

Autrice : Thierry HOMMEL
Site de publication : Futuribles
Type de publication : Rapport
Date de publication : Février 2020
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Promulgués en 2015, les Objectifs de développement durable des Nations unies constituent le socle de la stratégie déployée par la communauté internationale pour réduire les disparités d’accès aux biens publics mondiaux et les inégalités de développement. Cette double ambition concerne particulièrement la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest dans laquelle des problèmes budgétaires, organisationnels et institutionnels continuent d’entraver le développement socio-économique des États membres. Les indicateurs statistiques reflètent ce « mal-développement » : les indices de développement humain des États ouest-africains sont, au mieux médiocres dans le cas du Cap-Vert, et indignes dans celui du Mali ou du Niger.
Sachant que l’IDH dépend fortement de la qualité de l’instruction, des dégradations seraient à anticiper : dans le contexte démographique ouest-africain, les systèmes éducatifs sont confrontés à une augmentation constante de la demande éducative. Aussi, sans une importante hausse des montants affectés à l’éducation, le niveau de dépense par élève, trop faible aujourd’hui, est susceptible d’encore diminuer. Ces perspectives expliquent le scepticisme d’une large majorité d’experts sur l’atteinte, en 2030, des cibles affichées par l’ODD numéro 4 dédié à l’éducation, à savoir l’accès à un cycle complet d’enseignement primaire et secondaire gratuit pour l’ensemble des filles et des garçons. Plus optimiste, une minorité envisage pour sa part les innovations numériques et l’intervention du secteur privé dans le champ de l’éducation comme des catalyseurs d’innovations favorables à l’atteinte de l’ODD 4. Cherchant à anticiper les évolutions possibles des systèmes éducatifs dans les 15 États membres de la CEDEAO, ce diagnostic prospectif s’intéresse : aux potentielles dynamiques d’évolution des taux d’accès à l’éducation de base ; à l’évolution des systèmes éducatifs et des systèmes d’acquisition des connaissances ; à l’adaptation des cursus aux besoins exprimés sur le marché du travail ; aux évolutions possibles en matière de financement; enfin, au rôle potentiel des innovations techniques et institutionnelles dans les transformations en cours et à venir.
Promulgués en 2015, les Objectifs de développement durable des Nations unies constituent le socle de la stratégie déployée par la communauté internationale pour réduire les disparités d’accès aux biens publics mondiaux et les inégalités de développement
Analphabétisme et exclusion du système scolaire dans la CEDEAO
Bien qu’elle présente, en 2019, des situations subrégionales contrastées, l’Afrique reste un mauvais élève en matière d’exclusion scolaire. Avec 21 % d’exclusion, l’Afrique subsaharienne affiche un taux supérieur à celui de l’Afrique du Nord 11 % . Dans cet ensemble subsaharien, les États ouest-africains ont souvent des performances des plus alarmantes. La sous-région compte une importante proportion de jeunes 15-24 ans analphabètes. En forte baisse, le pourcentage d’enfants non scolarisés, tableau 1, reste très préoccupant : la majorité des États de la CEDEAO laisse encore plus du quart des enfants en dehors des écoles primaires. Pays le plus peuplé d’Afrique, le Nigeria abritait ainsi en 2010 près de 20 % du total des enfants non scolarisés dans le monde ; les performances d’États comme le Burkina Faso, la Côte-d’Ivoire, la Gambie, la Guinée, le Liberia, le Mali ou le Sénégal restaient tout aussi alarmantes. Inversement, le Bénin, le Cap-Vert, le Ghana, la Sierra Leone ou le Togo auraient réalisé d’importants progrès : les taux d’exclusion dans ces pays sont globalement situés au niveau de la moyenne mondiale.
L’accès à l’école pour les filles a été renforcé. L’indice de disparité entre sexes dans l’accès à l’école primaire il s’obtient en divisant la valeur du taux de non-scolarisation chez les individus de sexe féminin par la valeur du même indicateur chez les individus de sexe masculin a progressé. En 1990, cet indice était favorable aux garçons dans l’ensemble des États de la CEDEAO. Désormais, les filles accèdent mieux à l’école primaire que les garçons au Sénégal avec 1,20 en 2017, au Burkina Faso 1,09 en 2017 et en Gambie 1,07 en 2016. La parité est atteinte ou quasi atteinte au Cap-Vert 1,02 en 2017, au Ghana 1,02 en 2017 et en Sierra Leone 0,97 en 2017, au Mali 0,91 en 2017 et au Togo 0,91 en 2017. L’indice de disparité reste encore très favorable aux garçons en Guinée 0,75 en 2016, en Guinée-Bissau 0,79 en 2010, en Côte-d’Ivoire 0,82 en 2017, au Liberia 0,85 en 2014, au Nigeria 0,88 en 2010, au Niger 0,88 en 2017 et au Bénin 0,89 en 2016.

Un accès à l’école primaire en progrès, des performances globales insuffisantes
Au cours des deux dernières décennies, les évolutions positives des taux brut et net d’accès corroborent la baisse de l’exclusion scolaire des jeunes en âge d’aller à l’école; ceci étant, ces indicateurs doivent être appréciés correctement. Un taux brut d’accès élevé indique un degré élevé d’accès au primaire. Sachant que le calcul porte sur les élèves de la première année, indépendamment de leur âge, ce taux brut peut 1) dépasser 100 %, et 2) inclure des enfants trop âgés ou trop jeunes, qui intègrent l’école primaire pour la première fois. Pour affiner l’image projetée, il est préférable de considérer l’évolution des taux nets portant sur des enfants d’âge identique.
Cette dernière est, dans l’ensemble, positive. Inversement, les progrès accomplis en matière de scolarisation préprimaire, étape souvent considérée comme essentielle pour poser les fondations d’une réussite scolaire future, restent marginaux : le nombre d’établissements est limité ; de plus, ils sont concentrés en ville. Tributaires de l’achèvement d’un cycle primaire, les progrès d’accès à l’enseignement secondaire sont sensibles mais restent insuffisants en Afrique de l’Ouest. Dans la sous-région, seuls les taux nets de participation et d’achèvement du primaire autour de 80 % du Ghana et du Cap-Vert sont satisfaisants : ils y expliquent la participation élevée au premier cycle du secondaire.
Dans les autres États, les déperditions au cours du cycle primaire sont responsables des faibles taux de transition du primaire vers le secondaire (tableau 3). Malgré les spectaculaires progrès accomplis en 20 ans, les filles scolarisées en primaire sont toujours plus exposées que les garçons au risque d’exclusion du premier cycle du secondaire au Niger, en Guinée, au Sénégal, au Burkina Faso, au Liberia ou au Togo. Ailleurs, le taux de transition des filles vers le premier cycle du secondaire est désormais favorable aux filles.

Évolution de l’accès à l’éducation de base à l’horizon 2030-2040 : le point de vue de Rohen d’Aiglepierre
Tendances lourdes
En 2030, les orientations de politique publique favorables au renforcement de l’accès à l’éducation de base resteront très probablement en vigueur dans les États de la CEDEAO. La communauté internationale devrait maintenir l’universalité de l’accès à la scolarité de base comme objectif prioritaire. La nature des progrès réalisés et la situation par rapport à l’ODD 4 resteront toutefois incertaines, et fortement tributaires du financement dédié.
Réduction des disparités hommes / femmes. Les politiques publiques et la communauté internationale devraient maintenir leurs efforts pour réduire les disparités entre hommes et femmes dans l’accès à l’éducation. Depuis le début des années 2000, l’accès des filles à l’école primaire n’a cessé de croître. La parité est déjà quasi atteinte dans la plupart des États. En 2020, les filles pourraient même mieux accéder à l’école primaire que les garçons au Sénégal, au Burkina Faso, en Gambie, au Cap-Vert, au Ghana, en Sierra Leone, au Mali et au Togo.
Malgré les spectaculaires progrès accomplis en 20 ans, les filles scolarisées en primaire sont toujours plus exposées que les garçons au risque d’exclusion du premier cycle du secondaire au Niger, en Guinée, au Sénégal, au Burkina Faso, au Liberia ou au Togo
Émergence
En 2030, l’accès au préprimaire pourrait rester une réalité pour les populations urbaines aisées. Actuellement, le préprimaire est encouragé par les institutions internationales mais n’est pas l’objet d’une attention soutenue des pouvoirs publics dans les États ouest-africains. Les ressources publiques restent allouées à la poursuite des efforts d’universalité du cycle primaire et du premier cycle secondaire. Elles ciblent également les formations techniques et professionnelles, et peu le préprimaire. Ce dernier reste une chasse gardée du secteur privé : les établissements d’accueil sont tournés vers les populations solvables.
Incertitudes majeures
Atteinte de l’ODD 4 en 2030 ? Des performances initiales faibles et une pression démographique soutenue entravent actuellement l’amélioration du système éducatif. Le renforcement recherché de l’accès à l’école primaire et secondaire pour les filles et les garçons est corrélé à l’évolution des financements. Plusieurs hypothèses sont alors envisageables à l’horizon 2030-2040 :
- Hypothèse prospective 1: fort renforcement des accès Les efforts de financement sont décuplés. Dans cette hypothèse, la couverture primaire généralisée est atteinte partout, hormis au Niger, au Mali et au Nigeria. Le Cap-Vert, le Bénin, le Ghana et la Sierra Leone disposent de bons niveaux d’éducation primaire. En termes de qualité, le Sénégal, la Côte-d’Ivoire, le Togo composent la tête d’un second groupe d’États.
- Hypothèse prospective 2: léger renforcement des accès Les efforts de financement sont accrus proportionnellement à la croissance de la population. Sur le plan quantitatif, le Bénin, le Cap-Vert, le Ghana, la Sierra Leone et le Togo approchent la couverture universelle d’un cycle primaire en 2030, mais l’éducation n’est pas de qualité. Dans les autres pays de la CEDEAO, l’accès universel au premier cycle n’est pas atteint en 2030.
- Hypothèse prospective 3 : maintien ou baisse de l’accès Les financements stagnent ou diminuent. La croissance démographique contrecarre l’augmentation de l’accès. Le handicap devient insurmontable, avec des financements en baisse. Seul le Cap-Vert atteint la couverture universelle pour le primaire en 2030. Les progrès réalisés dans les autres pays ralentissent. Les performances des systèmes scolaires diminuent et les zones rurales sont les plus touchées : l’accès à la scolarité de base se dégrade. Au Cap-Vert, au Ghana, en Sierra Leone et au Togo, le phénomène est de moindre importance que dans les autres États de la sous-région.
Là où la croissance démographique est la plus forte Niger, Mali, Burkina Faso, Nigeria et les oppositions au planning familial les plus élevées, il existe un réel besoin d’innovation de rupture pour absorber la croissance démographique.
Depuis 2015, la situation sécuritaire dégradée des États sahéliens contrarie les efforts effectués en faveur de l’intégration des enfants en milieu scolaire. La capacité des États à restaurer la sécurité sur leur territoire reste très incertaine actuellement. Or, elle conditionnera fortement les progrès réalisés dans le domaine de l’accès des jeunes en âge scolaire à des dispositifs d’apprentissage sous contrôle. Étant donné l’extension constatée de la menace au cours des cinq dernières années, il est difficile d’anticiper les évolutions possibles de la situation à l’horizon 2030, et plus encore à l’horizon 2040. Au cours des prochaines années, l’évolution de la menace sera déterminante : une neutralisation permettrait de réaffecter des financements publics orientés sur la sécurité vers le financement de l’accès aux biens publics. Capacité d’absorption de la croissance démographique. À l’horizon 2040, l’absorption de la croissance démographique au sein des États de la CEDEAO est tributaire 1) d’une augmentation des volumes de financement publics et privés dédiés à l’éducation, 2) d’un meilleur ciblage des priorités éducatives, 3) de la présence de dispositifs d’apprentissage complémentaires à l’École publique formelle pour absorber le surcroît d’élèves, et 4) des efforts réalisés pour accélérer la transition démographique. À l’horizon 2040, la mise en œuvre de politiques démographiques conduisant à une baisse progressive du nombre d’entrants dans le système scolaire permettrait d’alléger la pression des dépenses d’éducation sur les dépenses publiques. Aujourd’hui, les dépenses publiques d’équipement en infrastructures scolaires et en formation des enseignants sont insuffisantes. Malgré cela, elles restent difficilement soutenables et leur augmentation n’est pas garantie. Dans les États où la transition démographique est plus rapide, l’absorption de la demande éducative pourrait permettre de maintenir le rythme des progrès observés, ou de les accentuer après 2030 et surtout en 2040. Là où la croissance démographique est la plus forte Niger, Mali, Burkina Faso, Nigeria et les oppositions au planning familial les plus élevées, il existe un réel besoin d’innovation de rupture pour absorber la croissance démographique.

