

Auteur : Siham Habri
Site de publication : HAL Open Science
Type de publication : Rapport
Date de publication : Janvier 2026
L’émergence de l’IA dans le secteur public L’intelligence artificielle dans le secteur public répond à un besoin dans le cadre d’un mouvement mondial, pour changer la gouvernance et moderniser l’action publique. L’IA est un atout dans la transformation digitale et aide les administrations à traiter des données massives, à automatiser des processus et à améliorer la prédiction des résultats des politiques publiques. Comme le disent Brynjolfsson et McAfee 2017 », l’IA est devenue une des technologies les plus « généralistes », et ce, dans tous les domaines, même l’administration publique, et redéfinit les façons de décision et de création de valeur. Conceptuellement, l’IA fait référence à la capacité d’un système informatique à effectuer des tâches qui, dans le cas d’un humain, nécessiteraient une forme de raisonnement, d’apprentissage ou d’interprétation. L’apprentissage automatique est l’un des principaux sous-domaines de l’IA, impliquant des algorithmes qui apprennent à partir des données et augmentent leur compétence au fil du temps. De plus, l’automatisation fait référence à l’achèvement d’une série de tâches répétitives par des systèmes logiciels sans intervention humaine directe. Dans les bureaux administratifs, ces technologies réduisent la probabilité de commettre une erreur, accélèrent les processus et libèrent du temps qui peut être consacré à des tâches plus complexes.
L’incorporation de l’intelligence artificielle dans le secteur public peut également être expliquée sous l’angle de divers modèles de transformation numérique même si la Nouvelle Gestion Publique est le cadre dominant des années 1990, axé sur la performance, l’efficacité, la responsabilité et l’orientation client. Dans ce contexte, l’IA est considérée comme un outil précieux pour rationaliser les processus administratifs et améliorer la performance du secteur public. Cependant, ce cadre évolue vers des cadres plus holistiques, par exemple, la Gouvernance à l’ère numérique, qui souligne la nécessité d’exploiter stratégiquement les technologies pour une transformation fondamentale de la production et de l’organisation des services publics. Des cadres récents de gouvernance numérique soulignent l’importance des données, de l’automatisation, des plateformes et du rôle de l’automatisation dans la transformation de l’administration publique. Selon l’OCDE, l’IA est un élément central de la gouvernance numérique, car elle permet la personnalisation des services, la détection précoce des risques, la gestion proactive du territoire et une transparence accrue. De même, dans l’IA et la gouvernance adaptative du secteur public, Janssen et Van der Voort soulignent que l’IA facilite un modèle de gouvernance adaptative, dans lequel les organisations publiques s’ajustent continuellement aux flux de données et aux demandes changeantes des citoyens. De nombreuses études suggèrent que l’adoption de l’IA dans l’administration publique est influencée par des facteurs organisationnels, humains et institutionnels. Mikalef et al. montrent que la valeur créée par ces technologies dépend de la qualité des données disponibles, de la maturité numérique, des compétences techniques des travailleurs du secteur public et de l’existence d’une stratégie numérique claire.
De plus, la dimension institutionnelle est significative : les pressions réglementaires, les exigences de conformité et les normes internationales encouragent les administrations publiques à adopter progressivement l’IA pour améliorer la fiabilité, la rapidité et l’intégrité de leurs processus de décision. En synthèse, l’émergence de l’IA dans le secteur public résulte d’une combinaison de facteurs technologiques, organisationnels et institutionnels. Elle s’inscrit dans une transition progressive d’un modèle bureaucratique traditionnel vers une administration numérique, plus flexible et orientée données. Cette évolution appelle toutefois à une analyse structurée des cadres théoriques et des dispositifs de gouvernance encadrant l’usage de l’IA, afin d’en maîtriser les impacts sur la performance, la gouvernance et l’efficacité administrative.
Applications actuelles de l’IA dans les administrations publiques
Au cours des dernières années, le rôle de l’intelligence artificielle dans les administrations publiques s’est considérablement renforcé, porté par la volonté d’accroître l’efficience opérationnelle, d’améliorer la qualité des politiques publiques et de renforcer les services offerts aux citoyens. L’IA est désormais mobilisée dans de nombreux domaines administratifs, allant de l’automatisation des tâches répétitives à la lutte contre la fraude, en passant par l’analyse prédictive et l’amélioration de la relation entre l’État et les usagers. Cette diversité d’usages témoigne de la diffusion progressive d’un modèle d’administration publique plus flexible, interconnecté et orienté données.
L’une des applications les plus répandues de l’IA concerne l’automatisation administrative, reposant principalement sur la RPA et le traitement du langage naturel. Ces technologies permettent d’automatiser des tâches auparavant réalisées manuellement, telles que le tri de documents, l’approbation de demandes, l’enregistrement de plaintes ou le contrôle de dossiers internes. Wirtz et al. 2019 montrent que l’automatisation assistée par l’IA génère des gains significatifs en termes de réduction des délais, de diminution des erreurs humaines et d’allègement de la charge de travail des agents publics. De nombreuses administrations européennes ont ainsi déployé des robots logiciels pour automatiser leurs processus fiscaux, sociaux et administratifs. L’IA est également largement mobilisée dans le cadre de l’analyse prédictive des politiques publiques. Grâce à l’exploitation de données issues de sources multiples capteurs, plateformes numériques, bases de données administratives les administrations peuvent anticiper des évolutions socio-économiques, optimiser l’allocation des ressources et améliorer la gestion des services publics. Janssen et Kuk 2016 soulignent que les algorithmes prédictifs contribuent notamment à l’optimisation des flux hospitaliers, à la planification des infrastructures publiques et à l’identification de zones à risques, tant sur le plan sécuritaire qu’environnemental.
Des villes américaines ont ainsi recours à l’IA pour optimiser la circulation, anticiper les incidents urbains et améliorer la réactivité des services d’urgence. Les chatbots et assistants virtuels constituent une autre application majeure de l’IA dans la relation administration–citoyens. Ces systèmes offrent une assistance continue, 24 heures sur 24, pour répondre aux demandes d’information, accompagner les démarches administratives et assurer le suivi des dossiers. Selon Mergel, ces dispositifs contribuent à désengorger les centres d’appel, à fluidifier les interactions et à améliorer l’accessibilité des services publics, notamment pour les populations éloignées des guichets physiques. Le Canada et Singapour ont ainsi généralisé l’usage des assistants virtuels dans leurs administrations, favorisant une communication multicanale et personnalisée. Par ailleurs, l’IA joue un rôle croissant dans la prévention de la fraude, de la corruption et des conflits d’intérêts. Les algorithmes de détection d’anomalies permettent d’identifier des irrégularités dans les transactions publiques, les marchés publics ou l’attribution des aides sociales. En Estonie, pays pionnier de la numérisation administrative, l’IA est utilisée pour renforcer la surveillance des processus décisionnels et garantir l’intégrité de l’administration publique.
Enfin, les expériences internationales témoignent d’une appropriation progressive mais différenciée des technologies d’IA. L’Union européenne a élaboré une stratégie visant à promouvoir une utilisation éthique et responsable de l’IA tout en automatisant les services publics. Les États-Unis ont intégré des outils d’analyse prédictive dans les secteurs de la sécurité, de la santé et de la fiscalité. Le Canada encadre l’usage des algorithmes à travers la Directive sur la prise de décision automatisée, tandis que Singapour s’impose comme une référence mondiale avec son initiative « Smart Nation ». Ces expériences confirment que les bénéfices de l’IA dans l’administration publique sont conditionnés par l’existence d’un cadre réglementaire robuste, d’une gouvernance efficace des données et d’un investissement soutenu dans la formation des agents publics. Afin de synthétiser ces différentes applications et cadres conceptuels, un tableau récapitulatif des usages, des objectifs et des limites de l’IA dans les administrations publiques est proposé dans la section suivante.

Effets de l’IA sur la gestion publique
L’analyse de la littérature examinée met en évidence les effets de l’intelligence artificielle sur la gestion du secteur public. Les résultats montrent des impacts significatifs et multidimensionnels, touchant principalement la performance administrative, l’efficacité opérationnelle et la gouvernance publique. Ces effets se traduisent par une amélioration de l’efficacité opérationnelle, une réduction des coûts, une automatisation accrue des processus administratifs et un renforcement de la transparence. Ces constats confirment que l’IA constitue un levier central de transformation des pratiques de gestion publique et de la qualité des services rendus aux citoyens. La diminution des délais de traitement, l’accélération des procédures et l’amélioration de la précision décisionnelle figurent parmi les premiers effets observés de l’IA.
Par ailleurs, l’IA joue un rôle croissant dans la prévention de la fraude, de la corruption et des conflits d’intérêts. Les algorithmes de détection d’anomalies permettent d’identifier des irrégularités dans les transactions publiques, les marchés publics ou l’attribution des aides sociales. En Estonie, pays pionnier de la numérisation administrative, l’IA est utilisée pour renforcer la surveillance des processus décisionnels et garantir l’intégrité de l’administration publique
Ces éléments traduisent des gains significatifs en matière d’efficacité opérationnelle. Wirtz et al. montrent que l’automatisation intelligente des tâches administratives permet de raccourcir considérablement les cycles de traitement, tout en améliorant la cohérence et la fiabilité des décisions. Ces gains résultent de la capacité des algorithmes à traiter rapidement de grands volumes d’informations et à produire des analyses utiles à la prise de décision publique. Plusieurs pays, notamment l’Estonie, le Canada et Singapour, ont ainsi rapporté des améliorations notables de la performance opérationnelle à la suite de l’intégration de l’IA dans leurs systèmes administratifs. La littérature souligne également que la réduction des coûts administratifs constitue l’un des bénéfices les plus recherchés par les gouvernements. L’automatisation des processus permet de déléguer les tâches routinières aux systèmes intelligents, réduisant la charge de travail humaine et limitant les erreurs susceptibles de générer des coûts supplémentaires.
Selon l’OCDE, l’IA contribue à une gestion plus efficiente des ressources publiques en rationalisant les processus et en diminuant le recours à des interventions manuelles coûteuses. Les économies ainsi réalisées peuvent être réaffectées à des fonctions stratégiques, telles que la supervision, l’innovation ou la fourniture de services à forte valeur ajoutée, renforçant ainsi l’efficience budgétaire globale de l’administration publique. Un autre résultat central concerne l’automatisation des processus administratifs, domaine dans lequel l’IA exerce un impact particulièrement direct et structurant.
Les technologies telles que la Robotic Process Automation-RPA, les systèmes d’aide à la décision et les algorithmes d’apprentissage supervisé permettent l’automatisation systématique de tâches telles que l’enregistrement des demandes, le traitement des formulaires, la vérification des documents et la circulation interne de l’information. Mergel soutient que l’automatisation assistée par l’IA contribue à transformer les bureaucraties traditionnelles en organisations plus agiles, cohérentes et réactives aux besoins des usagers. L’IA est déjà mobilisée dans plusieurs administrations européennes pour automatiser les services fiscaux, sociaux et la gestion des ressources humaines.
Discussion : Enjeux, risques et limites
Bien que l’intelligence artificielle présente un potentiel considérable pour améliorer la gestion publique, son adoption s’accompagne de défis majeurs et de risques susceptibles de limiter ses bénéfices. La littérature met en évidence des enjeux d’ordre éthique, technologique, juridique et organisationnel qui, s’ils ne sont pas anticipés et encadrés, peuvent neutraliser les apports de l’IA ou générer de nouvelles vulnérabilités au sein des administrations publiques. Ces risques influencent directement les dimensions de performance, de gouvernance et d’efficacité analysées précédemment. Le premier enjeu concerne les risques éthiques liés à l’automatisation de la prise de décision dans des domaines sensibles de l’action publique. L’utilisation de systèmes algorithmiques complexes peut créer une asymétrie informationnelle entre les citoyens et l’administration, rendant certaines décisions difficiles à comprendre ou à contester. Wirtz et al.2019 soulignent que le manque d’applicabilité des modèles automatisés pose des problèmes de responsabilité et de légitimité démocratique. Ces limites peuvent affecter la gouvernance publique en réduisant la transparence et la confiance envers les institutions. Le deuxième enjeu porte sur les biais algorithmiques, largement documentés dans la littérature. Les systèmes d’IA étant fortement dépendants des données utilisées lors de leur entraînement, ils peuvent reproduire ou amplifier des discriminations existantes. Mehrabi et al.2021 montrent que ces biais peuvent se manifester dans des domaines tels que l’accès aux prestations sociales, la fiscalité, le logement ou la justice.
L’automatisation des processus permet de déléguer les tâches routinières aux systèmes intelligents, réduisant la charge de travail humaine et limitant les erreurs susceptibles de générer des coûts supplémentaires
Dans le secteur public, ces dérives peuvent conduire à des injustices systémiques et compromettre l’équité de l’action administrative. La performance et la légitimité des administrations publiques peuvent ainsi être directement affectées par une mauvaise maîtrise des biais algorithmiques. La protection des données personnelles constitue un autre enjeu central. Les administrations publiques traitent des données sensibles relatives à l’identité, à la santé, aux finances ou à la sécurité des citoyens. L’intensification de l’usage de l’IA accroît les risques liés à la cybersécurité et à la conformité aux cadres juridiques, notamment le RGPD dans les pays européens. Selon l’OCDE, les administrations doivent renforcer leurs capacités en gouvernance des données, en anonymisation et en cybersécurité afin de préserver la confiance des citoyens et garantir l’intégrité des systèmes publics. Une mauvaise gestion des données peut ainsi compromettre à la fois l’efficacité opérationnelle et la gouvernance publique.
Un autre risque concerne la dépendance technologique, résultant de l’utilisation de solutions propriétaires, d’algorithmes opaques ou de plateformes contrôlées par un nombre restreint d’acteurs privés. Cette dépendance peut fragiliser la souveraineté numérique des administrations, limiter leur capacité d’audit et générer des coûts élevés de maintenance ou de migration. Janssen et al. 2020 soulignent l’importance de privilégier des solutions ouvertes, transparentes et modulaires afin de préserver un contrôle stratégique sur les systèmes numériques et d’éviter un verrouillage technologique. Ce risque peut affecter durablement l’efficience et l’autonomie des organisations publiques.
Enfin, la transformation des compétences des agents publics constitue un enjeu organisationnel majeur. L’intégration de l’IA modifie la nature du travail administratif, en transférant certaines tâches répétitives vers des systèmes automatisés et en exigeant de nouvelles compétences liées à la gestion des données, à l’interprétation des résultats algorithmiques et à la supervision des technologies. Comme le souligne Mergel, les administrations publiques doivent investir dans la formation continue, développer une culture numérique et adapter leurs structures organisationnelles pour accompagner cette transition. Sans un renforcement des compétences humaines, les gains de performance et d’efficacité liés à l’IA risquent de rester limités ou de générer de nouvelles inégalités internes. En définitive, l’IA apparaît comme un puissant levier de modernisation de la gestion publique, mais son déploiement nécessite une approche équilibrée intégrant innovation technologique, éthique, gouvernance des données et accompagnement organisationnel. La capacité des administrations à maîtriser ces enjeux conditionnera la durabilité et la légitimité des transformations induites par l’intelligence artificielle.

