

Auteur : Handicap International Suisse
Site de publication : Handicap International Suisse
Type de publication : Rapport
Date de publication : Janvier 2021
Lien vers le document original
Pourquoi faut-il davantage s’intéresser à l’éducation des filles handicapées, en Afrique et dans le monde ?
Le droit à l’éducation est un droit fondamental. Le droit à une éducation inclusive et de qualité est inscrit dans plusieurs cadres internationaux, notamment la Convention des Nations Unies relative aux droits de l’enfant, la Convention des Nations Unies relative aux droits des personnes handicapées et la Convention des Nations Unies sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes. Les États Parties à ces Conventions ont l’obligation de garantir la réalisation du droit à l’éducation pour toutes et tous, et assurer que garçons, et filles, avec ou sans handicap, soient traités sur un pied d’égalité. L’éducation est le meilleur outil pour l’équité. Donner accès à une éducation inclusive et de qualité pour toutes et tous offre un potentiel immense pour réduire les inégalités sociales, avec un impact majeur sur les groupes les plus exposés au risque de marginalisation. Pour concrétiser l’engagement de «ne laisser personne de côté » des Objectifs du Développement Durable, il faut avant tout investir pour accroître les opportunités et l’accès aux services des personnes les plus vulnérables, comme le sont les filles handicapées.
L’égalité des chances en matière d’éducation pour les filles peut aider à réduire les écarts de revenus liés au genre. Une année d’étude supplémentaire peut augmenter de 20% les revenus d’une femme. Un impact positif sur de nombreux objectifs de développement. Assurer l’éducation des filles handicapées est essentiel pour réaliser l’objectif de développement durable ODD 4 visant une éducation de qualité inclusive et équitable pour tous et l’ODD 5 visant l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes. En plus, l’accès à une éducation de qualité contribue à la réalisation de nombreux autres ODDs. Il a notamment le potentiel d’améliorer les perspectives d’emploi , de briser le cycle de la pauvreté, de réduire les inégalités et d’améliorer la santé et la nutrition. Si tous les adultes du monde avaient terminé leurs études secondaires, le taux de pauvreté dans le monde serait réduit de moitié. Un bon investissement économique. Un accès limité à l’éducation mène à une faible participation dans le monde du travail. Dans certains pays à revenu faible ou intermédiaire, le coût de l’exclusion des personnes handicapées du monde du travail représente jusqu’à 7% du produit intérieur brut. En retour, investir dans l’éducation de toutes et tous, y compris des filles handicapées, a un impact économique positif sur les individus, leurs familles et leurs communautés, et sur l’économie du pays dans son ensemble. La réduction des inégalités entre les filles et les garçons en matière d’accès à l’éducation pourrait rapporter entre 112 et 152 milliards de dollars chaque année aux pays à revenu faible et intermédiaire.
Barrières à l’éducation pour les filles handicapées : résultats des études pays au Burkina Faso, au Mali et au Niger
Malgré les améliorations des dernières années, le Burkina Faso, le Mali et le Niger continuent à connaître des défis importants en matière d’éducation. L’égalité de genre est loin d’être atteinte, et la qualité des apprentissages reste à renforcer. De plus, l’intensification des conflits armés dans ces pays met les filles dans une situation particulièrement vulnérable. Les fermetures d’écoles suite aux attaques et aux menaces de violence ont davantage réduit les opportunités d’apprentissage des filles, et encore plus pour les filles handicapées. Pendant longtemps, les Organisations de Personnes Handicapées ont joué un rôle pionnier dans l’éducation des enfants handicapés à travers le développement d’une offre spécialisée et sont souvent à l’initiative de projets d’éducation inclusive innovants.
Le droit à une éducation inclusive et de qualité est inscrit dans plusieurs cadres internationaux, notamment la Convention des Nations Unies relative aux droits de l’enfant, la Convention des Nations Unies relative aux droits des personnes handicapées et la Convention des Nations Unies sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes
Au cours des dix dernières années, à la faveur d’un contexte international évoluant vers plus d’inclusion dans l’éducation, les gouvernements des trois pays ont élaboré des stratégies d’éducation inclusive, visant une offre éducative qui tient compte des besoins d’apprentissage de tous les enfants, y compris des enfants handicapés. Cependant, un grand travail reste à faire pour rendre les systèmes éducatifs véritablement inclusifs. Même lorsque les enfants handicapés ont accès à l’école, ils sont souvent exclus de l’apprentissage parce que les curricula ne sont pas adaptés à leurs besoins et/ou parce que les enseignants ne sont ni sensibilisés ni formés à leur prise en charge.
Les croyances populaires perpétuent la stigmatisation et l’exclusion
Les perceptions et attitudes négatives des familles et de la communauté en général, conditionnées par des croyances populaires encore solidement ancrées dans la société, constituent l’une des barrières les plus importantes à la scolarisation des enfants handicapés, et des filles en particulier. Le handicap est le plus souvent considéré comme une « tragédie » ou une « punition » infligée à la famille et conduit à la discrimination de l’enfant handicapé. Les filles handicapées sont particulièrement vulnérables à la stigmatisation et plus susceptibles d’être abandonnées ou maltraitées. Les campagnes de sensibilisation du public et l’engagement des communautés sont encore insuffisants pour contrecarrer ces croyances et prévenir les conséquences dommageables qu’elles entraînent. Selon certaines croyances populaires, les corps des personnes handicapées possèdent des propriétés magiques. Les filles avec une déficience intellectuelle sont particulièrement vulnérables aux abus et violences sexuelles car certains pensent qu’avoir des rapports sexuels avec elles va leur apporter la richesse ou le pouvoir, ou les guérir du SIDA.
L’éducation des filles handicapées est considérée comme un coût, non comme un investissement
La conception traditionnelle des rôles sociaux des hommes et des femmes influence l’investissement de la famille et de la communauté dans l’éducation des enfants. Le garçon, qui est considéré comme le futur responsable des revenus de la famille, sera plus facilement envoyé à l’école, ce qui le placera sur une meilleure voie pour l’obtention d’un emploi salarié. Ceci n’est pas le cas pour la fille, qui est confinée dans des activités domestiques. Les enfants handicapés sont très souvent considérés comme une charge supplémentaire pour la famille, et les filles handicapées plus encore. Les coûts pour l’éducation des filles handicapées sont jugés trop élevés, notamment en raison de la perte économique que cela représente. En effet, les filles handicapées contribuent souvent à la survie économique du foyer, à travers la mendicité ou en participant aux tâches domestiques. Dans la perception des familles, envoyer ces filles à l’école signifierait une perte économique plutôt qu’un gain.
L’éducation des enfants handicapés, c’est surtout un problème de pauvreté. Si une fille handicapée vient d’une famille riche, elle n’aura pas de problème pour aller à l’école. Un parent pauvre m’a dit un jour « Avant, mon enfant me faisait 2 500 francs par jour (en mendiant). Maintenant, il ne me fait plus rien depuis qu’il est à l’école ! » (Le Secrétaire Général de la Mairie de Maradi 1 et la chargée aux affaires sociales, Niger).
La variable « âge » aggrave la discrimination envers les filles handicapées
Lorsque les filles handicapées arrivent à être scolarisées, elles commencent souvent l’école tardivement. Par conséquent, elles atteignent l’âge de la puberté lorsqu’elles finissent le cycle primaire. La puberté augmente le risque d’abandon scolaire. De nombreuses filles handicapées sont déscolarisées à l’approche de la puberté afin de les protéger des violences sexuelles éventuelles et de grossesses précoces. Le manque de toilettes adaptées pour les filles, y compris les filles handicapées, notamment pendant les périodes de menstruations, est également une cause d’absences répétées et d’abandons.
L’éducation des enfants handicapés, c’est surtout un problème de pauvreté. Si une fille handicapée vient d’une famille riche, elle n’aura pas de problème pour aller à l’école
Recommandations
Pour les gouvernements des pays du Sahel, comme des autres pays à revenu faible et intermédiaire
- Accélérer la transformation vers des systèmes éducatifs inclusifs, capables de répondre aux besoins de toutes et tous les apprenantes et apprenants, y compris les filles handicapées, à tous les niveaux d’éducation – du préscolaire, au primaire, secondaire et supérieur ou professionnel. Cela suppose entre autres des infrastructures accessibles, y compris des infrastructures sanitaires, des curricula flexibles, ainsi que des supports pédagogiques sensibles au genre et au handicap.
- Mettre les moyens budgétaires nécessaires pour une mise en œuvre effective des politiques éducatives existantes en faveur des filles et des enfants handicapés. Appliquer une approche genre axée sur l’équité dans la budgétisation et l’allocation des ressources, ce qui permettra de mieux prendre en compte les besoins des filles handicapées. Prévoir des solutions pour réduire les coûts liés à l’éducation pour les familles les plus vulnérables (bourses scolaires, transferts monétaires, cantines, transports).
- Sensibiliser tous les acteurs éducatifs, et en particulier former les enseignants et les enseignantes, pour répondre aux besoins spécifiques des filles handicapées. Des modules spécifiques sur l’éducation inclusive, le handicap et le genre doivent être intégrés au cours de la formation initiale et continue des enseignants. Soutenir les enseignantes handicapées à assumer leur rôle de modèle dans les écoles.
- Mettre en place des mécanismes de concertation et de collaboration entre le secteur éducatif et les autres secteurs interconnectés. Afin d’offrir une réponse holistique aux défis auxquels sont confrontées les filles handicapées, il est essentiel de mettre en place des actions conjointes visant à combattre les stigma et les croyances, à favoriser l’insertion socio-économique des personnes handicapées et à garantir un accès équitable aux services de justice.
- Développer un système de collecte de données désagrégées (en particulier par âge, handicap et sexe) et d’identification des barrières, des besoins et des expériences en matière d’éducation, afin de développer des stratégies de réponse pertinentes.
- Assurer une participation significative des personnes handicapées, des parents, des apprenants et apprenantes, des professionnels de l’éducation, ainsi que de leurs organisations représentatives, à toutes les étapes du processus de prise de décision sur l’éducation inclusive.
Pour les bailleurs de fonds
- Utiliser une perspective d’intersectionnalité dans le développement des stratégies et des programmes, afin d’accorder une attention particulière à la situation spécifique des filles handicapées, en soulignant l’importance d’une participation égale à l’éducation et à la société.
- Adopter une double approche en matière de financement, i) en fournissant des ressources pour renforcer les systèmes d’éducation et les rendre inclusifs de manière générale et, en même temps, ii) en consacrant un flux de financement spécifique pour répondre aux besoins particuliers des filles handicapées. Ces allocations spécifiques doivent être identifiables et traçables, pour assurer la redevabilité et mieux évaluer les progrès et les lacunes.
- Augmenter les engagements financiers à la fois via l’aide bilatérale et via des initiatives multilatérales qui mettent en commun les ressources pour un plus grand impact sur l’éducation, comme le Partenariat Mondial pour l’Education, Education Cannot Wait et l’Inclusive Education Initiative.
Pour les organisations de la société civile
- Créer des partenariats, ainsi que des espaces d’échanges et de capitalisation, entre les acteurs impliqués dans le genre, le handicap et l’éducation inclusive au niveau local, national, et international afin de renforcer l’approche intersectionnelle.
- Plaider auprès de toutes les parties prenantes afin que le droit à l’éducation des filles handicapées soit davantage reconnu et pris en compte dans les politiques et programmes publics et dans la coopération internationale.
- Tenir les décideurs responsables pour les engagements pris et leurs obligations conformément aux conventions internationales et à l’Agenda 2030. Évaluer de manière indépendante les progrès et les lacunes dans la réalisation d’une éducation inclusive et de qualité pour tous et toutes.

