

Auteurs : GPE, BAD, UNESCO, UNICEF, UA
Site de publication : GPE
Type de publication : Rapport
Date de publication : Février 2024
Lien vers le document original
Transformer les systèmes éducatifs pour les adapter aux besoins du 21e siècle est le fil conducteur pour créer des sociétés inclusives et équitables qui résistent aux conflits, au changement climatique et aux crises économiques. L’Année de l’éducation 2024 de l’Union africaine constitue un moment opportun pour remettre l’éducation au centre des priorités politiques. Le moment est venu d’investir davantage dans les systèmes éducatifs africains.
L’accroissement du nombre de jeunes en Afrique peut constituer une force vitale et porteuse de transformation si ces jeunes sont dotés des connaissances et des compétences nécessaires pour adapter leur potentiel aux promesses et aux risques déjà évidents. Pour offrir aux enfants africains l’éducation dont ils ont besoin afin de promouvoir un avenir plus pacifique, plus prospère et plus stable, les dirigeants doivent prendre les mesures suivantes :
- Financer l’ambition de l’Afrique en matière d’éducation : mettre en place des approches communes et innovantes pour combler le déficit de financement de l’éducation. Les budgets devraient privilégier les approches éprouvées et rentables afin de maximiser leur impact.
- Construire des systèmes éducatifs de qualité et inclusifs qui dispensent dès le début de solides compétences fondamentales : accorder la priorité à l’égalité des genres, à l’apprentissage fondamental, à l’équité et à l’inclusion de chaque fille et chaque garçon.
- Investir dans les enseignants et collaborer avec eux : les enseignants jouent un rôle crucial dans la mise en œuvre efficace des stratégies éducatives. Les soutenir avec une meilleure formation et une pédagogie structurée pourrait procurer de nombreux avantages.
- Renforcer la responsabilité et la transparence : les plateformes de redevabilité peuvent permettre de concrétiser les engagements, de suivre les progrès et de partager les expériences et les enseignements tirés de différents contextes.
- Élaborer des infrastructures et des programmes scolaires adaptés : renforcer les compétences des jeunes Africains grâce à des formations et des programmes scolaires adaptés aux besoins du marché de l’emploi en vue de faciliter leur transition vers la vie active.
Aperçu du paysage éducatif du continent
Conscients du pouvoir de transformation de l’éducation, les dirigeants africains ont placé l’éducation au centre de leurs politiques depuis leur indépendance. Ils ont établi le programme lors du tout premier sommet de l’Organisation de l’unité africaine en 1963, lorsque l’empereur Hailé Sélassié a exhorté le continent à investir massivement dans le domaine de l’éducation « pour augmenter le taux d’alphabétisation et fournir l’effectif de techniciens qualifiés et formés nécessaire à notre croissance et à notre développement ». La stratégie continentale de l’éducation pour l’Afrique de l’Union africaine, CESA 2016-2025, s’appuie sur ce thème, en ouvrant la voie à un apprentissage qui transformera les jeunes Africains en acteurs du changement pour le développement durable, comme le prévoit l’Agenda 2063. Lors du sommet des chefs d’État sur le capital humain en Afrique de 2022 et du sommet des Nations Unies sur la transformation de l’éducation, les dirigeants ont reconnu que l’investissement dans l’éducation et dans les ressources humaines est essentiel pour favoriser une croissance durable, résiliente et inclusive en Afrique, et ces derniers se sont engagés à accroître leurs investissements dans les systèmes éducatifs. L’Afrique a réalisé des progrès considérables dans le domaine de l’éducation au cours des 60 dernières années. Entre 2000 et 2022, les taux d’achèvement en Afrique sont passés de 52 à 69 % dans le primaire, de 35 à 50 % dans le premier cycle du secondaire et de 23 à 33 % dans le deuxième cycle du secondaire, tandis que le nombre d’étudiants dans l’enseignement supérieur est passé de moins de 800 000 en 1970 à plus de 17 millions aujourd’hui. Le nombre de filles scolarisées n’a jamais été aussi élevé.
Les bénéfices de l’engagement soutenu en faveur de l’éducation sont de plus en plus importants. L’Afrique abrite certaines des économies qui connaissent le plus fort taux de croissance au monde. D’Accra à Nairobi, du Cap au Caire, de jeunes entreprises, dont la plupart ont été fondées et sont dirigées par des Africains de moins de 35 ans, redéfinissent l’industrie, la technologie et le développement en Afrique. Dans sa liste des pionniers technologiques de 2022, le Forum économique mondial a nommé six start-up africaines qui façonnent les industries. Des villes comme Lagos, Johannesburg et Nairobi regorgent d’entrepreneurs et d’innovateurs qui mettent au point des solutions locales pour relever les défis locaux, notamment dans le domaine de l’éducation. L’éducation favorise la résilience face aux nouveaux défis, notamment la menace croissante que représente le changement climatique. L’éducation donne aux individus les connaissances et les outils nécessaires pour s’adapter aux effets du changement climatique et encourage les pratiques écologiquement durables, soutenant ainsi la transition vers des sociétés plus vertes. Les enfants ont besoin d’étudier l’économie numérique et ses principaux outils pour pouvoir acquérir une bonne habileté numérique, ainsi que les principes directeurs qui les aideront à bâtir des sociétés plus démocratiques et plus inclusives. Ainsi, l’éducation restera la pierre angulaire pour construire et reconstruire des nations pacifiques, pour faciliter la compréhension, la tolérance et la coopération, ainsi que pour promouvoir la cohésion sociale et la stabilité. Toutefois, ces progrès s’avèrent insuffisants pour préparer les Africains au 21e siècle. Beaucoup d’efforts doivent encore être déployés pour mettre fin à l’analphabétisme et fournir aux enfants les compétences dont ils ont besoin pour affronter le monde d’aujourd’hui et de demain. Au lendemain de la pandémie de COVID-19, 107 millions d’enfants, d’adolescents et de jeunes n’étaient pas scolarisés en Afrique, tandis que seulement un enfant sur cinq atteint le niveau minimal de compétences en lecture à la fin de l’enseignement primaire. Les filles sont particulièrement désavantagées : l’Afrique subsaharienne est la seule région au monde à ne pas avoir atteint la parité des genres en matière de scolarisation à tous les niveaux du système éducatif, et une fille sur trois est mariée à un âge précoce. Les systèmes éducatifs africains se heurtent à de nombreux défis.
L’efficacité des enseignants constitue l’indicateur le plus important de l’apprentissage des élèves. Pourtant, en Afrique subsaharienne, l’enseignement primaire recense en moyenne un enseignant formé pour 58 élèves, et 16,5 millions d’enseignants supplémentaires sont nécessaires pour assurer une éducation de qualité à tous les enfants aux niveaux primaire et secondaire. La violence dans et aux abords des écoles affecte également les résultats scolaires des filles et des garçons, entraînant une perte de revenus estimée à 11 000 milliards de dollars américains. Selon les estimations dans 12 pays africains représentant la moitié de la population du continent, le coût d’une scolarité inachevée due aux mariages précoces s’élève à 63 milliards de dollars en perte de capital-richesses.
Les systèmes éducatifs actuels sont également mal adaptés pour préparer les jeunes à un avenir très différent et incertain, ébranlé par les conflits, le changement climatique, la technologie, la mondialisation et l’évolution rapide du marché de l’emploi. Les pratiques d’enseignement traditionnelles doivent être modifiées pour favoriser l’acquisition d’une plus grande gamme de compétences, telles que la créativité, la pensée critique, la résolution de problèmes et les compétences numériques. Dans le monde, environ 25 % des emplois seront compromis par la technologie au cours des cinq prochaines années, et d’ici 2030, environ 230 millions d’emplois en Afrique exigent des compétences numériques. Avec la mondialisation, les connaissances et les compétences sont d’une importance cruciale et le recrutement à l’échelle mondiale est en hausse. Ceci est particulièrement important puisque l’avenir est africain. En effet, d’ici 2050, une personne sur quatre sera africaine. En 2023, le continent a recensé la plus grande population de jeunes de la planète, et d’ici 2050, 40 % de l’ensemble des jeunes de moins de 18 ans soit un milliard de personnes se trouveront en Afrique.
Cette période charnière pour le continent est porteuse de promesses ou de dangers. Danger si la situation actuelle se poursuit et que le changement climatique, les conflits et les autres facteurs continuent de nuire aux systèmes éducatifs, en laissant les jeunes improductifs et non compétitifs sur le plan économique et en augmentant les facteurs favorisant la migration. Promesse que le potentiel du « soulèvement de la jeunesse », de la technologie et de la mondialisation est pleinement exploité grâce à l’éducation, à l’acquisition de compétences et aux perspectives d’emploi.
Financer l’éducation – un investissement essentiel et judicieux
Une population africaine instruite et qualifiée peut être le levier pour obtenir des sociétés plus productives et plus vertes, avec des répercussions qui permettront aux ressources futures, tant humaines qu’économiques, de s’auto-entretenir et de se renforcer. Dans le monde entier, l’éducation a été et reste un puissant moteur de croissance économique, à la fois directement et indirectement, lorsque les bases de l’apprentissage sont solides et que les rendements cumulés signifient que l’investissement s’autofinance à long terme. En Afrique, cela pourrait se traduire par une hausse du revenu par habitant de 50 % d’ici 2050, pouvant atteindre 120 % d’ici 2100.
L’Afrique dispose déjà des idées et de l’expérience nécessaires pour relever les défis en matière d’éducation :
- Le programme « Catch Up » en Zambie utilise la méthode de l’enseignement au bon niveau. Les élèves sont évalués à l’aide d’un outil simple, répartis dans des groupes en fonction de leurs capacités, puis apprennent à lire, à écrire et à compter avec des enseignants qui ont été formés à la méthodologie de l’enseignement au bon niveau. Les enseignants bénéficient d’un encadrement et d’un accompagnement continus.
- Le Bénin a entrepris une réforme des programmes et des manuels scolaires dans l’ensemble de son système éducatif, qui a permis de fournir des directives explicites aux enseignants et de réduire considérablement le coût des manuels.
- Au Kenya, le programme « Tusome », qui associe le soutien et le suivi scolaires à une direction efficace, a permis de réaliser des progrès équivalant à une année de scolarité supplémentaire pour les enfants.
- Le développement récent de l’éducation bilingue au Mozambique a démontré que les enfants qui apprennent dans le cadre du programme bilingue obtiennent des résultats supérieurs de 15 % par rapport à ceux qui utilisent le programme monolingue.
- Le Rwanda déploie actuellement son programme d’alimentation scolaire à tous les enfants, de l’enseignement préscolaire au premier cycle de l’enseignement secondaire.
- Au Ghana, le projet de redevabilité en matière de résultats d’apprentissage (Accountability for Learning Outcomes, GALOP) met au point un cadre qui vise notamment à élaborer des évaluations nationales normalisées pour les 2e et 4e années d’études.
Le financement doit être à la hauteur des ambitions de l’Afrique en matière d’éducation. Le déficit de financement pour atteindre les cibles nationales de l’Objectif de développement durable 4 (ODD 4) relatif à une éducation de qualité est important, avec un déficit annuel estimé à 77 milliards de dollars pour les pays africains. Si la pandémie de COVID-19 a eu des conséquences sur les budgets alloués à l’éducation, même avant cette crise, seulement un gouvernement africain sur cinq a respecté les seuils de référence internationaux en matière de dépenses consacrées à l’éducation entre 2017 et 2019.
Il est alarmant de constater que les allocations budgétaires en faveur de l’éducation dans la plupart des pays africains sont désormais inférieures aux niveaux alloués avant la pandémie, et que cinq des huit communautés économiques régionales sont passées en dessous du seuil de référence international de 4 à 6 % du PIB, comme stipulé dans le Cadre d’action Éducation 203025. L’Afrique est confrontée à un problème de développement unique : c’est actuellement le continent dont les ressources sont les plus limitées, mais d’ici la fin du siècle, il abritera 42 % de la population mondiale en âge de travailler. Mais la transformation de l’éducation dont le continent a besoin ne pourra pas avoir lieu sans financement. Les dirigeants africains doivent s’engager à financer les réformes de l’éducation nécessaires pour créer des économies dynamiques et des sociétés stables.
Libérer l’énorme potentiel du dividende démographique de l’Afrique implique de faire les bons investissements dans le secteur de l’éducation. D’énormes progrès ont été réalisés sur le continent depuis l’indépendance, mais l’Afrique dispose encore d’un énorme potentiel inexploité qui ne peut pas être libéré sans un engagement à financer l’éducation.

