« Un nouveau chapitre s’est ouvert pour l’intégration ouest-africaine. Travaillons ensemble pour en faire un chapitre de paix, de dignité et de prospérité partagée… Au-delà des défis auxquels est confronté le processus d’intégration régionale en Afrique de l’Ouest, il nous incombe d’œuvrer pour l’unité de nos États membres et de nos communautés, car c’est à la fois juste et bon de le faire. Nous devons donc maintenir et développer des canaux de communication ouverts avec toutes les entités et organisations de notre région, y compris nos frères de l’Alliance des États du Sahel… Les défis ne connaissant pas de frontières, nous devons continuer à explorer collectivement toutes les voies permettant d’instaurer une coopération pragmatique et mutuellement bénéfique. Cette coopération doit être entretenue et développée autour de questions d’intérêt commun et hautement stratégiques : la sécurité, la connectivité, la circulation des personnes, les projets transfrontaliers, etc. Rien ne doit nous empêcher d’œuvrer ensemble pour l’unité de nos peuples et leur bien-être. »
Ces mots sont des extraits du discours de prise de fonction du nouveau président de la Commission de la CEDEAO, le général sénégalais à la retraite Birame Diop, au siège de l’organisation régionale à Abuja, au Nigeria, le 31 août dernier. À 65 ans, Birame Diop dirigera pendant quatre ans le bras opérationnel de l’organisation régionale qui vit sans doute la période la plus tourmentée de son histoire, depuis sa création il y a un demi-siècle. L’officier supérieur fut le ministre des Forces armées du Sénégal pendant deux ans sous le président Bassirou Diomaye Faye. Ingénieur en aéronautique et pilote de transport, il a gravi tous les échelons pour devenir chef d’état-major général des armées du Sénégal. En 2021, il fut nommé par le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres comme conseiller militaire du Département des opérations de paix des Nations Unies.
Birame Diop est le chef d’une nouvelle équipe composée d’un vice-président, poste attribué à Anthony Ogunjimi du Nigeria, un ancien fonctionnaire de la Commission, et de cinq commissaires. Francess Alghali de la Sierra Leone, la nouvelle commissaire aux Affaires politiques, à la paix et à la sécurité, a été vice-ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale de son pays. Dehpue Zuo du Liberia, commissaire aux Affaires économiques et à l’agriculture, est un économiste libérien qui a servi comme ministre délégué à la gestion économique au sein du Ministère des Finances et du développement.
L’Ivoirien Kalilou Sylla est le commissaire aux Services intérieurs, en charge de l’administration et des finances, un poste sensible souvent tenu par le Nigeria. Il a notamment été directeur général du commerce extérieur et directeur de cabinet au Ministère délégué chargé de l’Intégration africaine. Le diplomate, homme politique et ingénieur ghanéen Amin Amidu Sulemani, ancien ministre des Routes et des autoroutes et ancien ambassadeur, est le nouveau commissaire aux Infrastructures, à l’énergie et à la numérisation. Ancien ministre des Affaires étrangères, ancien député et universitaire, le Béninois Nassirou Bako-Arifari est désormais en charge du département du Développement humain et des affaires sociales de la CEDEAO, couvrant notamment l’éducation, la santé, la jeunesse et la protection sociale.
Il faut espérer que ces noms, pas seulement celui du président de la commission, seront plus connus que ceux de leurs prédécesseurs par les citoyens des pays membres de la CEDEAO, et que les commissaires s’investiront pleinement dans l’exercice de leurs mandats respectifs avec un véritable engagement personnel pour une intégration régionale ambitieuse dans un contexte où les personnalités politiques qui semblent y croire se font rare. Alors que le niveau de connaissance des populations de la région sur la CEDEAO est limité, au-delà de la conférence des chefs d’État et gouvernement et des communiqués issus de leurs sommets, et que cela entretient une confusion désastreuse entre la responsabilité des États membres incarnés par leurs dirigeants et celle des institutions et agences qui constituent la CEDEAO, il me semble important de faire quelques rappels.
La Commission est l’institution chargée d’exécuter la mission, la vision et les objectifs définis par les traités et protocoles de la CEDEAO. Le Président de la Commission, nommé par la Conférence des Chefs d’État et de gouvernement, est le chef de l’exécutif de la Communauté et de l’ensemble de ses institutions. Il veille à la mise en œuvre des décisions prises par les chefs d’État et de gouvernement. La Commission agit dans le cadre du mandat que le Traité et les protocoles lui confèrent.
Les autres institutions communautaires sont le Conseil des Ministres ; le Parlement de la Communauté qui est composé de parlementaires élus au sein des Parlements nationaux pour un mandat de quatre ans ; la Cour de Justice de la Communauté qui veille à l’interprétation et à l’application des lois, protocoles et conventions de la Communauté et à la protection des droits humains par les États membres ; le Bureau de l’Auditeur Général et le Conseil Économique et Social, qui est un organe consultatif prévu par le traité révisé mais qui n’est toujours pas mis en œuvre.
S’ajoutent à cette liste les institutions à statut particulier: la Banque d’Investissement et de Développement de la CEDEAO (BIDC), l’Organisation Ouest-Africaine de la Santé (OOAS) et le Groupe Intergouvernemental d’Action contre le Blanchiment d’Argent en Afrique de l’Ouest (GIABA). Enfin, des agences spécialisées sont rattachées à la Commission pour la mise en œuvre de politiques sectorielles précises. Leur liste est longue et comprend entre autres le Centre régional de surveillance et de contrôle des maladies, le Système d’Échanges d’Énergie Électrique Ouest-Africain, le Centre de Développement de la Jeunesse et du Sport, le Centre pour le Développement du Genre (CCDG), la Carte Brune de la CEDEAO qui gère l’assurance automobile transfrontalière.
La CEDEAO à 12 États, après le départ du Mali, du Niger et du Burkina Faso qui ont formé l’Alliance des États du Sahel, c’est environ 392 millions d’habitants en 2026. Environ, il faut le souligner. Elle concentre la quasi-totalité du littoral atlantique ouest-africain et comprend les trois plus grandes économies ouest-africaines, le Nigeria, le Ghana et la Côte d’Ivoire. Les trois pays sahéliens, dont les très vastes territoires du Niger et du Mali, occupent par contre une superficie plus large que la CEDEAO. Les indicateurs de développement humain des pays sahéliens sont significativement plus faibles que ceux des pays côtiers. La fragmentation institutionnelle de l’Afrique de l’Ouest entre CEDEAO et AES reste une régression spectaculaire qui fait perdre du temps, des ressources et abîme le rêve d’un avenir commun à toutes les populations de la région.
Le nouveau président de la Commission de la CEDEAO aura fort à faire au cours des quatre prochaines années pour revitaliser l’organisation, changer son image auprès des populations de la communauté profondément travaillées par une désillusion légitime mais aussi par la mésinformation et la désinformation. Il leur faudra expliquer pourquoi l’intégration régionale est un choix vital pour l’avenir de notre région et pourquoi le projet de construire un espace communautaire régi par des principes constitutionnels partagés autour de la démocratie et de l’État de droit reste une noble ambition.
Ce qui devrait représenter, me semble-t-il, la priorité transversale pour la nouvelle équipe, ce sont les réformes qui permettraient une amélioration rapide du fonctionnement de la Commission et des agences spécialisées, allant de la modernisation des procédures de recrutement à l’organisation du travail de toutes les catégories de personnel, en passant par une gestion rationnelle des missions et voyages des fonctionnaires, un dispositif exigeant de suivi-évaluation des programmes, un renforcement des capacités d’analyse interne et de mobilisation d’expertise externe indépendante sur les questions les plus stratégiques. Il faudrait aussi renforcer les bureaux des représentants permanents de la CEDEAO dans les pays membres, pour construire un véritable lien avec les citoyens de la communauté. Pour faire aux défis sécuritaires, politiques, économiques, sociaux, technologiques, régionaux, il faut avant tout faire de la Commission de la CEDEAO un pôle de compétences, d’intégrité et de foi dans un projet d’intégration à la fois ambitieux et réaliste.

