

Aicha Fall
Dans un contexte marqué par l’élection présidentielle du 12 avril 2026 et par les débats autour de la succession de Patrice Talon, le bilan économique de ses deux mandats est devenu l’un des principaux points de clivage entre les différentes forces politiques. Tandis que l’opposition insiste sur les questions politiques et sociales, le pouvoir met en avant la croissance, les infrastructures, l’amélioration des finances publiques et la réputation acquise par le pays sur les marchés financiers. Dans cette lecture, la dette publique n’est plus présentée comme un facteur de fragilité, mais comme un instrument utilisé pour transformer l’économie et financer des investissements jugés structurants.
Cette évolution est d’autant plus marquante que le Bénin figurait encore, au début des années 2010, parmi les économies de la sous-région disposant de marges financières relativement limitées, fortement dépendantes de l’aide extérieure et exposées aux variations du commerce avec le Nigeria. Depuis 2016, le pays a progressivement construit une image de gestionnaire prudent, capable d’emprunter sur les marchés régionaux et internationaux tout en conservant un niveau d’endettement inférieur à celui de plusieurs États voisins. La question n’est donc plus seulement de savoir si le recours à l’emprunt a augmenté. Elle consiste plutôt à comprendre pourquoi le Bénin est aujourd’hui présenté comme un cas à part dans l’espace ouest-africain.
L’optimisation du passif souverain : vers un profil d’endettement plus résilient
Sous Patrice Talon, l’encours de la dette publique a augmenté de manière significative. La note d’information publiée par UMOA-Titres indique que la dette publique béninoise représentait 41,05 % du PIB en 2018, contre 54,5 % en 2023. Cette progression reste nette, mais elle demeure en dessous du plafond communautaire de 70 % fixé par l’UEMOA et inférieure aux niveaux observés dans plusieurs pays de la région. Le document précise également que l’encours total atteignait 6 508,52 milliards de FCFA en 2023, dont 4 390,44 milliards de FCFA de dette extérieure et 2 118,08 milliards de FCFA de dette intérieure.
Le profil de l’endettement béninois reste également marqué par une forte prédominance des engagements extérieurs. En 2023, la dette extérieure représentait environ 67,5 % de l’encours total, contre 32,5 % pour la dette intérieure. Cette répartition traduit la place occupée par les bailleurs multilatéraux et bilatéraux dans le financement du pays, mais aussi la volonté des autorités de limiter une dépendance excessive aux émissions de court terme sur le marché régional. La maturité moyenne de la dette extérieure restait supérieure à 10 ans, ce qui réduit la pression immédiate sur les remboursements et donne davantage de visibilité à l’État dans la gestion de ses échéances.
Sous Patrice Talon, l’encours de la dette publique a augmenté de manière significative. La note d’information publiée par UMOA-Titres indique que la dette publique béninoise représentait 41,05 % du PIB en 2018, contre 54,5 % en 2023
La singularité du pays apparaît davantage dans la manière dont l’endettement est structuré, réparti entre différentes sources de financement et administré par les autorités publiques que dans son niveau lui-même. Une large part des financements contractés par le pays est constituée de prêts concessionnels ou semi-concessionnels accordés par des partenaires multilatéraux, avec des maturités relativement longues et des coûts plus faibles que ceux observés sur les marchés internationaux. La Politique nationale de financement du développement 2024-2033 rappelle par exemple que les principaux bailleurs extérieurs restent le groupe de la Banque mondiale et le groupe de la Banque africaine de développement, qui représentaient respectivement 28,4 % et 13 % du portefeuille extérieur. En parallèle, les autorités ont cherché à allonger la durée moyenne de remboursement et à réduire progressivement la part de la dette de court terme, afin de limiter les risques de refinancement.
Le Document de stratégie de gestion de la dette à moyen terme pour la période 2025-2029 insiste précisément sur cette logique. Le gouvernement y affirme vouloir satisfaire les besoins de financement au coût le plus faible possible sur le moyen et le long terme, tout en maintenant une structure cohérente entre dette intérieure et dette extérieure, entre taux fixes et taux variables, ainsi qu’entre maturités courtes et longues. Cette ligne de conduite prolonge une orientation déjà présente dans les documents antérieurs de gestion de la dette, qui mettaient l’accent sur la réduction des risques de change, la maîtrise du coût moyen du portefeuille et la recherche d’un équilibre entre financement régional et financement international.
L’affirmation sur les marchés de capitaux : le Bénin comme référence de l’émetteur « frontier »
Dans le vocabulaire de la finance internationale, le Bénin est souvent présenté comme un « émetteur frontier ». L’expression désigne des pays qui ne relèvent ni des grandes économies émergentes ni des marchés considérés comme trop fragiles pour attirer durablement les investisseurs. Il s’agit généralement d’États de taille plus modeste, dont l’accès aux capitaux internationaux dépend de la confiance accordée à la gestion des finances publiques, à la stabilité institutionnelle et à la capacité à honorer les engagements pris. Être perçu de cette manière signifie qu’un pays peut lever des ressources sur les marchés mondiaux malgré un environnement régional parfois instable, parce qu’il est considéré comme suffisamment lisible et solvable sur le long terme.
L’une des transformations les plus visibles de la période Talon réside dans la relation nouée avec les investisseurs internationaux. Le Bénin a progressivement bâti une réputation de pays capable de lever des ressources dans des conditions relativement favorables, y compris dans des périodes où plusieurs économies africaines avaient davantage de difficultés à accéder aux marchés.
En février 2024, le pays a émis un eurobond de 750 millions de dollars avec une maturité de 14 ans. Le Fonds monétaire international souligne que cette opération a permis de refinancer une partie de la dette domestique plus coûteuse et de rallonger la maturité moyenne du portefeuille. En janvier 2025, le Bénin a de nouveau levé 1 milliard de dollars sur les marchés internationaux. Cette émission a suscité une forte demande, les ordres de souscription ayant atteint environ 3,5 milliards de dollars, soit plus de trois fois le montant recherché.
L’opération réalisée à cette période se composait d’une tranche de 500 millions de dollars à 16 ans et d’une autre de 500 millions de dollars à 31 ans. Le fait qu’un pays d’Afrique de l’Ouest puisse emprunter sur une durée aussi longue constitue en soi un signal envoyé aux investisseurs sur sa capacité supposée à rester solvable dans le temps. Le Bénin est ainsi devenu en janvier 2025 le premier pays africain à émettre une obligation internationale adossée à un mécanisme de garantie partielle de la Banque mondiale, ce qui a permis de réduire le coût de financement d’une partie de l’opération.
La singularité du pays apparaît davantage dans la manière dont l’endettement est structuré, réparti entre différentes sources de financement et administré par les autorités publiques que dans son niveau lui-même. Une large part des financements contractés par le pays est constituée de prêts concessionnels ou semi-concessionnels accordés par des partenaires multilatéraux, avec des maturités relativement longues et des coûts plus faibles que ceux observés sur les marchés internationaux
Par ailleurs, ces émissions ne signifient pas que le coût de financement du pays est faible. Les rendements consentis au Bénin restent élevés dans un contexte international marqué par la remontée des taux d’intérêt. En revanche, elles montrent que les investisseurs considèrent encore le pays comme solvable et relativement prévisible dans un environnement africain devenu plus volatil et incertain.
Cette réputation s’explique aussi par l’existence d’institutions spécialisées dans le suivi de l’endettement. La Caisse autonome de gestion de la dette joue un rôle important dans cette architecture. Elle publie régulièrement des bulletins statistiques, des analyses de viabilité, des stratégies d’endettement et des données détaillées sur la structure du portefeuille public. Cette production continue d’informations contribue à renforcer la lisibilité du pays auprès des bailleurs, des agences de notation et des investisseurs.
Le double ancrage de la crédibilité : performance des régies financières et allocation stratégique des emprunts
Le regard favorable porté sur la gestion béninoise ne s’explique pas uniquement par les choix opérés en matière d’emprunt. Il repose également sur la capacité du pays à augmenter progressivement ses ressources internes. En février 2026, le FMI soulignait que le déficit budgétaire du Bénin avait été ramené à 3,1 % du PIB en 2024, soit un niveau proche de la norme communautaire de l’UEMOA, un an plus tôt que prévu. Le Fonds ajoutait que cette amélioration avait été rendue possible par une progression durable des recettes fiscales et par la préservation des dépenses prioritaires.
Les recettes fiscales sont passées de 10,8 % du PIB en 2016 à près de 14 % du PIB en 2024. Cette progression s’explique notamment par la digitalisation des procédures douanières, la généralisation de certaines plateformes de paiement électronique et le renforcement des contrôles fiscaux. La Banque mondiale estime par ailleurs qu’une réduction progressive des exonérations fiscales pourrait permettre au pays de récupérer jusqu’à 2 points de PIB de ressources supplémentaires au cours des prochaines années.
L’une des transformations les plus visibles de la période Talon réside dans la relation nouée avec les investisseurs internationaux. Le Bénin a progressivement bâti une réputation de pays capable de lever des ressources dans des conditions relativement favorables, y compris dans des périodes où plusieurs économies africaines avaient davantage de difficultés à accéder aux marchés
Elle estime également que le Bénin dispose encore d’un potentiel important de mobilisation des recettes intérieures. Son rapport sur les perspectives économiques publié en 2025 recommande d’augmenter les recettes publiques de 0,5 point de PIB par an, notamment par l’élargissement de l’assiette fiscale, le renforcement du recouvrement et la poursuite de la digitalisation des procédures. Cette évolution est importante, car elle réduit la dépendance du pays à l’égard des financements extérieurs et améliore sa capacité à honorer ses engagements.
Le pays a également cherché à associer davantage sa stratégie d’endettement à des projets identifiés et à des priorités de développement. Les émissions obligataires liées aux Objectifs de développement durable, lancées à partir de 2021, s’inscrivent dans cette logique. Cette année-là, le pays est devenu le premier État africain à lever 500 millions d’euros sur les marchés internationaux au moyen d’un instrument spécifiquement adossé aux Objectifs de développement durable. Les ressources levées étaient destinées à financer des projets liés à l’accès à l’eau, à l’éducation, à la santé, à l’agriculture et aux infrastructures rurales. Cette stratégie a contribué à donner au pays une image de financeur de projets ciblés, plutôt que d’émetteur recourant indistinctement à l’endettement.
Au-delà du bilan Talon : les enjeux de pérennisation de la discipline budgétaire post-2026
Le cas béninois montre qu’un niveau d’endettement en hausse ne conduit pas automatiquement à une dégradation de la crédibilité financière. Le pays a réussi à maintenir une réputation relativement solide malgré l’augmentation de ses engagements, parce que cette progression s’est accompagnée d’une croissance soutenue, d’une amélioration des recettes et d’une stratégie de financement plus structurée.
Les recettes fiscales sont passées de 10,8 % du PIB en 2016 à près de 14 % du PIB en 2024. Cette progression s’explique notamment par la digitalisation des procédures douanières, la généralisation de certaines plateformes de paiement électronique et le renforcement des contrôles fiscaux
Cette réputation demeure toutefois étroitement liée à plusieurs conditions. Elle suppose que le rythme de croissance reste élevé, que les recettes fiscales continuent de progresser et que les grands projets financés par emprunt produisent effectivement davantage d’activité, de valeur ajoutée et de recettes publiques. Elle dépend aussi de la conjoncture régionale, dans une économie encore fortement exposée aux échanges avec les pays voisins et aux fluctuations du commerce international.
Le Fonds monétaire international estimait que le Bénin pourrait enregistrer une croissance de 6,5 % en 2025 et de 6,8 % en 2026, portée notamment par les activités portuaires, l’agriculture, les services et la zone industrielle de Glo-Djigbé. Une partie importante de la soutenabilité de la dette repose donc sur l’hypothèse selon laquelle ces secteurs continueront à générer davantage de recettes fiscales, d’emplois et de devises au cours des prochaines années.
La gestion de la dette apparaît ainsi comme l’un des principaux arguments mobilisés pour défendre le bilan économique de Patrice Talon. Le Bénin a construit une image de pays discipliné, solvable et fréquentable pour les investisseurs. Toute la question réside désormais dans le maintien de cette crédibilité financière au-delà du cycle politique actuel.
Crédit photo: Afrique sur 7
Aicha Fall a rejoint l’équipe de WATHI en novembre 2025 en tant que chargée de recherche en économie, statistiques et finance. Son travail porte principalement sur l’analyse des politiques économiques et des dynamiques financières, avec une attention particulière portée aux données et à leur interprétation dans le débat public. Journaliste économique et financière, elle a notamment collaboré avec Polytechnique Insights, Parlons Finance, Certifive, Seneweb, Afrique XXI, Décideurs Magazine et Le Parisien Matin, où elle a développé une expertise dans le décryptage des enjeux macroéconomiques et financiers.
