Dialogue politique en Afrique : solution ou impasse démocratique ?

Maurille Sètondji Quenum

Les polémiques et la mobilisation pour ou contre le dialogue politique en République Démocratique du Congo (RDC) mettent à jour un malaise grandissant face à cet exercice qui se multiplie depuis quelques années en Afrique. Il a parfois permis de trouver des solutions à des crises structurelles ou profondes. En revanche, sous le même couvert, des crises naissent ou s’exacerbent et des régimes politiques établis de longue date se retrouvent confortés. Le dialogue politique semble désormais frappé de suspicion, et pour cause !

« Le dialogue est une manifestation de la démocratie. Il intègre en effet inclusion, participation, appropriation et viabilité qui en sont des corollaires » (UN, 2008). Il facilite la consolidation de la gouvernance démocratique. En cas de crispation dans la vie politique, les appels au dialogue traduisent alors un enracinement progressif de la culture démocratique dans les mœurs politiques.

Ces dernières années, les dialogues politiques ont en majorité porté sur des questions liées à l’organisation des élections ou aux dispositions constitutionnelles relatives entre autres au mandat présidentiel (RDC, Congo, Guinée, etc.), à la mise en œuvre de réformes politiques et institutionnelles et à des crises plus ou moins manifestes (Togo, Côte d’Ivoire, Tchad, Burundi, etc.).

 

En réalité, dans la plupart des pays, l’appel au dialogue politique n’intervient souvent que comme la solution ultime à une «apocalypse sociopolitique» imminente ou avérée.

Pour anticiper et contribuer à la résolution des crises, des pays comme la Côte d’Ivoire, le Niger ou le Tchad, (ou encore le Bénin sous le régime de Boni Yayi) ont mis en place des institutions ou cadres dédiés au dialogue. Ces expériences montrent une certaine volonté des acteurs au pouvoir de l’institutionnaliser. Mais en dépit de ces institutions, ces pays restent confrontés à des crises profondes, ou bien y couve parfois un manque criard de confiance entre protagonistes. Or, avec justesse, la conférence épiscopale de la RDC rappelait en juin 2016 que la confiance mutuelle est indispensable à tout dialogue sincère.

En réalité, dans la plupart des pays, l’appel au dialogue politique n’intervient souvent que comme la solution ultime à une «apocalypse sociopolitique» imminente ou avérée. Les différentes expériences montrent en effet qu’en amont et en aval des « événements » formellement qualifiés de dialogue politique, dans la pratique courante de la gouvernance politique, même qualifiée de « démocratique », le dialogue apparaît comme une exception.

De façon générale, s’observe un déphasage réel entre la pratique politique des gouvernants, leurs discours relatifs au dialogue et les attentes de l’opinion exprimées par différents acteurs sociopolitiques. Bien souvent, les lendemains de dialogue ont donné raison aux opposants qui refusent de prendre part à des échanges dont l’issue est prévisible. A ce sujet, le cas de la RDC où la dynamique de l’opposition voit un « piège » dans le dialogue convoqué par Joseph Kabila, est évocateur. Au Congo voisin, le dialogue politique de juillet 2015 a été sanctionné par de nouvelles dispositions constitutionnelles qui ont permis de maintenir le président Sassou N’Guesso au pouvoir.

La gouvernance en cause

Comme le soulignent de façon constante les formations politiques de l’opposition, la responsabilité de l’échec des dialogues incombe aux gouvernants, la mission naturelle des pouvoirs publics étant de créer les conditions pour préserver le lien social. Il y a des raisons de soutenir que c’est la gouvernance même qui compromet la possibilité de dialogue, sa qualité et la valeur catalytique de ce qui en résulte s’agissant des crises auxquelles il est censé apporter une solution.

En effet, dans la pratique, le dialogue politique présuppose qu’en dehors de ces épisodes périodiques ou ponctuels, il y ait en temps normal de réelles opportunités tant pour l’éclosion d’une communication publique pertinente que pour une communication politique favorable à l’expression des différents courants de pensée en présence.

 

L’accaparement de l’espace médiatique par les gouvernants constitue l’une des causes hypothéquant tout dialogue.

A ce sujet, il est symptomatique que la plupart des pays où se pose la problématique du dialogue politique partagent un diagnostic quasi identique sur la nature de l’espace médiatique, notamment de service public. D’un pays à un autre, s’observe une occupation disproportionnée ou une quasi-mainmise des gouvernants sur les médias dits de service public, ou même privés. Même en Tunisie, pays dont le dialogue politique constitue un modèle de réussite, les manœuvres des gouvernants autour des médias publics étaient dénoncées de façon quasi unanime.

L’accaparement de l’espace médiatique par les gouvernants constitue l’une des causes hypothéquant tout dialogue. Phagocytés, voire cannibalisés, les opposants se retrouvent dès lors dans une posture revendicative ne leur permettant pas d’élaborer des projets politiques alternatifs cohérents et pertinents et d’adopter les stratégies de communication appropriées pour les faire partager.

Cette hypermédiatisation du politique, notamment des gouvernants, prétexte d’un narcissisme sans limite, est l’un des effets pervers du processus de démocratisation. La gouvernance démocratique impose la transparence de l’action publique mais elle ne se veut pas moins inclusion et participation. Dans le cas contraire, il s’observe une pseudo-transparence dont l’une des conséquences est la problématisation de la légitimité des acteurs en présence.

Erosion de légitimité

La médiatisation devenant un critère de légitimité selon le spécialiste français des médias Dominique Wolton, les acteurs en marge du champ médiatique voient une érosion progressive de leur légitimité. Dans ce processus, les opposants peuvent en revanche se prévaloir de l’opportunité d’une légitimité populaire croissante dont l’une des manifestations est la convergence, sinon la confusion, de plus en plus manifeste entre eux et la société civile.

Le constat du reste excessif d’une certaine dé-légitimation des opposants n’est pas moins soutenable au regard, à la fois, des expériences de dialogue politique, et des suites de certaines élections. D’une part, il y a peu de cas où les gouvernants ne tirent le meilleur de l’exercice dialogique alors que l’opposition se satisfait d’obtenir quelques concessions impactant assez peu ou de façon très éphémère la gouvernance. L’érosion progressive de la crédibilité des opposants n’est plus dès lors une vue de l’esprit.

D’autre part, la posture qu’affichent les opposants (coalisés avec la société civile) au lendemain des scrutins électoraux jette plus que jamais la lumière sur la problématique de la légitimité des acteurs sociopolitiques dans les espaces publics. Les résultats du référendum constitutionnel d’octobre 2015 au Congo, avec les 92,96 % de « oui » en dépit de la mobilisation de la plateforme FROCAD-IDC, réunissant les partis d’opposition en République du Congo, puis la victoire de Sassou N’Guesso à la présidentielle de 2016, celle de Idriss Déby à la présidentielle d’avril 2015 au Tchad avec 61,56 %, malgré la fronde de l’opposition, la réélection de Mahamadou Issoufou avec 92,4% des voix au Niger poussent à la réflexion. Ces événements, puis les bilans des actions de protestation organisées par les tandems opposition – société civile, ne posent pas seulement le problème de la qualité des élections, devenu une évidence.

Dilemme ou impasse ?

Ces différentes situations et la communication des acteurs en présence, par contrecoup, ne semblent pas de nature à conforter la capacité du tandem opposant – société civile à proposer une alternative viable. On comprend alors le clivage entre les deux partenaires au Niger au lendemain des résultats de la dernière présidentielle. Alors que les partis d’opposition réunis au sein de la Coalition pour l’alternance (COPA) décident de cesser leur boycott institutionnel, les acteurs de la société civile appellent à poursuivre les mouvements de protestation. Tout porte à croire que le recul des partis politiques d’opposition et leur incapacité à jouer leur rôle favorisent l’émergence de forces de substitution.

Dans un tel contexte, l’explosion de violence du 30 octobre 2014 au Burkina qui a redonné une légitimité de fait à la coalition opposants – société civile est des plus expressives. Elle semble donner la clé d’un regain ou d’une reconquête de légitimité, face à des gouvernants obstinés à la dénier à toute autre composante de l’espace public. « Laisser accroire l’idée que certains n’ont pas droit à la parole revient à dire qu’ils n’ont pas droit de cité… Tous doivent avoir la possibilité de s’exprimer. Sinon, à terme, c’est l’impasse. On n’a pas idée à quel point l’exclusion de fait de l’audiovisuel public contribue à macérer les frustrations, à faire fermenter les fureurs » http://bit.ly/2bNRm6s.

Or la violence est l’une des preuves les plus évidentes de l’absence, de l’insuffisance ou du refus du dialogue. Le cas du Congo en est une parfaite illustration. Le dialogue qui a conduit au maintien au pouvoir de Sassou N’Guesso a abouti à des élections décriées et à des attaques armées violemment réprimées par le régime. Il s’ensuit un nouvel appel au dialogue.

Dans les conditions actuelles, il est peu probable que les dialogues politiques aient un sens réel et aboutissent à une résolution pérenne des crises qui se multiplient sur le continent. L’on constate en effet que les veilles et lendemains de dialogue politique sont de plus en plus troubles. Les différentes expériences dialogiques, en dépit de quelques réussites, pour le moins éphémères du point de vue de la durabilité des solutions trouvées, montrent que, en amont ou en aval du dialogue politique, les conditions minimales pour attester de la qualité de cet exercice ne semblent pas réunies.

 

Loin d’être un exploit communicationnel comme cela semble être le cas le plus souvent, le dialogue politique exige de nouvelles capacités et compétences des acteurs politiques de tous bords.

En définitive, l’étude des dialogues politiques aboutit à un dilemme ou à une impasse. Les expériences de pays tiers abondamment relayées par les médias internationaux conditionnent les réponses des acteurs sociopolitiques d’autres pays conviés à cet exercice. Au regard de leurs propres réalités, ils semblent poussés à choisir entre violence et dialogue, alors que l’idéal démocratique n’offre qu’une alternative de type tautologique « dialoguer ou dialoguer », qui apparaît ici comme une véritable impasse démocratique.

Il est révélateur que la multiplication des dialogues politiques aille de pair avec les crises et conflits plus ou moins violents. Si, en démocratie, il est un fondement ou une solution ultime, il ne demeure pas moins que la gouvernance surdétermine sa qualité et les évolutions ultérieures à court ou à moyen terme. Loin d’être un exploit communicationnel comme cela semble être le cas le plus souvent, le dialogue politique exige de nouvelles capacités et compétences des acteurs politiques de tous bords.

C’est pourquoi s’impose désormais une véritable éducation au dialogue. Elle devrait être intégrée aux cursus éducationnels les plus élémentaires. Mais en attendant la mue à opérer par les générations futures, une approche plus transnationale ou supranationale de l’animation des dialogues politiques contribuerait à éclaircir le tableau de cet exercice. Encore faudrait-il que ces mécanismes et initiatives continentaux ou internationaux soient moins tributaires des connivences et intérêts du moment que d’une réelle volonté d’apporter des solutions pérennes aux problèmes auxquels les pays sont confrontés.

Photo: http://bit.ly/2bNBGv7


Maurille Sètondji Quenum
Maurille Sètondji Quenum est docteur en philosophie morale et politique. De nationalité béninoise, il est consultant en communication. 
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