Ce dimanche 24 mai 2026, Romuald Wadagni a prêté serment comme cinquième président de la République du Bénin depuis la conférence nationale de février 1990 qui a consacré le retour au multipartisme et aux élections démocratiques après des périodes de pouvoirs militaires et de régime marxiste-léniniste à parti unique. Romuald Wadagni, qui aura 50 ans en juin, dans quelques semaines, succède à Patrice Talon dont il a été le ministre de l’Économie et des Finances pendant dix ans.
La cérémonie d’investiture sobre mais parfaitement organisée qui a lieu à Cotonou, la capitale économique du Bénin, mérite d’abord d’être nommée pour ce qu’elle est : un transfert pacifique et ordonné du pouvoir exécutif, conduit dans le respect de la limitation constitutionnelle du nombre de mandats présidentiels. Au Bénin, la règle qui impose un maximum de deux mandats présidentiels a même été renforcée lors d’une révision constitutionnelle en 2019, avec une formulation particulièrement robuste : « Nul ne peut, de sa vie, être candidat ou exercer la fonction de président de la République pour une durée dépassant deux mandats. »
Dans une région où plusieurs présidents ont modifié leurs constitutions pour se maintenir au pouvoir, où des militaires ont renversé des gouvernements élus puis se sont convertis en présidents élus sans adversaires ou ont décidé de rester au pouvoir aussi longtemps qu’ils le voudront et le pourront, sur un continent où, dans de nombreux pays, les plus hautes personnalités politiques et militaires n’ont aucune honte à ne pas respecter leurs engagements publics et solennels, le départ de Patrice Talon mérite d’être salué. Il quitte le pouvoir – le pouvoir présidentiel en tout cas – alors qu’il semblait avoir les moyens politiques de se maintenir.
Le bilan économique des dix années du président Talon, épaulé par son ministre et successeur, Romuald Wadagni, est appréciable. On ne pourra pas reprocher au président, aux membres de son gouvernement, aux directeurs des nouvelles agences publiques créées pour contourner dans une certaine mesure la machine administrative lourde, de ne pas avoir beaucoup travaillé. La dernière décennie a été rythmée par des réformes fiscales, économiques, administratives, sectorielles, et par des investissements infrastructurels qui ont effectivement redonné du crédit à l’action publique.
Le taux de croissance annuel du PIB est passé de 1,8 % en 2015 à près de 8 % en 2025 porté par les activités portuaires, l’agro-industrie, le textile et les réformes fiscales. Lancée en partenariat avec le groupe privé Arise, la zone industrielle de Glo-Djigbé, désignée sous l’acronyme GDIZ, occupe une place capitale dans la stratégie économique sous la présidence Talon. Elle vise à transformer localement le coton, les noix de cajou, le soja et d’autres matières premières agricoles afin de générer beaucoup plus de valeur qu’en exportant des matières brutes. Les premières unités de production ont commencé leurs activités entre 2022 et 2023, et plus de 15 000 emplois directs ont déjà été créés sur ce site.
« L’idée d’un « miracle économique » béninois repose sur des éléments tangibles. La croissance est soutenue, les finances publiques sont mieux maîtrisées, les infrastructures se sont développées et plusieurs segments de l’administration ont gagné en efficacité. » C’est ce qu’écrit ma collègue Aïcha Fall dans un article publié par WATHI dans le cadre d’un dossier consacré à l’élection présidentielle d’avril dernier au Bénin.
Romuald Wadagni, comme ministre de l’Économie et des finances pendant dix ans, a été l’architecte principal de cette trajectoire macroéconomique. Sa compétence est reconnue par les institutions financières internationales. Expert-comptable, ancien associé du cabinet international Deloitte, il sait parler aux acteurs du secteur privé et aux investisseurs internationaux. Mais avant la dernière campagne électorale qui l’a vu parcourir les différentes régions du pays et discuter avec des Béninoises et Béninois ordinaires vivant dans la précarité, le ministre d’Etat Romuald Wadagni apparaissait plutôt comme un technocrate éloigné des réalités quotidiennes des populations.
Il lui faudra montrer qu’il ne compte pas seulement sur ce qu’on appelle en économie le « trickle down », le ruissellement progressif des bénéfices d’une croissance économique qui ne profite au départ qu’aux riches vers les catégories sociales les plus pauvres. Les bons chiffres macroéconomiques et les progrès visibles dans la modernisation des infrastructures ne se reflètent en effet que partiellement dans les opinions exprimées par les Béninois.
Les enquêtes les plus récentes du réseau Afrobaromètre au Bénin, conduites en 2024, dessinent un tableau qui contredit le récit officiel de la prospérité. Six Béninois sur dix déclaraient que leurs conditions de vie étaient mauvaises, soit une augmentation de huit points par rapport à 2022. Trois quarts des Béninois estimaient vivre dans une situation de pauvreté modérée (41 %) ou élevée (35 %). Il y a donc un fossé entre les indicateurs macroéconomiques séduisants et le ressenti des populations, ce qui n’est évidemment pas unique au Bénin.
Mais la vraie face sombre des deux mandats du président Talon, auquel le nouveau président fut associé, se trouve du côté des réformes institutionnelles et des pratiques politiques qui ont significativement affaibli les indicateurs de gouvernance démocratique, d’État de droit, de séparation et d’indépendance des pouvoirs, de respect des libertés publiques, de qualité des processus électoraux… Toutes les institutions internationales spécialisées dans la mesure de la qualité démocratique des pays dans le monde – à travers une batterie d’indicateurs et de sources – établissent une détérioration de la situation au Bénin pendant la dernière décennie.
Les enquêtes d’opinion confirment cette trajectoire préoccupante. Les données d’Afrobaromètre révèlent une dégradation nette de la perception des libertés et de la qualité démocratique. Plus de la moitié des citoyens (53 %) estiment par exemple que les médias ne sont pas libres de diffuser et commenter l’actualité sans censure ni ingérence du gouvernement. Six Béninois sur dix déclarent que leur pays est une démocratie, mais se disent insatisfaits de son fonctionnement — une insatisfaction en hausse de neuf points depuis 2020.
Le Bénin a connu des violences électorales inédites en 2019 et 2021 ; s’est retrouvé avec un parlement sans aucune représentation de l’opposition en 2019 et à nouveau au terme des législatives de janvier 2026 ; des figures politiques de l’opposition, des journalistes et des activistes critiques du pouvoir ont été condamnés à de lourdes peines de prison; et le pays a même fait l’expérience très inattendue d’une tentative de coup d’État militaire violente le 7 décembre dernier, dans un contexte sécuritaire régional tendu.
L’illustration peut-être la plus frappante d’une gouvernance politique verticale assumée fut la conception et l’adoption en catimini de changements constitutionnels majeurs en novembre 2025 sans processus consultatif et encore moins d’esquisse de débat public. De nombreux faits qui ont jalonné les dix dernières années témoignent du choix de réduire l’espace de libertés politiques et de renforcer considérablement le pouvoir exécutif au nom de la recherche de stabilité institutionnelle et d’efficacité dans l’action publique en faveur du développement économique. Comme je l’ai déjà souligné au moment du scrutin présidentiel en avril dernier, on ne devrait pas demander aux citoyens béninois de choisir entre leur attachement aux libertés politiques, aux droits humains et à la justice et une promesse de développement économique.
Une note d’analyse publiée le 6 mai par Jeannine Ella Abatan de l’Institut d’études de sécurité (ISS), identifie clairement ce que devraient être les priorités du septennat de Romuald Wadagni : « Le défi du nouveau président sera de concilier croissance inclusive, ouverture politique et rétablissement des relations avec ses voisins. » Sur ce dernier point, la présence remarquée du Premier ministre du Niger, pays voisin avec lequel la tension est particulièrement vive, et celle des ministres des Affaires étrangères du Burkina Faso et du Mali, à la cérémonie d’investiture du nouveau président béninois, constituent un bon signe.

