter les solutions à notre époque. »
Biographie
Le docteur Abdou Aziz Kassé est né au Sénégal Oriental, à Tambacounda le 20 janvier 1957. Après l’obtention de son baccalauréat au Lycée Blaise Diagne de Dakar, il s’inscrit à la Faculté de médecine de Dakar en tant qu’étudiant de l’École militaire de Santé, où il obtient son Doctorat en 1982. Cancérologue, le Dr Kassé est médecin commandant du Service de santé des armées. Maitre-assistant de chirurgie oncologique depuis 1988, en fonction à l’Institut du Cancer et dans différentes Facultés et Écoles de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Il est le Président du Centre international de cancérologie de Dakar.
Le Dr Kassé est membre fondateur du Groupe euro-africain de cancérologie et de l’Organisation pour la recherche et la formation sur le cancer (AORTIC). En 2012, il reçoit la Médaille d’Or de l’Organisation mondiale de la santé. Le Dr Kassé est très connu pour son engagement dans la lutte contre le Cancer, notamment du sein et du col de l’utérus, qui font beaucoup de victimes chaque année au Sénégal. Il est également le président de la Ligue sénégalaise contre le tabac.
Dr Abdoul Aziz Kassé est le Président du Centre international de cancérologie de Dakar
L’équipe de WATHI est allée à la rencontre du docteur Abdoul Aziz Kassé, le 25 février 2020 au Centre international de cancérologie de Dakar. Cette rencontre a été l’occasion d’aborder de nombreux sujets cruciaux pour l’avenir du Sénégal, de l’Afrique de l’Ouest et du continent. Le docteur Kassé est revenu sur son riche parcours en tant que médecin et enseignant, sur le système éducatif de nos pays, sur la gouvernance de nos systèmes de santé ainsi que sur les défis actuels et futurs du continent et la place des jeunes dans la bonne marche de leurs pays.
Extraits de l’entretien avec le Dr Abdou Aziz Kassé
La qualité de nos systèmes d’enseignement et de formation
«L’enseignement n’échappe pas aux mêmes problèmes que nous avons posés. Quand le colonisateur dirigeait le Sénégal, il avait des objectifs très précis. Il avait l’objectif de former des supplétifs pour son administration. Il avait l’objectif de former des individus qui répondaient à ses besoins.
Vous pensez que le colonisateur parti, il est intelligent de pérenniser le même système qu’il avait mis en place pour répondre à ses besoins ? C’est exactement ce que nous avons fait. Nous avons gardé la même structure de formation et 60 ans après, nous voyons les problèmes.»
Inadéquation entre les modèles d’enseignement et nos besoins
«Bien entendu, il y a une inadéquation entre les modèles d’enseignement et nos besoins. Ce d’autant plus que le même colonisateur est en train de réformer son modèle qu’il a essayé de transposer ici pour en faire quelque chose de plus adaptée à sa situation actuelle qui est différente de la nôtre.
Pensez-vous qu’il est simplement intelligent de refaire la même chose qu’eux alors que nous n’avons pas les mêmes problèmes ? Je prends des exemples précis. Vous croyez que nous avons besoin de sept ans pour former un médecin au 21éme siècle ? Avec des outils de formation qui sont totalement différents? Prenons l’exemple de l’école primaire, il arrive chaque année sur le marché de la formation environ 400 000 élèves. Avec des classes de 40 élèves, il vous faudra 10000 classes chaque année, 10000 enseignants.
Le modèle d’enseignement où vous faites des classes en dur, si vous n’avez pas de classes en dur, vous faites des abris provisoires pose un réel problème. Le modèle où il vous faut un maître formé à l’École normale supérieure avec un parcours de 20 ans de formation, combien de temps faut-il pour en former 10 000 nouveaux? Quel est le coût de tout cela?
Vous aurez une « caste » d’individus qui demanderont au vu de leur formation, de leurs temps et de leurs compétences, une rémunération à la hauteur de leur niveau. Croyez-vous que vous y arriverez? Est-ce que vous pensez que le modèle actuel permet d’y arriver? Mettez tout le budget du Sénégal, cela ne marcherait pas… Et si on réfléchissait à une autre façon d’enseigner.
Et si on prenait un raccourci en créant ce qu’on appelle des modèles de classe connectée. Vous prenez un conteneur qui a la valeur d’une classe, vous changez les rythmes scolaires. Dans ce conteneur, vous mettez 40 élèves toutes les quatre heures, le programme est installé dans une tablette et vous cherchez non pas un enseignant, mais un facilitateur qui sera capable simplement de guider les élèves pendant leur formation.
En changeant les rythmes scolaires, vous aurez 40 élèves trois fois par jour, ce qui fait 120 élèves formés dans un conteneur avec un seul facilitateur. À chaque élève vous donnez non pas 10 livres et un gros cartable tous les ans, mais une tablette dans laquelle il y a tout le programme. L’élève est suivi à distance par une gouvernance numérique. L’élève pourra utiliser la tablette à autre chose, mais elle ne pourra lui servir que s’il finit de faire ses exercices et est évalué.
La tablette s’auto administre à distance. L’élève ne pourra pas regarder de la pornographie sur la tablette. Il ne pourra pas faire autre chose que ce qui lui est assignée. Où sont les livres papiers dans le gros cartable ? Où sont les fournitures que le père ne peut plus payer? Tout est fourni avec ce modèle.
Nous allons transformer nos enseignants en entrepreneurs politiques et ils vont passer leur temps dans des grèves. Les programmes ne seront jamais finis et on verra toujours chuter le niveau de formation des élèves et des maîtres et des professeurs
Ainsi, l’enseignement primaire ne durera plus six ans. L’évaluation est faite en permanence et l’évaluation des maîtres est faite également.
Le maître devra être rémunéré en fonction de la qualité de son travail. Si vous avez zéro admis aux examens vous n’aurez pas d’indemnités. On vous intéressera au nombre d’admis que vous avez dans votre classe.
Si vous avez cent pour cent d’admis, on vous honorera et on vous donnera une rémunération à hauteur de la qualité de votre travail. On peut faire la même chose au secondaire. Vous allez diminuer le nombre d’enseignants et les enseignants que vous aurez seront de qualité.
En outre, votre classe connectée, après avoir servi à former des élèves, pourra, à certaines heures servir à former les paysans aux techniques culturales par exemple. Ou encore, prenez les femmes, mettez-les dans ces classes, formez les aux techniques qui vont leur permettre de s’autonomiser sur le plan économique et sur le plan professionnel.
Ces classes connectées vont servir à “l’administration de la cité”. Elles pourraient permettre la tenue du conseil municipal et même des élections locales. Tout cela pourrait être géré numériquement. Vous pensez qu’il n’y a pas assez de Sénégalais pour réfléchir et mettre des contenus pour réaliser ce genre de projets au Sénégal ? Le Sénégal a 10000 ressources capables de le porter.
Autrement, restons dans ce modèle actuel, où les enseignants vont passer leur temps à revendiquer leurs indemnités ou conditions de travail et qu’on ne pourra jamais satisfaire. Nous allons transformer nos enseignants en entrepreneurs politiques et ils vont passer leur temps dans des grèves. Les programmes ne seront jamais finis et on verra toujours chuter le niveau de formation des élèves et des maîtres et des professeurs.
Il m’arrive parfois de me promener dans un amphithéâtre à l’université et d’écouter l’enseignement délivré par un professeur, il m’est souvent arrivé d’être attristé et de sortir pour ne pas continuer à subir la déception que m’apporte la qualité du système de formation.»
Biographie
Le docteur Abdou Aziz Kassé est né au Sénégal Oriental, à Tambacounda le 20 janvier 1957. Après l’obtention de son baccalauréat au Lycée Blaise Diagne de Dakar, il s’inscrit à la Faculté de médecine de Dakar en tant qu’étudiant de l’École militaire de Santé, où il obtient son Doctorat en 1982. Cancérologue, le Dr Kassé est médecin commandant du Service de santé des armées. Maitre-assistant de chirurgie oncologique depuis 1988, en fonction à l’Institut du Cancer et dans différentes Facultés et Écoles de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Il est le Président du Centre international de cancérologie de Dakar.
Le Dr Kassé est membre fondateur du Groupe euro-africain de cancérologie et de l’Organisation pour la recherche et la formation sur le cancer (AORTIC). En 2012, il reçoit la Médaille d’Or de l’Organisation mondiale de la santé. Le Dr Kassé est très connu pour son engagement dans la lutte contre le Cancer, notamment du sein et du col de l’utérus, qui font beaucoup de victimes chaque année au Sénégal. Il est également le président de la Ligue sénégalaise contre le tabac.
Dr Abdoul Aziz Kassé est le Président du Centre international de cancérologie de Dakar
L’équipe de WATHI est allée à la rencontre du docteur Abdoul Aziz Kassé, le 25 février 2020 au Centre international de cancérologie de Dakar. Cette rencontre a été l’occasion d’aborder de nombreux sujets cruciaux pour l’avenir du Sénégal, de l’Afrique de l’Ouest et du continent. Le docteur Kassé est revenu sur son riche parcours en tant que médecin et enseignant, sur le système éducatif de nos pays, sur la gouvernance de nos systèmes de santé ainsi que sur les défis actuels et futurs du continent et la place des jeunes dans la bonne marche de leurs pays.
Extraits de l’entretien avec le Dr Abdou Aziz Kassé
La prévention comme moyen de lutte contre le cancer
«J’avais compris très tôt qu’il ne suffisait pas d’aller à l’université et d’y donner des formations. Mais qu’il fallait, au niveau central, faire un plaidoyer pour qu’il y ait un changement de politique dans la lutte contre le cancer. J’ai également compris que ce n’était pas suffisant. Il fallait aller plus loin, en essayant d’impulser un changement de comportement au niveau des populations. Il fallait également impulser ou créer des modèles d’intervention en matière de lutte contre le cancer.
C’est ainsi que j’ai créé différentes organisations de la société civile. J’ai créé la Ligue sénégalaise de lutte contre le cancer ( LISCA). J’ai créé en même temps la Ligue sénégalaise de lutte contre le tabac pour fédérer toutes les associations qui luttaient contre le tabagisme.
J’ai également compris que le dépistage et la prévention sont les deux éléments qui permettent de diagnostiquer les cancers suffisamment tôt pour pouvoir les guérir et surtout les prévenir par la vaccination, par la lutte contre le tabagisme ou la lutte contre les facteurs de risque de ces cancers.
75 pour cent des cancers arrivent à des stades où il est trop tard pour faire quelque chose
C’est pourquoi j’ai créé la dernière association qui s’appelle « Prévenir ». Elle ne s’est pas fixé comme seul objectif de prévenir le cancer, mais de prévenir les risques sanitaires et sociaux. Parce que dans la lutte contre le cancer, il y a d’autres facteurs qui entrent en ligne de compte, qui sont des facteurs sociaux qui ne sont pas liés à des maladies ou à des expositions.
75 pour cent des cancers arrivent à des stades où il est trop tard pour faire quelque chose. On ne peut donner à ces malades que des soins dits palliatifs ou des soins dits de support. Il ne reste donc que 25 pour cent des malades pour lesquels on peut espérer un traitement curatif alors que l’on connaît les facteurs de risque de ces maladies.
46% des cancers n’auraient même pas dû exister si on avait appliqué des stratégies de prévention, soit par des politiques volontaires ou alors par des changements de comportement. Mais cela se programme et s’organise. 75% des décès liés au cancer auraient pu être évités si on avait appliqué des techniques de dépistage, de prévention et de traitement.
Il y a 10 700 nouveaux cancers chaque année au Sénégal, 7500 vont en mourir. Quand vous faites le cumul de ces chiffres, il vous reste à peu près 15 000 cas de guérisons tous les 5 ans.
Comment faire pour régler ces questionnements ? Vous croyez que c’est en prenant des «mesurettes» qu’on peut y arriver? Il faut un «plan de lutte contre le cancer sur cinq ans». Ce plan doit partir de la naissance des enfants jusqu’à la mort des sujets et il devrait prendre en compte les différentes problématiques pour les traiter. Donc, vous comprenez que, quand j’entends des «mesurettes» cela m’attriste.»
Les facteurs sociaux et sanitaires qui favorisent les cancers
«Commençons par l’exemple le plus simple qui consiste à lutter contre les mutilations génitales féminines, qui sont des modèles de violences basées sur le genre et qui, souvent, exposent les femmes très jeunes à des facteurs de risque qui, bien sûr, vont impacter leur vie sociale. D’autres formes de violences peuvent aussi les exposer à des grossesses précoces et autres qui peuvent conduire aux cancers.
Il y a 10 700 nouveaux cancers chaque année au Sénégal, 7500 vont en mourir
Donc vous voyez qu’en agissant sur des facteurs sociologiques directement, on agit directement ou indirectement sur les cancers. 38% des cancers sont dus au tabagisme. Ce n’est pas tout de dire aux gens «arrêtez de fumer», mais il faudrait également peut-être aider les producteurs de tabac à changer de métier, à changer de modèle de culture, etc.
Vous comprenez que la dimension humaine, sociale et sociologique dépasse largement le cadre de la maladie et c’est pourquoi nous essayons de faire ce genre de choses avec nos associations. Nous essayons aussi de travailler sur des modèles de capacitation des femmes. Quand une femme n’a pas les moyens de faire face à ses besoins financiers, sociaux et familiaux, elle ne pourra pas aller faire le dépistage ou la prévention encore moins les soins.»
La gouvernance de nos systèmes de santé
« Je suis d’une génération qui a entendu le président Léopold Sédar Senghor parler d’organisation et de méthode.
J’ai eu l’impression qu’il y avait peu ou pas de planification dans les politiques de santé. J’ai eu l’impression d’avoir assisté à une confusion. La gouvernance sanitaire semble plus être une gouvernance de la maladie. Je ne sens pas qu’il s’agit d’une gouvernance de la santé des populations.
Si vous prenez dans nos populations 1 000 personnes, quelle est la proportion de gens malades? Peut-être une ou deux ou trois sur 1000 sont malades. Pourquoi ne devrait- on s’intéresser qu’aux deux pour 1000 malades et oublier les 998 non malades? Pourquoi ne pas se battre pour que les 998 sur 1000 ne tombent pas malades?
Il faut que toute la planification se fasse pour bien sûr soigner les 2 sur les 1000 malades, mais également se battre pour que les non-malades le restent. C’est de façon résumée et simplifiée ma vision de la gouvernance sanitaire de nos pays en Afrique. En outre, qu’on ne se sente pas obligé de contenir ou de subir les effets des maladies les plus bruyantes. On doit avoir une capacité de planification.
Que nos gouvernants ne s’attardent pas sur quelques problèmes liés à l’actualité comme le sida, la diarrhée, la mortalité maternelle, etc. Mais qu’il y ait un plan stratégique financé qui puisse dire voilà ce que nous voulons faire avec des indicateurs très précis sur un an, deux ans ou trois ans. Le ministère de la Santé est un ministère très technique et sa gestion doit être faite comme une économie dans laquelle il y a des objectifs à atteindre. Il doit y avoir un plan stratégique, en disant comment faire pour atteindre ces différents objectifs, évaluer l’action sur ces différents objectifs et ouvrir des perspectives pour le futur.
Cela doit partir d’abord d’une meilleure connaissance des états de santé et de maladie à travers un système d’enregistrement statistique de toutes les données, y compris pour le cancer et les autres maladies. Mais surtout un monitoring permanent de l’ensemble des paramètres de santé et de maladie qui permettent de comprendre les problématiques, de mettre en place des allocations de ressources, d’évaluer les actions et de tirer les perspectives.
Toute autre façon de faire, qui consiste à subir les situations de catastrophe sanitaire dans lesquelles nous vivons, ne me paraît pas être lucide ou même efficace.
Vous comprendrez aisément que je ne peux pas comprendre que dans beaucoup de pays africains la gestion des problèmes de maladie soit simplement laissée au Fonds monétaire international ( FMI) ou à l’Organisation mondiale de la santé (OMS)… Cela doit être une affaire de politiques sanitaires permettant de gérer les états de santé et de maladie.
Malheureusement, on ne sent pas la planification dans les politiques gouvernementales locales, communautaires, communales et jusqu’à l’échelle de la famille. On a l’impression que la gouvernance internationale, les bailleurs internationaux viennent nous aider à éteindre le feu dans certains secteurs, sans plus.»
La formation et la qualité des ressources humaines dans le secteur de la santé
«Je crois qu’il y a des engagements personnels au niveau individuel qui font que certains sont un peu plus regardants sur les questionnements en matière de formation. C’est la trajectoire de chacun d’entre nous. Cependant, il appartient à la gouvernance d’un pays de se donner les moyens d’encourager la formation et de planifier les formations des ressources humaines qualifiées pour pouvoir répondre aux besoins qui sont les nôtres. Vous savez, un pays qui ne fait pas de recherche est voué à importer des technologies souvent inadaptées à ses besoins. Pour ces raisons, il devait y avoir une programmation de la formation.
Malheureusement, on ne sent pas la planification dans les politiques gouvernementales locales, communautaires, communales et jusqu’à l’échelle de la famille. On a l’impression que la gouvernance internationale, les bailleurs internationaux viennent nous aider à éteindre le feu dans certains secteurs, sans plus
Je vous donne un exemple, nous avons un besoin de formation pour les postes de physiciens médicaux. Cela n’avait pas été planifié. Nous essayons de trouver des sociétés privées capables d’investir dans ce créneau. Mais, il doit y avoir des mécanismes simples d’incitation sur le plan de la fiscalité, en disant «si vous investissez dans la recherche, la formation, cela sera déduit de vos impôts sur les sociétés, etc.»
Ce sont des mécanismes qui permettent à des acteurs privés de s’impliquer dans la formation. Il y a beaucoup d’exemples de secteurs dans lesquels on peut avoir des initiatives innovantes qui peuvent être utiles.»
Biographie
Le docteur Abdou Aziz Kassé est né au Sénégal Oriental, à Tambacounda le 20 janvier 1957. Après l’obtention de son baccalauréat au Lycée Blaise Diagne de Dakar, il s’inscrit à la Faculté de médecine de Dakar en tant qu’étudiant de l’École militaire de Santé, où il obtient son Doctorat en 1982. Cancérologue, le Dr Kassé est médecin commandant du Service de santé des armées. Maitre-assistant de chirurgie oncologique depuis 1988, en fonction à l’Institut du Cancer et dans différentes Facultés et Écoles de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Il est le Président du Centre international de cancérologie de Dakar.
Le Dr Kassé est membre fondateur du Groupe euro-africain de cancérologie et de l’Organisation pour la recherche et la formation sur le cancer (AORTIC). En 2012, il reçoit la Médaille d’Or de l’Organisation mondiale de la santé. Le Dr Kassé est très connu pour son engagement dans la lutte contre le Cancer, notamment du sein et du col de l’utérus, qui font beaucoup de victimes chaque année au Sénégal. Il est également le président de la Ligue sénégalaise contre le tabac.
Dr Abdoul Aziz Kassé est le Président du Centre international de cancérologie de Dakar
L’équipe de WATHI est allée à la rencontre du docteur Abdoul Aziz Kassé, le 25 février 2020 au Centre international de cancérologie de Dakar. Cette rencontre a été l’occasion d’aborder de nombreux sujets cruciaux pour l’avenir du Sénégal, de l’Afrique de l’Ouest et du continent. Le docteur Kassé est revenu sur son riche parcours en tant que médecin et enseignant, sur le système éducatif de nos pays, sur la gouvernance de nos systèmes de santé ainsi que sur les défis actuels et futurs du continent et la place des jeunes dans la bonne marche de leurs pays.
Extraits de l’entretien avec le Dr Abdou Aziz Kassé
Formations et parcours
« Je suis le docteur Abdoul Aziz Kassé, médecin militaire de formation, retraité du service de santé des armées. J’ai été formé concomitamment à l’École militaire de santé de Dakar et à la Faculté de médecine de Dakar. En fin de parcours de formation, j’ai réussi au concours d’internat des hôpitaux de Dakar, ce qui m’a permis de me lancer dans une carrière universitaire débutée au Sénégal, complétée par une série de formations à Paris, où j’ai eu un diplôme de formation en cancérologie clinique, en cancérologie générale et en cancérologie spéciale.
J’ai ensuite bénéficié d’une formation comme interne des hôpitaux dans le cadre d’un échange avec les hôpitaux universitaires de Montpellier en France. Par la suite, j’ai été nommé assistant des Hôpitaux universitaires du Sénégal en 1988 avant d’être nommé assistant associé à Paris à l’Institut du cancer de Villejuif à Paris. Pendant cette période, de 1991 à 1993, j’ai bénéficié d’une large formation dans les différents métiers de la cancérologie. J’ai eu à peu près 16 diplômes de cancérologie ou dans les différents secteurs de la cancérologie.
J’ai été sélectionné par une fondation aux États Unis qui m’a donné l’une des bourses les plus confortables données aux enseignants. Cela m’a permis également de rajouter à ma formation, d’autres spécialisations dans l’épidémiologie, la bio statistique, les maladies liées au sida et aux cancers.
En tant qu’enseignant dans le cadre d’un échange avec l’Université de Washington, j’ai pu rajouter quelques lignes de formation à mon CV. Ce n’est qu’après que j’ai été en formation en Israël pendant quatre mois et demi et où, en 1998, j’ai pu encore me spécialiser dans la chirurgie minimale invasive, cette chirurgie est effectuée sans l’ouverture du malade et avec l’utilisation des nouvelles technologies.
Bien sûr, en tant qu’universitaire, je n’arrête pas de me former dans les nouvelles technologies. Récemment, j’ai été à Metz pour me former encore à des techniques de traitement des lésions très invasives du sein, de même que les lésions microscopiques, non palpables ou infra cliniques qui ne se voient pas. Je suis à la fois un enseignant et un étudiant.
Pourquoi avoir choisi de devenir médecin?
Je suis né au Sénégal oriental, dans une zone carrefour. C’était un carrefour de plusieurs civilisations et sociétés ; malienne, guinéenne, mauritanienne, wolof, peul… J’ai été très tôt impliqué dans ce qui se passait dans cette société multiculturelle. Mais, il y avait une femme particuliere ma grand-mère Deguéne Diop, qui était une veuve qui a élevé seule ses deux filles.
J’ai vu la souffrance de toutes ces femmes veuves qui n’ont jamais perdu leur dignité, qui travaillaient nuit et jour et qui n’ont jamais emprunté le chemin de la facilité comme la mendicité. Je n’ai pas perçu cela comme quelque chose de négatif, mais comme quelque chose de positif. En voyant comment des femmes pouvaient, avec beaucoup de courage, beaucoup d’abnégation, vivre de leur travail dignement, cela m’a interpellé.
D’autres choses m’ont interpellé. J’ai été blessé enfant en faisant du football et j’ai eu une très mauvaise plaie au niveau de la jambe droite qui a été très mal soignée, et cela a laissé des séquelles cicatricielles. J’ai vu à plusieurs reprises ma grand-mère tomber malade, elle n’a jamais pu trouver de médecin. À l’époque, il n’y avait qu’un seul médecin à Tambacounda qui était responsable de Tamba, de Kédougou et de Bakel. Ce médecin qui faisait en plus de l’administration, était absent un tiers ou deux tiers même de son temps parce qu’il devait faire des tournées dans les autres départements pour soigner les malades.
Alors, nous étions laissés à la merci d’un personnel paramédical qui n’avait aucune formation et qui nous soignait quand même. C’étaient des hommes qui étaient formés sur le tas, des infirmiers ou aides infirmiers qui devenaient chirurgiens à l’occasion. Donc, vous comprenez que quand j’ai vu toutes ces choses, j’ai compris qu’il y avait là aussi une mission et je me suis juré enfant d’être médecin. Mais déjà médecin militaire, j’en rêvais. J’ai rêvé d’être médecin et militaire.
Par contre, j’ai été très déçu par la gouvernance qu’il y avait au niveau du système de santé militaire au Sénégal. Cette situation a fait de moi un “révolutionnaire” simplement parce que je n’acceptais pas la façon dont la gouvernance de l’école militaire de santé était établie. Donc je me suis opposé à cette administration et à ses pratiques ».
Biographie
Le docteur Abdou Aziz Kassé est né au Sénégal Oriental, à Tambacounda le 20 janvier 1957. Après l’obtention de son baccalauréat au Lycée Blaise Diagne de Dakar, il s’inscrit à la Faculté de médecine de Dakar en tant qu’étudiant de l’École militaire de Santé, où il obtient son Doctorat en 1982. Cancérologue, le Dr Kassé est médecin commandant du Service de santé des armées. Maitre-assistant de chirurgie oncologique depuis 1988, en fonction à l’Institut du Cancer et dans différentes Facultés et Écoles de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Il est le Président du Centre international de cancérologie de Dakar.
Le Dr Kassé est membre fondateur du Groupe euro-africain de cancérologie et de l’Organisation pour la recherche et la formation sur le cancer (AORTIC). En 2012, il reçoit la Médaille d’Or de l’Organisation mondiale de la santé. Le Dr Kassé est très connu pour son engagement dans la lutte contre le Cancer, notamment du sein et du col de l’utérus, qui font beaucoup de victimes chaque année au Sénégal. Il est également le président de la Ligue sénégalaise contre le tabac.
Isis Noor Yalagi ancienne manager culturel, activiste panafricaine, écologiste et permacultrice
Partie IV : Les gouvernants africains passent à côté des aspirations de leur jeunesse
L’équipe de WATHI a reçu dans ses locaux Madame Isis Noor Yalagi le 21 mars 2017 lors d’un séjour à Dakar. Cette rencontre a permis d’aborder de nombreux sujets cruciaux pour l’avenir de l’Afrique de l’Ouest et du continent : jeunesse africaine entre milieu urbain et monde rural, questions écologiques et place des pays africains dans la mondialisation, le discours sur le panafricanisme et la gouvernance politique des Etats, question de l’autosuffisance alimentaire et la place des femmes dans nos Etats. Isis Noor Yalagi est une femme d’expérience attachée au continent. WATHI s’est entretenu avec une femme libre proposant une vision personnelle de l’état du continent.
Extraits de l’entretien avec Isis Noor Yalagi
La jeunesse est une laissée pour compte alors qu’elle est la force du continent africain
En ce qui me concerne, il y a deux publics cibles qui sont la force du continent africain : les femmes et les jeunes. J’ai la certitude qu’en investissant financièrement sur sa jeunesse, l’Afrique a tous les moyens et les possibilités dans les années à venir d’être un continent au sommet de tout. Mais faudrait-il encore que les gouvernants africains comprennent que l’enjeu principal du continent est la jeunesse africaine. Sans cette jeunesse, il n’aura rien. Alors oui, on va vendre nos minerais, on va vendre nos ressources naturelles, on va “abrutir” nos populations de tous les maux de la mondialisation mais on ne va pas investir dans l’éducation, dans la santé, dans la sécurité alimentaire et dans la paix.
J’ai la certitude qu’en investissant financièrement sur sa jeunesse, l’Afrique a tous les moyens et les possibilités dans les années à venir d’être un continent au sommet de tout
L’éducation est la base. C’est par la jeunesse que la continuité de notre continent africain va se faire. Elle est la base de tout. Si les gouvernants africains pensent que notre jeunesse n’est pas l’élément principal de notre devenir, alors c’est à la société civile de prendre cette démarche en charge, de créer partout où il est possible cette transmission de l’histoire du continent africain et de la diaspora panafricaine. Nous sommes un tout et il est important que lorsque nous parlons, nous parlons aussi de la diaspora panafricaine, qui est une force du continent africain aussi. Je crois qu’il y a à réfléchir sérieusement sur comment cette jeunesse peut acquérir cette transmission, et à partir de ce tremplin qui est une base fondamentale, puisse s’élever au service du continent pour trouver sa place au niveau de l’humanité.
Les possibilités pour les jeunes sont multiples. Je crois que l’un des outils importants, utilisé avec attention, sont les nouvelles technologies
Les possibilités pour les jeunes sont multiples. Je crois que l’un des outils importants, utilisé avec attention, sont les nouvelles technologies. Je crois qu’il y a suffisamment d’espaces et de lieux aujourd’hui, de jeunes leaders, pour faire en sorte que partout et de manière continue que cette histoire soit transmise. Je pense qu’il est temps d’activer, chez les jeunes africains, cette démarche de bénévolat. Elle n’a rien à attendre, elle doit être au service. Il y a un président américain (*John Fitzgerald Kennedy) qui disait : “ne vous demandez pas ce que les Etats-Unis peuvent faire pour vous, mais dites vous ce que vous pouvez faire pour les Etats-Unis”. Je dis à la jeunesse africaine : “ne vous dites pas ce que l’Afrique va faire pour vous, dites-vous ce que vous allez faire pour l’Afrique parce que vous êtes l’Afrique, levez-vous!”.
Une nouvelle conscience s’installe au sein de notre jeunesse africaine
Il y a une conscience aujourd’hui au niveau de la jeunesse africaine, je la vois. On fait des petits pas, mais on les fait quand même. Entre ma génération et votre génération, vous êtes nos enfants, il y a une prise de conscience. Il y a quelque chose qui monte. On voit très bien comment le Front Anti-CFA s’est répandu en un minimum de temps. Ca veut dire qu’il y a quelque part une jeunesse qui est prête. Je pense que ce qui lui manque, c’est un peu plus de détermination et de courage. Il faut qu’elle descende dans la rue, il faut qu’elle descende dans les écoles, il faut que les aînés qui sont dans les universités ou ceux qui sont dans un processus d’acquisition de diplômes aillent vers les plus jeunes. Que partout, dans tous les quartiers, cette démarche se mette en place, que cette histoire circule. Il faut être créatif. Il ne faut pas attendre le gouvernement. C’est à la jeunesse de se prendre en charge et de prendre en charge son devenir comme elle le sent, comme elle le voit et comme elle l’entend. Elle est la force et il faut qu’elle soit consciente de cela.
Il faut être créatif. Il ne faut pas attendre le gouvernement. C’est à la jeunesse de se prendre en charge et de prendre en charge son devenir comme elle le sent, comme elle le voit et comme elle l’entend
Il faut avoir cette vision, il faut oser rêver. Il faut oser visualiser la vie que l’on veut avoir et cette jeunesse africaine aujourd’hui a les moyens de le faire. C’est pas une histoire de moyens financiers. C’est une histoire de conscience, de confiance et de certitude que ce que l’on possède nous appartient. Nous avons tous les moyens de le transmettre et avec toutes les possibilités. Il y a des tas de places, des tas de lieux… Partout où vous allez le soir, posez un écran dans une cour, dans une place, n’importe où pour divulguer ce savoir du continent africain et de sa diaspora. Il n’y a rien de sorcier. C’est un choix de vouloir le prendre et de le mettre en place. N’attendez pas des autres qu’ils fassent pour vous ce que vous voulez et pouvez faire par vous même. Je parle simplement, parce qu’au quotidien j’agis, je n’attends pas. Il n’y a pas beaucoup de moyens mais il y a toujours un petit moyen. Je crois qu’il y a une possibilité, c’est de fédérer les énergies et de fédérer les forces.
En tant que jeunesse africaine, vous êtes la force du continent africain. Ce ne sont pas les gouvernants africains, c’est vous la puissance de chacun des pays du continent africain
En tant que jeunesse africaine, vous êtes la force du continent africain. Ce ne sont pas les gouvernants africains, c’est vous la puissance de chacun des pays du continent africain. Mais si vous ne comprenez pas, vous ne saisissez pas que c’est en mettant en place une union, une unité… si vous ne considérez pas cela comme un lien puissant et fort, vous allez être dans l’éclatement et vous n’y arriverez pas. Mettez-vous ensemble !
Je regarde souvent la jeunesse occidentale. Il y a une chose que j’aime chez la jeunesse occidentale : quand ils décident de faire quelque chose, chacun dit “je viens avec ceci, j’amène cela, je fais”. La jeunesse africaine est toujours en train de penser “qu’est-ce que cela va me rapporter? Qu’est-ce que cela va me procurer? Qu’est-ce qu’on va me donner?”. Non, non, il ne faut pas avoir ce genre d’attitude. Il faut se rassembler et il faut s’unir. Ce n’est pas simplement des mots qui font beaux quand on parle ensemble comme “Oui, l’unité africaine …”, mais dans les actes et dans les faits ça ne se voit pas. Il est très difficile de demander à une jeunesse de venir donner un coup de main, la question qu’elle se pose c’est qu’est qu’elle va en retirer.
La jeunesse africaine est toujours en train de penser “qu’est-ce que cela va me rapporter? Qu’est-ce que cela va me procurer? Qu’est-ce qu’on va me donner?”
Il est temps de passer à une autre étape, de devenir les adultes de demain : quels adultes de demain vous voulez être ? Quel exemple vous voulez être pour les enfants que vous allez avoir ? Pour les petits-enfants que vous voulez avoir ? Comment allez-vous marquer l’histoire du continent africain ? Elle ne s’écrit pas avec les gouvernants . Elle s’écrit avec chacun des individus du continent africain. C’est à vous de secouer les choses et d’amener une évolution des êtres pour une révolution sociale si possible en douceur. Vous avez tout ce qu’il faut pour faire des films, pour faire des montages, bouger à gauche, à droite… Vous avez tout ce qu’il faut, vous dormez…
C’est à vous de secouer les choses et d’amener une évolution des êtres pour une révolution sociale si possible en douceur
Nous sommes un continent qui dort. Si ce n’est pas pour le paraître, l’argent et la fête. Je ne vois pas. Bien sûr, je vais nuancer mon propos. Il y a une jeunesse qui monte. Il y a une jeunesse qui veut cet engagement, qui le porte, la preuve ! Mais vous pouvez faire plus encore. Vraiment, vous pouvez faire plus encore. Créer des espaces, des lieux, des maisons, des hubs où ça tourne, où ça bouge. Où tous les soirs, les vendredi, les samedi, les dimanche, on projette des films… On vous l’apportera pas, faites-le ! Et n’ayez pas peur du “qu’en dira-t-on” parce que les parents, les anciens… Nous, on s’en va ! Demain est à vous, alors osez créer l’Afrique de demain!
Isis Noor Yalagi ancienne manager culturel, activiste panafricaine, écologiste et permacultrice
Partie III : Dans le vécu quotidien en Afrique, la femme est le socle de la société
L’équipe de WATHI a reçu dans ses locaux Madame Isis Noor Yalagi le 21 mars 2017 lors d’un séjour à Dakar. Cette rencontre a permis d’aborder de nombreux sujets cruciaux pour l’avenir de l’Afrique de l’Ouest et du continent : jeunesse africaine entre milieu urbain et monde rural, questions écologiques et place des pays africains dans la mondialisation, le discours sur le panafricanisme et la gouvernance politique des Etats, question de l’autosuffisance alimentaire et la place des femmes dans nos Etats. Isis Noor Yalagi est une femme d’expérience attachée au continent. WATHI s’est entretenu avec une femme libre proposant une vision personnelle de l’état du continent.
Extraits de l’entretien avec Isis Noor Yalagi
Les sociétés africaines ont toujours été des sociétés matriarcales
Nous ne pouvons pas parler des femmes d’aujourd’hui sans parler de celles d’hier sur le continent africain. Il y a un lien mais il n’y a pas de dualité ni de concurrence possible. Les sociétés africaines ont toujours été des sociétés matriarcales, cela nous vient basiquement de la position du continent africain. L’Afrique est la terre mère de l’humanité. C’est du continent que sont partis les enfants d’Afrique pour aller peupler le reste de l’humanité. En fonction des endroits où ils se sont retrouvés, ils ont dû s’adapter aux environnements pour devenir des Asiatiques, des Occidentaux, des Amérindiens… L’Afrique est la terre mère de l’humanité.
L’Afrique était non seulement un continent matriarcal mais il était aussi un continent où l’essence même de la divinité était la “déesse mère”. La dimension du féminin en Afrique existe depuis très longtemps. Elle existe avant l’arrivée des colonisations orientales et occidentales. Lorsque vous regardez un peu l’histoire, vous vous rendez compte que l’ensemble ou du moins beaucoup d’ethnies africaines ont eu une mère fondatrice, une “déesse mère”.
En tout cas, dans ces sociétés, la femme était reconnue en tant que leader sur le plan économique, politique, social, culturel, cultuel et spirituel. Bien sûr, en général, avec un lien très fort avec la terre et l’agriculture. C’était la place du féminin, accompagnée du masculin. Ce n’était pas une histoire de dualité, de puissance…
Lorsque vous regardez un peu l’histoire, vous vous rendez compte que l’ensemble ou du moins beaucoup d’ethnies africaines ont eu une mère fondatrice
L’avènement des colonisations orientales et occidentales a changé cette donne. Ce sont des colonisateurs, des hommes qui sont venus. Ils ont eu à affaire à leurs paires, en tant qu’hommes. Ils eurent le discours suivant: “on vous donne le pouvoir, mais nous ne sommes pas d’accord avec le pouvoir féminin”. Des accords se sont fait pour petit à petit écarter la femme de cette place privilégiée qu’elle avait dans la société. En l’écartant, il y a eu ce que j’appelle une amnésie avec le temps et l’espace. Avec la colonisation, on vient et on t’éduque. Lorsque tu veux reprendre ta place, on t’abat.
Les religions ont aussi eu un impact important, que ce soit l’Islam ou le Christianisme… Ils sont venus avec leur dogme où la femme n’avait pas une place de premier plan. Cela fait aussi partie des éléments qui ont affaibli la position de la femme sur le continent africain.
Lorsque je viens dans des pays d’obédience musulmane, c’est très différent. Même si les femmes mènent de nombreuses activités, leur visibilité sur le marché du travail, sur la marche de l’économie et dans le domaine spirituel est moins importante. Au Togo, et pas simplement là-bas, au Ghana, au Nigéria, au Bénin etc, les femmes à partir de 17 heures sont dans la rue jusqu’à 2 heures du matin. Elles vendent de la nourriture. Le lendemain vous les revoyez au marché, elles portent, elles vendent… Au Togo, je fais partie d’une culture où les femmes ont une puissance économique. Que ce soit au Ghana, au Togo ou au Bénin, elles sont reconnues en tant que telles.
Une révolution sociale initée par les femmes est entrain de se mettre en oeuvre sur le continent
Aujourd’hui, je me rends compte qu’on est dans une période de transition. Entre les mères et les filles ce ne sera pas la même chose. Il va y avoir une révolution sociale au niveau des femmes. Elles vont de plus en plus demander à avoir leur place et leur mot à dire dans la société. La mémoire oubliée va être réactivée. Il est clair, et on le voit bien souvent, que les femmes sont de plus en plus présentes dans le milieu scolaire et à l’université. Elles s’accrochent et elles se battent pour cela. Que nous le voulions ou non, on ne peut pas empêcher les choses de se faire. Elles vont être à leur place. Il ne s’agit pas de pousser, il s’agit de pouvoir accompagner un mouvement d’une manière la plus juste et la plus équitable possible.
Vous savez, les Etats-Unis n’ont pas réussi à élire une femme. Je crois qu’il y a trois femmes présidentes en Afrique. Il suffit simplement de consulter le livre de l’histoire. La vie nous montre que nous aurons des présidentes et des femmes à des hauts postes de responsabilité sur le continent africain. Qu’on le veuille ou non c’est dans l’ordre des choses. Cela appartient à notre histoire. La mémoire oubliée se réactive dans nos gènes. Elle se réactive parce que dans le quotidien de nos vécus, la femme est la base du continent africain. Elle est celle vers qui on se tourne. Nous allons voir ces mères, c’est elles qui gèrent l’existence, et c’est ce témoin qu’elles passent à leurs filles. Qu’elles fassent des études ou mènent d’autres activités, les filles ont engrangé cela dans leurs “cellules”. C’est quelque chose qui va être incontournable dans les années à venir.
Le féminisme et le poids des femmes dans nos sociétes
On parle de mouvements féministes. Suis-je féministe ? Je ne le sais pas, mais en tout cas le combat de la femme est important pour moi. Pas dans une démarche de dualité avec l’homme, mais pour lui redonner sa juste place dans l’équilibre de la société. Cela est important. Je pense qu’elle est beaucoup plus intuitive et attentionnée. Quand elle n’est pas dans une démarche mercantile, à la recherche uniquement de l’argent, elle est une personne sur laquelle on peut vraiment s’appuyer, parce qu’elle gère avec beaucoup de précision les bienfaits de la nation. Les bienfaits de la nation commencent dans les foyers.
Je crois qu’il y a cette liaison à faire et à revoir avec l’homme. Comment ensemble, dans une dimension de complémentarité, ils peuvent avancer pour le bien de nos sociétés. Cela est important pour moi. On ne peut pas ignorer cela et penser que la démarche féministe serait éventuellement uniquement une dimension occidentale.
Suis-je féministe ? Je ne le sais pas, mais en tout cas le combat de la femme est important pour moi. Pas dans une démarche de dualité avec l’homme, mais pour lui redonner sa juste place dans l’équilibre de la société
La démarche du féminin en Afrique est fondamentalement liée au vécu africain. Je viens du Togo. Dans mon pays, je fais partie d’une famille où mon arrière grand-mère faisait partie des premières “Nana Benz”. Ce sont des femmes qui , sur le plan économique et financier participaient réellement à l’économie du pays. Elles continuent aujourd’hui à participer à l’économie du pays et elles sont incontournables. Si elles ne sont pas encore, d’une façon globale, réellement aux postes les plus élevés, je crois que ce n’est qu’une question de temps. Dans certains pays, sur le plan économique elles ont la mainmise sur bien des domaines.
Nous ne pouvons pas faire sans la femme africaine. Ce n’est pas possible. Elle sera partout et dans tous les domaines. Dans toutes les strates de la société elle sera présente. Maintenant, il est important qu’elle le fasse avec la conscience qu’elle est une actrice importante du développement du continent africain, dans une humanité en paix qui a retrouvé son harmonie et la sécurité de tous les siens.
Dans mon pays, je fais partie d’une famille où mon arrière grand-mère faisait partie des premières “Nana Benz”. Ce sont des femmes qui , sur le plan économique et financier participaient réellement à l’économie du pays.
Je pense que l’Afrique est sur une bonne voie. Je pense que si nous nous concertons et que nous revoyons les choses, nous pourrons être le continent où le féminin, sur tous les plans, aura une place importante.
La question de l’égalité entre les hommes et les femmes
Quand on parle d’égalité, cela me fait souvent sourire. Je crois que cela a été un “marché de dupes”. Nous sommes humainement égaux. Nous sommes des êtres humains d’abord, nous sommes égaux. Cependant, nous sommes complémentaires par les énergies que nous portons en nous. L’énergie féminine d’un côté et l’énergie masculine de l’autre. Chacune porte une entité spéciale. Cette histoire d’égalité vraiment, je crois que c’est une histoire de dupes qu’on a voulu nous faire croire. Je suis égale en tant qu’être humain à un autre être humain. Nous venons tous d’une même matrice qui est une matrice féminine. La femme quand elle porte un enfant dans son ventre, elle ne fait pas de différence. Elle allaite de la même manière durant les neuf premiers mois et les trois premières années, elle donne à l’enfant le même sein et la même nourriture.
Nous sommes des êtres humains, et en tant que tels nous sommes tous égaux. Il faut revoir cela. Je ne suis pas un “genre” non plus. A l’école, on apprend “le”, “la”, “les”… Non ! Je suis un être humain, et je suis d’essence féminine. Il faut revoir le propos, il faut revoir le langage qu’on utilise. Je ne suis pas d’accord avec le terme “genre”. Je ne sais pas où ce mot a été inventé, mais il ne me convient pas. Je suis pour que nous puissions, en tant qu’énergies complémentaires, nous retrouver et trouver notre juste position dans notre humanité.
La femme quand elle porte un enfant dans son ventre, elle ne fait pas de différence. Elle allaite de la même manière durant les neuf premiers mois et les trois premières années, elle donne à l’enfant le même sein et la même nourriture
Je pense qu’il faut revoir aussi la façon dont les hommes se sont accaparés du pouvoir sur la Terre, la façon dont ils ont mis la Terre dans un état de guerre constante. Nous sommes constamment en guerre et constamment en dualité. Je crois que les hommes doivent se calmer et revoir la façon dont ils agissent. Je ne pense pas qu’ils fassent tant de bien que cela. Leur seule vue, c’est le pouvoir, l’argent, et quel que soit le moyen, ils veulent faire de l’argent. Ils ne pensent pas au bien-être, ils ne pensent pas à l’accalmie, ils ne pensent pas à l’harmonie.
Je dis souvent, et c’est peut être une utopie et les gens riront en m’écoutant, que l’amour sera un jour une valeur politique
Je dis souvent, et c’est peut être une utopie et les gens riront en m’écoutant, que l’amour sera un jour une valeur politique. L’humanité a besoin de paix maintenant. Les hommes, partis dans leur démarche d’abus dans tous les domaines, et de guerre dans tous les domaines, ont oublié que l’humanité a besoin de stabilité. Cela, la femme peut l’amener, avec une gouvernance apaisée.
Isis Noor Yalagi ancienne manager culturel, activiste panafricaine, écologiste et permacultrice
Partie II : Il n’y a pas de conscience écologique aujourd’hui sur le continent africain
L’équipe de WATHI a reçu dans ses locaux Madame Isis Noor Yalagi le 21 mars 2017 lors d’un séjour à Dakar. Cette rencontre a permis d’aborder de nombreux sujets cruciaux pour l’avenir de l’Afrique de l’Ouest et du continent : jeunesse africaine entre milieu urbain et monde rural, questions écologiques et place des pays africains dans la mondialisation, le discours sur le panafricanisme et la gouvernance politique des Etats, question de l’autosuffisance alimentaire et la place des femmes dans nos Etats. Isis Noor Yalagi est une femme d’expérience attachée au continent. WATHI s’est entretenu avec une femme libre proposant une vision personnelle de l’état du continent.
Extraits de l’entretien avec Isis Noor Yalagi
Penser l’être et son rapport avec l’environnement
“Nous sommes tous et toutes dans le même bateau et ce bateau, c’est la terre mère. Il n’y a pas d’échappatoire. Que ce soit en Occident, en Europe, en Afrique, en Asie, en Amérique… dans les Amériques, dans le Pacifique, il n’y aura pas d’échappatoire. Alors c’est vrai, lorsque nous parlons d’écologie, l’Africain sourit. A la limite ce n’est même pas du développement, c’est un sujet d’arrière-garde. Mais nous sommes dans la réalité.
Lorsque je regarde Dakar, j’ai une grande tristesse. J’ai connu Dakar lorsque j’avais vingt et quelques années. Il y avait des arbres et il y avait de l’espace. On vivait et la ville respirait. Ce n’était pas Dakar seulement, c’était le cas des villes africaines. Aujourd’hui, on coupe les arbres, on construit du béton. C’est invivable et c’est irrespirable. On respire un air pollué. On crée des routes sans mettre des espaces pour que l’eau puisse y passer, c’est du non sens ! On laisse l’être humain construire comme il veut. C’est une anarchie totale.
L’écologie aussi, c’est ce que l’on mange. Rien n’est fait pour contrôler notre nourriture. On laisse la place à tout ce qui détruit l’humain : le sucre est présent partout dans nos aliments. Quant aux bouillons “cube” de toutes sortes (des exhausteurs de goût très prisés dans la région), ils sont beaucoup utilisés. C’est à qui créera le “cube” le plus nocif pour l’humain. Il y a aussi un autre élément quand on parle d’écologie : l’utilisation des nouvelles technologies. Toute la journée, on est sur son iPad ou sur son smartphone, c’est une destruction du milieu social. Cela empêche les rencontres.
Il est bon de réfléchir aux villes dans lesquelles nous voulons vivre, nous, nos enfants et les générations à venir
Remettre la nature au cœur de nos vies
Il n’y a pas de conscience de l’être humain, de son rapport avec son environnement et avec la nature. C’est totalement hors de son vécu, cela ne l’intéresse pas. Bien sûr, on parle d’écologie, de réchauffement climatique… Mais cela s’arrête là. On ne va pas dans les profondeurs. L’écologie globale est une démarche importante et elle est cruciale. L’Afrique est un enjeu important pour le monde. C’est un continent où l’on vient puiser des ressources. L’Africain lui-même dans sa démarche au quotidien adopte cette attitude : «J’abats les arbres, je salis la ville, je suis consommateur en tout genre, etc».
On doit être conscients de ce qui se passe et réellement agir. Il est temps que des cercles se mettent en place. Il doit y avoir une réflexion sur le niveau et le bien-être de vie que nous voulons avoir dans un futur proche. Il est bon de réfléchir aux villes dans lesquelles nous voulons vivre, nous, nos enfants et les générations à venir. Il est bon de penser qu’il est important de reboiser, parce que nous faisons partie d’une chaîne globale où l’arbre est au cœur même de cette écologie. Plus nous coupons, plus nous laissons la place à un désert. Plus nous coupons, plus nous laissons la place à des violences incroyables de la nature.
L’écologie est fondamentale. Il nous faut revoir la façon dont nous voulons vivre sur le continent africain. Il faut qu’il y ait une démarche fondamentale pour remettre la nature au cœur de nos vies
L’année dernière en Casamance, j’ai pu voir combien le vent soufflait. J’étais étonnée car il soufflait mais il n’y a rien pour l’arrêter. Il n’y a pas de conscience écologique aujourd’hui sur le continent africain. Il y a bien sûr des personnes qui œuvrent, des personnes qui se battent, mais sur la balance nous sommes peu nombreux. L’écologie est fondamentale. Il nous faut revoir la façon dont nous voulons vivre sur le continent africain. Il faut qu’il y ait une démarche fondamentale pour remettre la nature au cœur de nos vies. Nous n’avons pas besoin d’avoir chacun trois ou quatre voitures. Nous pouvons faire en sorte que, dans les grandes villes, les transports en commun puissent nous permettre de circuler sans qu’il y ait tant de voitures. Nous pouvons revoir notre façon de manger. C’est incroyable en Afrique le nombre d’AVC (Accidents vasculaires cérébraux) et de cancers. Certaines maladies n’existaient pas il y a une vingtaine d’années et aujourd’hui, elles embrasent le continent africain.
L’écologie doit être la base de nos sociétés
L’écologie, c’est tout ce qui est lié à la vie des vivants, et quand je dis « vivant », ce n’est pas simplement l’humain. Ce sont la nature, ce sont les animaux, ce sont les quatre éléments, l’eau, l’air, la terre, le feu. C’est tout ce qui fait en sorte que nous puissions respirer, vivre et manger. Je crois que l’écologie n’est pas une démarche à mettre de côté. Elle doit être, tout comme l’éducation des jeunes, la base de notre société.
L’Afrique pourrait avoir la possibilité d’être un continent précurseur en la matière. Nous ne sommes pas allés si loin, bien que nous avançons dans cette transformation de société ultra-technique. Nous pouvons, si nous le voulons, inverser la démarche et faire des choix pour une écologie globale de pointe sur le continent africain. Alors, bien sûr, aujourd’hui nous ne pouvons pas compter sur les gouvernances africaines. Cela n’est pas dans leur démarche. Ils ont mieux à faire, paraît-il. Mais si nous avons une société civile qui est consciente de cette démarche, nous pouvons petit à petit, comme cela se fait en Occident, commencer à renverser les choses.
Nous avons du soleil. Il est vrai que les nouvelles technologies produisent elles aussi leur masse de déchets. Il faut penser à cette masse de déchets. Nous pouvons faire en sorte que chacun d’entre nous puisse avoir du solaire, des cuiseurs solaires, que nous puissions circuler en vélo. Bien sûr, ce sont des changements de mentalité et de forme de vie. Mais nous le pouvons, si nous le voulons sur le continent africain. Je crois que la société civile peut, et l’a déjà pris en main, car il y a des personnes qui se mobilisent, ne serait-ce qu’au Sénégal. Ils font des choses en faveur de l’écologie. Mais je crois que cela doit augmenter et prendre un plus grand essor.
Lorsque nous parlons d’écologie globale, nous parlons d’agro-écologie et de permaculture. Nous parlons pour redonner à la terre ses droits, de respecter la terre, le sol qui fournit les aliments et de faire en sorte que nous ayons une agriculture saine. Que nous soyons les décideurs de ce que nous voulons manger, de ce que nous voulons planter. Nous pouvons aussi décider de protéger les semences vivantes, qui ne sont pas des semences OGM (Organisme génétiquement modifié) ou hybrides. Ce sont des semences qui vont se reproduire par elles-mêmes parce qu’elles sont vivantes et que nous allons faire en sorte de redonner à nos sols l’humus et la vie qu’ils ont portés pendant longtemps.
Il faut choisir l’agroécologie et la permaculture comme techniques agricoles saines pour la terre et pour l’environnement
L’agriculture à l’heure actuelle, celle que nous avons sur le continent africain, est bien sûr une agriculture chimique et agrochimique. L’agriculture agrochimique ne date pas de maintenant et la monoculture non plus. Elle est un fait de l’Occident, parce que l’Occident a eu à un moment à penser à nourrir ses populations et il a décidé de mettre en place sur ses terres africaines des monocultures. Au Sénégal, avant la colonisation, les populations ne consommaient pas du riz. C’était du mil et des céréales de base. On a encore des espaces où l’on cultive des variétés anciennes de mil dans quelques endroits de la Casamance. Dans d’autres endroits, c’était le mil, le sorgho ou d’autres céréales.
L’Occident a bouleversé cet état de fait : il a décidé qu’à certains endroits, on ne cultiverait que de l’arachide, que du cacao ou que du café, parce qu’il en avait besoin. Peu de gens savent que l’agriculture chimique est une agriculture meurtrière. D’où vient cette agriculture et les pesticides chimiques? A la fin de la deuxième guerre mondiale, il y avait tellement de produits pour les bombes qui n’avaient pas été utilisés que les laboratoires se sont demandés ce qu’ils allaient en faire. Pour ne pas les nommer, je vais quand même nommer Bayer par exemple, qui est un grand consortium pharmaceutique. Ils ont décidé de transformer ce stock de produits en engrais et en intrants.
L’agriculture chimique est une agriculture meurtrière, car ces intrants ont été fabriqués à partir des produits utilisés pour les bombes, et ça, peu de personnes le savent. C’est sûr, en deux, trois mouvements, vous avez des produits qui sortent de la terre, mais ce que vous mangez, c’est du poison. Ensuite, ils vont décider de faire de la manipulation au niveau des semences, de passer des hybrides aux OGM. C’est de la manipulation et cela a une incidence sur ce que nous mangeons.
La permaculture, une technique saine pour notre agriculture et notre environnement
Qu’est-ce que la permaculture ? La permaculture est une démarche agro-écologique, une démarche à la terre inspirée des peuples premiers. Elle a été créée par deux Australiens, Bill Mollison et David Holmgren. Les peuples premiers existent sur toute la Terre, en Afrique, en Amérique latine, bien sûr plus sur les continents du Sud. Ils ont une approche de la nature plus proche et plus respectueuse. D’abord, ils n’utilisent pas d’éléments qui vont la détruire.
Ensuite, ils sont toujours en accord avec ce que la saison produit. Ils ne cultivent pas des fruits ou légumes qui ne sont pas en lien avec la saison. On ne coupe pas, on n’abat pas n’importe comment. Ils ont observé comment les peuples premiers vivaient et ensuite, ils l’ont enrichi avec une démarche scientifique. De ce fait, grâce à la permaculture, on peut reconstituer un sol totalement pauvre. On peut faire en sorte de réactiver la vie avec du compost, en utilisant tout ce que la nature nous donne : les plantes vertes, les plantes séchées…”
Biographie
Isis Noor Yalagi est née en France d’un père togolais et d’une mère martiniquaise. Son père est un homme de radio. Il a travaillé à Office de radiodiffusion-télévision française (ORTF) et à Radio France internationale (RFI). « Avec mon père nous avons voyagé sur le continent africain, parce qu’il structurait les radios africaines en Afrique de l’Ouest ». Il a été le directeur des programmes pour l’Afrique de l’Ouest à Radio France Internationale. Ces voyages multiples ont favorisé chez Isis Noor Yalagi un profond sentiment d’attachement pour le continent. Son parcours lui a non seulement permis d’avoir un regard sur l’histoire du continent africain et sur sa diaspora.
Les années 60 sont marquées par les indépendances pour de nombreux pays africains qui ont une histoire avec l’Occident. C’est également une période de revendication que ce soit en Afrique, en Inde et en Amérique latine. Aux Etats-Unis, cette période a été marquée par le combat des Black Panthers pour la liberté des populations noires. L’arrestation de Nelson Mandela en 1962 en Afrique du Sud fut un événement marquant pour la jeune Isis.
Se définissant de la « génération mai 68 », Isis Noor Yalagi avait quinze, seize ans quand ces événements ont éclaté en France. Ils ont été des événements sociaux profonds de revendications de la jeunesse française et occidentale par rapport à leurs pères et à leurs aînés.
Les revendications étaient légions, « cela a été un moment important parce que c’était le début de mon activisme ». C’était aussi le début de la vision d’un autre monde, avec ce mouvement que certains peuvent considérer comme « ringard », mais très important dans la démarche écologique, le mouvement hippie. Il revendiquait déjà une autre vision sur le plan du rapport de l’humain à l’environnement et à la nature.
« Ma démarche panafricaniste survint durant cette période ». La connaissance de notre histoire, des anciens, des aînés, des mutations et des dynamiques sur le continent, la rencontre avec ce que j’appelle l’écologie globale. Puis bien sûr, dans ces mêmes années, nous allons avoir ce mouvement de revendication pour l’émancipation des femmes.
Elle a embrassé le métier de manager culturel et artistique. C’est dans ces années là que tout a pris corps, et qu’elle est fortement inspirée par le combat de la militante des droits de l’homme, féministe et activite américaine Angela Davis. « J’avais tout juste quinze ans, je partais à Paris quand j’ai vu quelqu’un qui lisait un journal avec la photo d’une femme qui avait une coiffure « Afro » superbe, je ne savais pas qui était cette personne. Je descends donc à la station de métro, je vais au kiosque, j’explique au vendeur qu’il s’agit d’un journal avec une femme ayant une coiffure « Afro ».
C’était la une du journal Nouvel Obs. On venait d’arrêter Angela Davis en 1970. Dans cette édition spéciale du Nouvel Obs, on relatait dans une centaine de pages l’histoire de l’Afrique, du peuple africain et de sa diaspora, de la terre mère jusqu’à l’arrestation de Angela Davis. Je découvre un continent immense, avec une histoire extraordinaire, avec un vécu humain de souffrances des peuples africains, de ceux qui sont restés comme de ceux qui ont quitté le continent africain.
« Aujourd’hui encore, je suis inspirée par le courage de Angela Davis, je la remercie beaucoup pour cette étape décisive dans ma vie. Elle fait partie des femmes qui ont été un détonateur pour mon engagement. Quand je pense au combat des femme, je pense aussi à ma mère. Dans l’histoire qui est la sienne, en tant que femme née dans les Caraïbes, dans les Antilles, avec toutes les problématiques, elle avait fait le choix de l’Afrique sans en avoir toutes les données. C’était quelque chose d’instinctif chez elle. Elle a toujours cru en ce continent ». Isis Noor Yalagi vit entre le Togo et le Sénégal.
Isis Noor Yalagi ancienne manager culturel, activiste panafricaine, écologiste et permacultrice
Partie I : La jeunesse africaine tiraillée entre la ville et le monde rural
L’équipe de WATHI a reçu dans ses locaux Madame Isis Noor Yalagi le 21 mars 2017 lors d’un séjour à Dakar. Cette rencontre a permis d’aborder de nombreux sujets cruciaux pour l’avenir de l’Afrique de l’Ouest et du continent : jeunesse africaine entre milieu urbain et monde rural, questions écologiques et place des pays africains dans la mondialisation, le discours sur le panafricanisme et la gouvernance politique des Etats, question de l’autosuffisance alimentaire et la place des femmes dans nos Etats. Isis Noor Yalagi est une femme d’expérience attachée au continent. WATHI s’est entretenu avec une femme libre proposant une vision personnelle de l’état du continent.
Extraits de l’entretien avec Isis Noor Yalagi
« Je crois qu’il y a une coupure entre la ville et le monde rural. La jeunesse du monde rural, elle aussi est dans cette démarche de globalisation et de mondialisation. Il y a Internet partout, même au fin fond de la campagne, cependant il faut dire que cela marche très mal. D’ailleurs, il serait bien que nous ayons des réseaux partout. La jeunesse des campagnes est au fait de ce qui se passe. Elle est confrontée a plus de difficultés, mais elle est au fait des mutations. Qu’est ce qu’elle est censée faire cette jeunesse? Partir, quitter le village. Elle répond aux sirènes de la ville. D’abord, de la grande ville qui est à côté du village. Ensuite, elle va aller dans les villes moyennes, et finalement elle va se rendre dans la grande métropole.
Nous avons également un phénomène inverse et intéressant à observer. Il y a une amorce d’un exode urbain, très petit voire insignifiant. Des jeunes disent « nous, on revient au village, on revient à la terre ». Ils reviennent avec leurs diplômes, ils n’ont pas beaucoup de moyens, mais il faut revenir. Le monde rural est moins fourni en moyens, en connaissances, en éducation. Au Sénégal, vous avez encore des classes de 80 à 100 élèves. Vous avez encore des classes qui ne sont pas des classes en dur. C’est une désolation. Le milieu rural est un milieu oublié. Les gens quittent la terre, quittent le monde rural pour s’entasser dans les villes et faire ni plus ni mieux, parce que les villes africaines ne donnent pas à manger et à boire à toute cette population. Il y aurait intérêt à investir en milieu rural et faire en sorte qu’ils y restent.
Il y a une amorce d’un exode urbain, très petit voire insignifiant. Des jeunes disent « nous, on revient au village, on revient à la terre ». Ils reviennent avec leurs diplômes, ils n’ont pas beaucoup de moyens, mais il faut revenir
Il y a coupure entre les jeunes des milieux ruraux et les jeunes des villes. Il y a même coupure dans les grandes villes entre les différentes classes sociales de jeunes. C’est moins visible, c’est moins palpable, mais cela existe aussi. Comment faire le lien? Je ne sais pas. Ou bien peut-être si, j’aurais une solution : au lieu de passer ses vacances aux Etats-Unis ou en Europe, ce serait bien d’aller découvrir son pays et de se dire que je retourne dans mon village, dans ma région, ou que je découvre une région de mon Sénégal profond.
Pendant les vacances, même si c’est la saison des pluies, il y a des jeunes qui sont présents et qui peuvent donner des cours. J’en reviens à ce que j’appelle du bénévolat. C’est cela l’amour du continent africain, c’est-à-dire que l’énergie qu’a la jeunesse africaine, elle doit la reservir au continent africain et le milieu rural en a un grand besoin.
Je pense que revenir en milieu rural peut être intéressant. Parce que la grande illusion, c’est le fait de penser que la ville donne tout, qu’elle peut tout vous offrir, alors pourquoi ils reviennent? Ce serait intéressant qu’au village, ceux qui restent se posent ces questions, et qu’ils se disent que « notre base est ici », c’est de là que nous sommes partis, nous avons beaucoup à apporter d’une part mais aussi à échanger avec vous pour voir et faire en sorte que cet exode urbain puisse se faire de la meilleure des façons avec toutes les possibilités offertes, qu’il y ait une vie tranquille, agréable et possible en milieu rural ».
Biographie
Isis Noor Yalagi est née en France d’un père togolais et d’une mère martiniquaise. Son père est un homme de radio. Il a travaillé à Office de radiodiffusion-télévision française (ORTF) et à Radio France internationale (RFI). « Avec mon père nous avons voyagé sur le continent africain, parce qu’il structurait les radios africaines en Afrique de l’Ouest ». Il a été le directeur des programmes pour l’Afrique de l’Ouest à Radio France Internationale. Ces voyages multiples ont favorisé chez Isis Noor Yalagi un profond sentiment d’attachement pour le continent. Son parcours lui a non seulement permis d’avoir un regard sur l’histoire du continent africain et sur sa diaspora.
Les années 60 sont marquées par les indépendances pour de nombreux pays africains qui ont une histoire avec l’Occident. C’est également une période de revendication que ce soit en Afrique, en Inde et en Amérique latine. Aux Etats-Unis, cette période a été marquée par le combat des Black Panthers pour la liberté des populations noires. L’arrestation de Nelson Mandela en 1962 en Afrique du Sud fut un événement marquant pour la jeune Isis.
Se définissant de la « génération mai 68 », Isis Noor Yalagi avait quinze, seize ans quand ces événements ont éclaté en France. Ils ont été des événements sociaux profonds de revendications de la jeunesse française et occidentale par rapport à leurs pères et à leurs aînés.
Les revendications étaient légions, « cela a été un moment important parce que c’était le début de mon activisme ». C’était aussi le début de la vision d’un autre monde, avec ce mouvement que certains peuvent considérer comme « ringard », mais très important dans la démarche écologique, le mouvement hippie. Il revendiquait déjà une autre vision sur le plan du rapport de l’humain à l’environnement et à la nature.
« Ma démarche panafricaniste survint durant cette période ». La connaissance de notre histoire, des anciens, des aînés, des mutations et des dynamiques sur le continent, la rencontre avec ce que j’appelle l’écologie globale. Puis bien sûr, dans ces mêmes années, nous allons avoir ce mouvement de revendication pour l’émancipation des femmes.
Elle a embrassé le métier de manager culturel et artistique. C’est dans ces années là que tout a pris corps, et qu’elle est fortement inspirée par le combat de la militante des droits de l’homme, féministe et activite américaine Angela Davis. « J’avais tout juste quinze ans, je partais à Paris quand j’ai vu quelqu’un qui lisait un journal avec la photo d’une femme qui avait une coiffure « Afro » superbe, je ne savais pas qui était cette personne. Je descends donc à la station de métro, je vais au kiosque, j’explique au vendeur qu’il s’agit d’un journal avec une femme ayant une coiffure « Afro ».
C’était la une du journal Nouvel Obs. On venait d’arrêter Angela Davis en 1970. Dans cette édition spéciale du Nouvel Obs, on relatait dans une centaine de pages l’histoire de l’Afrique, du peuple africain et de sa diaspora, de la terre mère jusqu’à l’arrestation de Angela Davis. Je découvre un continent immense, avec une histoire extraordinaire, avec un vécu humain de souffrances des peuples africains, de ceux qui sont restés comme de ceux qui ont quitté le continent africain.
« Aujourd’hui encore, je suis inspirée par le courage de Angela Davis, je la remercie beaucoup pour cette étape décisive dans ma vie. Elle fait partie des femmes qui ont été un détonateur pour mon engagement. Quand je pense au combat des femme, je pense aussi à ma mère. Dans l’histoire qui est la sienne, en tant que femme née dans les Caraïbes, dans les Antilles, avec toutes les problématiques, elle avait fait le choix de l’Afrique sans en avoir toutes les données. C’était quelque chose d’instinctif chez elle. Elle a toujours cru en ce continent ». Isis Noor Yalagi vit entre le Togo et le Sénégal.
Ahmedou Ould Abdallah, ancien ministre des Affaires étrangères de la Mauritanie et ancien représentant spécial du secrétaire général des Nations Unies
Partie VI : « personne ne naît terroriste »
L’équipe de WATHI est allée à la rencontre de Monsieur Ahmedou Ould Abdallah le 17 janvier 2017 lors d’un séjour à Dakar. Cette rencontre a permis d’aborder de nombreux sujets cruciaux pour l’avenir de l’Afrique de l’Ouest et du continent : gouvernance politique en Afrique, questions économiques et place des pays africains dans la mondialisation, situation sécuritaire au Sahel et en Afrique de l’Ouest, crédibilité du discours sur le panafricanisme au regard des problèmes internes des Etats mais aussi questions sociétales et politiques dans son pays, la Mauritanie.
Né le 21 novembre 1940 à Hassi-Abdallah, village de Mauritanie alors sous administration coloniale française. Il effectua ses études secondaires à Dakar au Sénégal. M. Ould-Abdallah est titulaire d’une Licence d’économie et d’une Maîtrise de l’Université de Grenoble. Il est diplômé en sciences politiques de l’Université de la Sorbonne, à Paris. De retour au pays, il occupe un poste de direction dans l’administration. En 1968, il est nommé directeur général de la Société nationale industrielle et minière. De 1972 à 1976, il est ambassadeur de la Mauritanie à Washington DC, aux Etats-Unis.
En 1984, il quitte son poste de ministre des Affaires étrangères de Mauritanie. Il devient fonctionnaire des Nations Unies à partir de 1985 et occupe plusieurs postes dont celui de conseiller sur les questions énergétiques auprès du secrétaire général de l’institution onusienne. En novembre 1993, il est nommé représentant spécial du secrétaire général des Nations Unies au Burundi. En 2002, Kofi Annan le nomme représentant spécial pour l’Afrique de l’Ouest (UNOWA), poste qu’il occupe jusqu’à sa nomination comme représentant spécial et chef du bureau politique des Nations unies pour la Somalie. En 2010, il quitte les Nations Unies après une mission de plusieurs années en Somalie comme représentant spécial des Nations Unies.
Il a également travaillé dans les organisations non gouvernementales. Il a été, de 1996 à 2002, le directeur exécutif de la “Global Coalition for Africa”, un forum intergouvernemental basé à Washington qui intervient sur la thématique des énergies renouvelables (http://bit.ly/2lqQZ6s ). Il est l’auteur notamment de l’essai Burundi on the Brink 1995-98, publié par United States Institute for Peace (USIP) en 2000, inspiré de son expérience de diplomate onusien dans ce pays.
A 77 ans, il continu d’être très actif sur les questions de gouvernance et de sécurité en Afrique. En 2016, il a conduit la mission de supervision de l’élection présidentielle au Gabon pour le compte de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Il a créé le Centre des stratégies pour la sécurité du Sahel Sahara (Centre 4S, http://www.centre4s.org/ ), un think tank basé à Nouakchott en Mauritanie.
Entretien réalisé par Babacar Ndiaye et Diary Sow, WATHI
«Je pense que, et je le répète souvent: «Personne ne naît terroriste». L’une des principales causes est l’exclusion. Ces groupes sociaux qui sont exclus où ces jeunes qui ont des diplômes et qui voient leurs amis de classe trouver un emploi grâce à leurs relations familiales, ils ne l’acceptent pas. Naturellement, il y a des exceptions. C’est un sujet extrêmement intéressant et passionnant, la question du terrorisme. Quand je réfléchis tout haut, il y a pour moi un aspect «orphelin» concernant les idéologies…
Avec l’effondrement de l’Union soviétique, il n’y a plus d’idéologie. Donc il fallait une idéologie de substitution. Je ne dis pas que l’Islam remplace le communisme. Les gens ont en marre des dirigeants. Que ce soit en Somalie, au Yémen, au Moyen-Orient, ou dans nos pays. Vous travaillez dur et toutes les opportunités qu’on vous donne c’est de vendre dans la rue ou auprès des automobilistes des téléphones et des produits fabriqués en Chine. On ne naît pas terroriste mais il y a une réaction face à l’injustice.
La réponse face au terrorisme dans la plupart de nos pays n’est pas adaptée. Les terroristes ont fait des études de marché contrairement à ce que les gens pensent. Ils ont vu que le Sahel est l’une des régions les plus intéressantes pour opérer parce qu’il suffit de créer des relations de proximité avec les directeurs de douane, avec la deuxième épouse du président et vous êtes couvert. Si vous importez des produits interdits et que vous donnez aux principaux concernés leur part, vous n’avez plus de problème. Vous êtes couvert. Vous pouvez transporter des produits interdits d’un pays à un autre».
Ahmedou Ould Abdallah, ancien ministre des Affaires étrangères de la Mauritanie et ancien représentant spécial du secrétaire général des Nations Unies
Partie V : Comment aider les présidents africains à quitter pacifiquement le pouvoir?
L’équipe de WATHI est allée à la rencontre de Monsieur Ahmedou Ould Abdallah le 17 janvier 2017 lors d’un séjour à Dakar. Cette rencontre a permis d’aborder de nombreux sujets cruciaux pour l’avenir de l’Afrique de l’Ouest et du continent : gouvernance politique en Afrique, questions économiques et place des pays africains dans la mondialisation, situation sécuritaire au Sahel et en Afrique de l’Ouest, crédibilité du discours sur le panafricanisme au regard des problèmes internes des Etats mais aussi questions sociétales et politiques dans son pays, la Mauritanie.
Ahmedou Ould Abdallah est né le 21 novembre 1940 à Hassi-Abdallah, village de Mauritanie alors sous administration coloniale française. Il effectua ses études secondaires à Dakar au Sénégal. M. Ould-Abdallah est titulaire d’une Licence d’économie et d’une Maîtrise de l’Université de Grenoble. Il est diplômé en sciences politiques de l’Université de la Sorbonne, à Paris. De retour au pays, il occupe un poste de direction dans l’administration. En 1968, il est nommé directeur général de la Société nationale industrielle et minière. De 1972 à 1976, il est ambassadeur de la Mauritanie à Washington DC, aux Etats-Unis.
En 1984, il quitte son poste de ministre des Affaires étrangères de Mauritanie. Il devient fonctionnaire des Nations Unies à partir de 1985 et occupe plusieurs postes dont celui de conseiller sur les questions énergétiques auprès du secrétaire général de l’institution onusienne. En novembre 1993, il est nommé représentant spécial du secrétaire général des Nations Unies au Burundi. En 2002, Kofi Annan le nomme représentant spécial pour l’Afrique de l’Ouest (UNOWA), poste qu’il occupe jusqu’à sa nomination comme représentant spécial et chef du bureau politique des Nations unies pour la Somalie. En 2010, il quitte les Nations Unies après une mission de plusieurs années en Somalie comme représentant spécial des Nations Unies.
Ahmedou Ould Abdallah a également travaillé dans les organisations non gouvernementales. Il a été, de 1996 à 2002, le directeur exécutif de la “Global Coalition for Africa”, un forum intergouvernemental basé à Washington qui intervient sur la thématique des énergies renouvelables (http://bit.ly/2lqQZ6s ). Il est l’auteur notamment de l’essai Burundi on the Brink 1995-98, publié par United States Institute for Peace (USIP) en 2000, inspiré de son expérience de diplomate onusien dans ce pays.
A 77 ans, il continu d’être très actif sur les questions de gouvernance et de sécurité en Afrique. En 2016, il a conduit la mission de supervision de l’élection présidentielle au Gabon pour le compte de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Il a créé le Centre des stratégies pour la sécurité du Sahel Sahara (Centre 4S, http://www.centre4s.org/ ), un think tank basé à Nouakchott en Mauritanie.
Entretien réalisé par Babacar Ndiaye et Diary Sow, WATHI
«En 2005, lorsque j’étais au Sénégal, j‘avais écrit une brochure pour dire comment il fallait aider les présidents à quitter pacifiquement le pouvoir. L’image qui illustrait cette brochure était celle des anciens présidents ghanéens Jerry Rawlings et John Kufuor lors de leur passation de pouvoir en 2001. Je pense qu’il faut aider les présidents pendant une période de transition à quitter le pouvoir. Car ce n’est pas tout le monde qui peut faire comme les présidents Leopold Sédar Senghor, Abdou Diouf et Abdoulaye Wade au Sénégal. Les Ghanéens l’ont fait depuis la présidence de Kufuor.
J’avais proposé un certain nombre de suggestions. Premièrement, il faut proposer une amnistie au président sortant mais elle devra être conditionnelle. Pour tous les actes commis, il bénéficie d’une amnistie tant qu’il reste à l’intérieur du pays. C’est un peu l’exemple du processus chilien. Le général Pinochet était libre mais s’il se rend dans un pays comme l’Angleterre et se fait menotter, c’est son problème. J’avais donc suggéré une amnistie à travers tout le territoire national.
Deuxièmement, il faut lui allouer une pension généreuse et si possible en devises. Troisièmement, il faut lui assurer un rôle. Quand il y a de grandes cérémonies de l’État, il doit être un invité officiel. Dans certains pays, il peut être membre de la Cour constitutionnelle ou être sénateur à vie. Il faut leur donner un certain nombre de considérations et éventuellement, comme au Botswana, leur fournir deux billets d’avion par an. Il faut mettre à leur disposition une voiture de fonction qui sera renouvelée tous les trois ans. Il faut leur offrir une sécurité matérielle. Quand vous regardez bien, ce système coute moins cher que le « pillage » de l’État. Mais la plupart des partis de l’opposition dans nos pays refusent ce genre de proposition. La conséquence est que les présidents ont peur de quitter».
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