

Auteur : Adrien Lorenceau, Ji-Yeun Rim et Toma Savitki
Site de publication: OCDE
Type de publication : Rapport
Date de publication : Mai 2021
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Aspirations des jeunes Africains
En Afrique, la majorité des élèves/étudiants souhaitent travailler dans le secteur public. Leur part, en incluant les organisations internationales et non gouvernementales dans le secteur public, va de 60 % en République du Congo à 78 % en Zambie. Ce constat confirme que l’emploi public reste très prisé des jeunes Africains, très vraisemblablement parce qu’il combine des caractéristiques appréciées des jeunes travailleurs, comme la stabilité et la sécurité de l’emploi. Ces préférences sont susceptibles d’influencer les choix éducatifs des jeunes hommes et femmes du continent.

La plupart des élèves/étudiants africains interrogés aspirent à des professions hautement qualifiées. Sur la base des définitions de la Classification internationale type des professions CITP, lorsqu’on leur demande quel type d’emploi ils aimeraient occuper, la grande majorité des élèves/étudiants déclarent souhaiter exercer une profession hautement qualifiée, du type directeur, cadre de direction et gérant, professions intellectuelles et scientifiques ou professions intermédiaires. Le Graphique 2 montre qu’en moyenne, dans les dix pays africains à l’étude, plus de 80 % des élèves/étudiants aspirent ainsi à exercer une profession hautement qualifiée, dont 62 % une profession intellectuelle ou scientifique, 5 % un poste de directeur, cadre de direction ou gérant, et 15 % une profession intermédiaire. Toutes ces professions requièrent au moins un certain niveau d’études supérieures, conformément aux catégories de la CITP.
On notera avec intérêt que les préférences professionnelles des élèves/étudiants sont très similaires d’un pays à l’autre. Le Libéria est le seul pays africain parmi les dix à l’étude où moins de la moitié des élèves/étudiants souhaitent exercer les professions les plus qualifiées, directeur, cadre de direction et gérant, et professions intellectuelles et scientifiques. Peu d’élèves/étudiants expriment en revanche le souhait d’exercer une profession moyennement qualifiée, de type travail de bureau, services, vente ou artisanat. En moyenne, seul un élève/étudiant interrogé sur sept a ainsi choisi les services, le commerce ou l’artisanat comme future profession préférée.
Les emplois du secteur des services sont les plus prisés par les élèves/étudiants du Libéria 8 %, tandis que ceux de l’artisanat sont les plus convoités par les élèves/étudiants d’Ouganda 11%. Les données montrent en outre que moins de 2 % des élèves/étudiants souhaitent devenir agriculteurs, tandis que seul 1 % aspire à travailler comme ouvriers d’assemblage dans le secteur industriel, même si ces activités sont souvent considérées comme un important moteur de croissance dans les pays en développement.

Inadéquation des compétences
L’inadéquation des compétences est peut-être le plus grand défi des jeunes travailleurs africains. D’après un indicateur subjectif, environ 55 % d’entre eux, en moyenne, estiment que leur niveau de qualification correspond à leur emploi. La nature de cette inadéquation des compétences, surqualification vs. sous-qualification, varie toutefois entre les pays. Environ 33 % des travailleurs s’estiment ainsi surqualifiés en Égypte, contre seulement 7 % environ au Libéria et en Ouganda. Parallèlement, un grand nombre de jeunes travailleurs s’estiment sous-qualifiés dans des pays africains comme le Bénin 42 %, Madagascar 37 %, la Tanzanie et l’Ouganda 34 %, le Libéria 30 %, et le Malawi et le Togo 27 %.

L’utilisation d’une approche normative comparant les qualifications réelles à celles requises pour l’emploi révèle des résultats similaires concernant l’inadéquation des compétences dans les différents pays, tout en mettant en évidence un phénomène plus marqué, avec seulement 29 % des jeunes travailleurs réellement qualifiés pour l’emploi qu’ils exercent.

Recommandations stratégiques
Il existe en Afrique un réel fossé entre les aspirations des jeunes et la réalité des marchés du travail. Les aspirations professionnelles des jeunes Africains ont ainsi peu en commun avec la demande de main d’œuvre actuelle et prévue dans la région, ce qui rend peu probable une transition facile des études à la vie active. À long terme, l’insatisfaction professionnelle peut entraîner des troubles sociaux, comme en témoigne le Printemps arabe de 2011. La mise en adéquation des aspirations professionnelles des jeunes et des différentes facettes de leur satisfaction professionnelle avec la réalité des marchés du travail peut donc jouer un rôle essentiel pour le bien-être de la jeunesse et la cohésion sociale en général. Or les politiques accordent trop peu d’attention aux aspirations des jeunes et à la compréhension de ce qui compte le plus à leurs yeux. Selon les données de dix pays africains, c’est la sécurité de l’emploi que les jeunes Africains valorisent le plus, comme un travail dans le secteur public. La plupart des élèves/étudiants africains interrogés souhaitent exercer une profession hautement qualifiée, et ce malgré le fait que la majorité d’entre eux n’ont pas le niveau d’éducation adéquat. Rares sont ceux qui souhaitent exercer une profession moyennement qualifiée, de type travail de bureau, services, vente ou artisanat.
Les emplois les moins prisés des jeunes Africains sont les activités liées au secteur agricole ou les emplois moyennement qualifiés du secteur manufacturier.
La majorité des jeunes 65 %, occupant actuellement un emploi souhaiteraient en trouver un nouveau mieux rémunéré. Les politiques peuvent néanmoins contribuer à remédier au décalage entre les préférences professionnelles des jeunes et les possibilités d’emploi qui s’offrent à eux.
Une double approche est alors recommandée : i) aider les jeunes à formuler des aspirations professionnelles réalistes, en phase avec le monde qui les attend ; et ii) améliorer la qualité des emplois en prenant dûment en considération les conditions de travail qui comptent à leurs yeux. Pour être réaliste, cette stratégie doit s’adapter au contexte spécifique de chaque pays et reconnaître que ce processus de mise en adéquation peut prendre du temps. Une stratégie efficace nécessitera alors un ensemble de mesures conjuguant objectifs à court et long terme, pouvant s’articuler autour des huit objectifs suivants :
Orienter les choix des élèves/étudiants en matière d’apprentissage et de carrière. Les responsables politiques doivent veiller à ce que les jeunes aient accès à des informations précises sur les perspectives du marché du travail et à des conseils efficaces sur la meilleure façon d’atteindre leurs objectifs.
Il est donc nécessaire de proposer des services d’orientation professionnelle de meilleure qualité et en phase avec les réalités du marché. Cela passe notamment par la mise en place de systèmes d’information solides sur l’éducation et le marché du travail, afin de permettre la collecte et l’analyse de données pertinentes et régulières sur les résultats éducatifs et les possibilités d’emploi.
Libérer le potentiel entrepreneurial des jeunes. Il est important de reconnaître que, dans de nombreux pays en développement, seuls un nombre infime de jeunes entrepreneurs aux caractéristiques bien spécifiques réussissent, tandis que la majorité se retrouve à exercer des activités de subsistance. Une approche globale est donc nécessaire pour agir sur tout l’éventail des facteurs favorables et défavorables à une meilleure performance entrepreneuriale, dont des programmes bien conçus de promotion de l’entrepreneuriat.
Renforcer l’attrait de l’agriculture et des professions moyennement qualifiées. Le secteur agricole absorbe actuellement la majorité des jeunes travailleurs dans de nombreux pays africains. Il offre la possibilité de créer davantage d’emplois pour les jeunes, à la fois en amont et en aval, que ce soit en tant qu’ entrepreneurs ou salariés de l’agriculture et de l’agroalimentaire. Pour renforcer l’attrait de l’agriculture aux yeux des jeunes, il est nécessaire d’intervenir sur plusieurs fronts. L’emploi dans le secteur agricole doit tout d’abord proposer des emplois décents, à commencer par la meilleure rémunération des agriculteurs et la modernisation des pratiques agricoles dans le respect des préoccupations environnementales. Les infrastructures rurales et de marché doivent en outre être améliorées en vue de renforcer l’accès à l’éducation, à la formation, aux intrants, aux marchés, aux technologies et aux financements.
Étendre la protection sociale aux travailleurs du secteur non étatique. Dans de nombreux pays en développement, les prestations de sécurité sociale restent largement adressées aux travailleurs du secteur public. En conséquence, l’emploi public est largement préféré par les jeunes, en particulier les femmes et les travailleurs vulnérables. La création d’un secteur non étatique moderne et attrayant pour les jeunes ne peut se faire sans la mise en place de systèmes nationaux complets de protection sociale qui étendent leur couverture aux travailleurs formels du secteur privé puis, progressivement, aux travailleurs informels.
Répondre aux préoccupations en matière de sécurité de l’emploi. Si la sécurité de l’emploi est une composante essentielle de la satisfaction professionnelle, un grand nombre de jeunes ont peu de chance de trouver un emploi stable. Il est donc important d’offrir une plus grande sécurité de l’emploi par le biais de dispositions contractuelles plus stables dans le secteur salarié, non seulement pour améliorer le bien-être des jeunes au travail, mais aussi pour aider les entreprises à attirer des travailleurs suffisamment qualifiés et les inciter à investir dans le développement des compétences. Il est par ailleurs nécessaire de protéger les travailleurs contre la perte de revenus. Dans les pays ne disposant pas d’allocations chômage, les dispositifs de protection de l’emploi, tels que les indemnités de licenciement, peuvent soutenir les travailleurs licenciés dans leur recherche d’un nouvel emploi et améliorer l’adéquation professionnelle, mais doivent être mieux appliqués.
Rendre le travail plus attrayant sur le plan financier. Dans le cadre d’un programme d’action plus large visant à améliorer la qualité de l’emploi dans les pays en développement, des efforts spécifiques doivent être consentis pour augmenter la productivité du travail et les possibilités de revenus des travailleurs faiblement rémunérés. Pour ce faire, les gouvernements doivent poursuivre leurs investissements dans une éducation de qualité pour tous et inscrire l’égalité de rémunération entre les femmes et les hommes dans la loi. Il est en outre nécessaire de rétablir le lien entre gains de productivité et évolution de la rémunération, et de veiller à ce que les entreprises et leurs propriétaires et gestionnaires répercutent leurs bénéfices, et améliorent ainsi le niveau de vie des travailleurs.
Réduire l’inadéquation des compétences. Parmi l’ensemble des mesures visant à réduire cette inadéquation figurent la mise à disposition de services d’orientation professionnelle de qualité pour les jeunes, l’investissement dans la qualité, la pertinence et la réactivité de l’éducation et de la formation initiale, ainsi que le développement de possibilités d’apprentissage en cours d’emploi et de formation continue au travail. Les politiques globales de développement et d’adéquation des compétences doivent en outre faire partie intégrante des stratégies plus larges de développement et tenir compte des contraintes spécifiques à chaque pays.
Encourager des relations de travail plus formelles. Des efforts doivent être consentis pour réduire les coûts du travail formel et en augmenter les bénéfices. Pour les jeunes entrepreneurs, les avantages d’une activité formelle sont souvent liés à la possibilité de jouir de la propriété légale de leur lieu d’activité et de leurs moyens de production, de bénéficier de contrats commerciaux exécutoires et d’allégements fiscaux, ou d’être couverts par des régimes de protection sociale abordables. Les coûts d’entrée dans l’économie formelle comprennent, quant à eux, la nécessité de payer des impôts et des cotisations de sécurité sociale, d’obtenir une licence, ou encore de déposer ses comptes. Le rapport coûts-bénéfices peut être différent pour les salariés du secteur informel, pour qui la formalisation signifie principalement l’obtention d’un emploi salarié formel donnant accès à contrat sûr et à un régime légal de protection sociale.

