Le sommet « Africa Forward », nouvelle version des sommets Afrique France, s’est tenu à Nairobi les 11 et 12 mai 2026, co-présidé par Emmanuel Macron et le président kényan William Ruto, avec la participation d’une trentaine de chefs d’État africains. À peine deux semaines plus tard, le quatrième Sommet du Forum Inde-Afrique se tiendra à New Delhi du 28 au 31 mai 2026, sous le thème « L’Esprit de l’Inde et de l’Afrique – un partenariat stratégique pour l’innovation, la résilience et une transformation inclusive ». Deux sommets en moins d’un mois. Deux puissances moyennes aux dynamiques contrastées. La France, la troisième économie européenne, et la septième au monde, en quête de repositionnement là où elle peut pour maintenir son rang le plus longtemps possible. L’Inde, puissance asiatique en pleine affirmation derrière la Chine, déjà sixième dans le classement mondial sur la base du Produit intérieur brut, et pays le plus peuplé de la planète, avec 1 milliard et 464 millions d’habitants estimée en 2026.
En février dernier, le deuxième sommet Italie-Afrique présidé par la Première ministre italienne Giorgia Meloni avait eu lieu à Addis-Abeba, en Éthiopie, en marge de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de l’Union africaine. L’Italie, huitième économie mondiale, fait face aux mêmes défis économiques et démographiques que la majorité des pays européens et essaie de trouver des opportunités en Afrique. On attend aussi cette année 2026 la quatrième édition du Sommet Afrique-Turquie, que devrait accueillir de manière inattendue la Libye. La Turquie, 16ème économie mondiale, derrière la Corée du Sud et devant l’Indonésie, a sans doute fait les progrès les plus spectaculaires dans sa présence et son influence diplomatique et économique en Afrique depuis une vingtaine d’années. Le volume des échanges a été multiplié par près de 7, passant de 5,4 milliards de dollars US en 2003 à 37 milliards de dollars US en 2024.
Après 2019 et 2023, le troisième sommet Russie-Afrique devrait se tenir à Moscou en octobre prochain. Plus anciens mais toujours les plus courus, les sommets du Forum sur la Coopération sino-africaine (FOCAC) dont la dernière édition s’est tenue à Beijing en septembre 2024 avec 47 Chefs d’État ou de gouvernement. L’autre puissance asiatique, décrochée par rapport à la Chine, le Japon, quatrième économie mondiale en fort recul démographique, organise aussi tous les trois la TICAD, Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique, dont la neuvième édition s’est tenue en août 2025 à Yokohama, au Japon.
Il n’y a donc aucun doute sur l’intérêt manifesté par des grandes, des moyennes et des petites puissances pour le continent africain, chacune avec son approche, ses méthodes, sa manière d’afficher et d’assumer ou non ses intérêts et bien sûr avec ses moyens humains, financiers, diplomatiques. Chacune avec la personnalité de ses dirigeants aussi. À Nairobi, le président Emmanuel Macron n’a pas pu se priver de gestes et de déclarations maladroits – comme cette auto-proclamation comme faisant partie des vrais panafricanistes et l’interruption d’une session pour rappeler à l’ordre une salle bruyante – des sorties qui ont largement éclipsé dans les médias certaines initiatives intéressantes qu’il a pu impulser. L’une d’entre elles est la naissance de la Fondation de l’innovation pour la démocratie, qui a ouvert sous la houlette du professeur Achille Mbembé des chantiers éducatifs, culturels, artistiques stimulants et ambitieux.
Mais c’est bien dans la promotion active des entreprises françaises et en particulier de leur développement à l’international que le président Macron se sera le plus distingué, les poussant notamment à rechercher des partenariats partout sur le continent africain, et pas seulement dans les pays francophones où elle a longtemps eu sans trop d’efforts des positions dominantes. L’organisation du sommet Afrique France au Kenya n’a donc rien d’une surprise. Elle s’inscrit dans une logique d’observation des dynamiques africaines.
Le Nigeria et l’Afrique du Sud sont les deux premiers partenaires commerciaux africains de la France depuis quelques années. Le président français n’a pas cessé de rechercher notamment des liens avec les plus fortunés entrepreneurs nigérians et avec le président Bola Tinubu. Ces connexions ont de bonnes chances de survivre à la fin de sa présidence et de permettre aux entreprises françaises de profiter, comme d’autres, de la taille du marché nigérian et des opportunités dans un secteur comme celui des industries culturelles et créatives. C’est plutôt astucieux.
Au-delà des présidents qui passent, qui marquent de leurs empreintes les orientations de la politique étrangère de leur pays, il y a un État qui assure la continuité des options stratégiques et actualise ces choix en fonction de tout ce qui change dans le monde. Il y a des institutions et des fonctionnaires qui font leur travail. Des entrepreneurs et des financiers qui recherchent des opportunités à saisir dans tel ou tel autre pays, qui essaient d’établir les liens personnels avec les décideurs politiques clés dans les pays ciblés.
Le sommet Africa Forward de Nairobi a été co-organisé par Proparco, Bpifrance et Business France, trois instruments complémentaires d’une architecture économique extérieure française cohérente. Bpifrance notamment finance et accompagne le développement des entreprises françaises sur le marché intérieur et à l’international. Ces trois institutions forment un continuum entre la politique industrielle française et le déploiement commercial à l’étranger.
L’Inde qui accueillera les mêmes chefs d’Etats ou presque qui étaient à Nairobi, déploie et déploiera ses propres instruments, en les perfectionnant au fil du temps. New Delhi a ouvert dix-sept nouvelles missions diplomatiques sur le continent africain en quelques années, portant leur nombre total à quarante-six. Un déploiement diplomatique directement lié à une stratégie d’expansion des entreprises indiennes, présentes dans l’énergie, les télécommunications, le génie civil, l’agriculture et les services numériques. Elle construit et déploie comme les autres une politique économique extérieure structurée qui sera sans aucun doute beaucoup plus visible dans quelques années.
Projetée comme la future troisième puissance économique mondiale, à l’horizon 2030, devant le Japon et l’Allemagne, l’Inde continue à apprendre tout en étant déjà très courtisée par les puissances moyennes occidentales, dont la France, pour des raisons économiques et géopolitiques, compte tenu de la méfiance commune à l’égard de la Chine. Lors de la visite officielle du président Macron en Inde en février 2026, les dirigeants des deux pays ont convenu d’élever leurs relations au rang de « partenariat stratégique spécial mondial ». Le gouvernement indien dirigé par le Premier ministre Narendra Modi venait de confirmer l’achat de 114 avions de chasse Rafale français dans le cadre d’un contrat de matériel militaire de 39 milliards de dollars, des avions qui seront majoritairement fabriqués en Inde. Le président Macron ne fait pas de déclarations condescendantes pendant ses séjours en Inde. On comprend bien pourquoi.
Derrière les thèmes des sommets avec l’Afrique, chaque pays plus ou moins puissant sur la scène mondiale dispose d’une stratégie économique nationale précise, d’instruments publics dédiés, et d’entreprises dont l’expansion internationale est l’objectif concret. Nous devons en Afrique passer l’essentiel de notre temps à faire nos devoirs de maison – construire et renforcer inlassablement les bases institutionnelles, éducatives, scientifiques, éthiques, économiques de nos pays.
Faire les devoirs de maison c’est aussi ne pas attendre que ce soit la France, les Etats-Unis, (à une autre époque), la Chine, l’Inde ou d’autres qui identifient, suivent, invitent des entrepreneurs dynamiques, créatifs et prometteurs dans différents pays africains et explorent des partenariats avec eux. Les gouvernements africains doivent faire beaucoup plus pour jeter les bases de leurs politiques d’accompagnement du secteur privé. Et ils doivent, on n’arrêtera pas de le dire sans trop y croire, au moins échanger entre eux sur les possibilités d’harmoniser leurs positions sur les questions les plus stratégiques lors des négociations avec les grandes, moyennes et petites puissances qui les invitent à tour de rôle à des sommets.

