

Auteur : Jon TEMIN
Site de publication : CIGI
Type de publication : Article
Date de publication : Janvier 2026
Chaque année, de violents conflits déciment, déplacent et handicapent irrémédiablement des millions d’Africains. Un moyen de mesurer l’ampleur des dégâts consiste à répertorier les déplacements forcés souvent suscités par la violence : selon le haut-commissaire des Nations Unies pour les réfugiés, en 2024, 37 % des personnes déplacées de force dans le monde entier provenaient de l’Afrique sub-saharienne bien que cette région abrite seulement environ 15 % de la population mondiale. C’est en Afrique que se jouent actuellement plusieurs des conflits les plus destructeurs de l’humanité : la guerre civile au Soudan qui a débuté en 2023 a fait, selon certaines estimations, entre 150 000 et 200 000 morts; on estime que la violence qui fait rage en Éthiopie, dont l’escalade a débuté en 2020, aurait fait entre 300 000 et 500 000 morts, voire plus; et, en République démocratique du Congo, plus 5,6 millions de personnes sont déplacées à l’intérieur du pays, principalement à cause de la violence.
D’autres pays, notamment le Burkina Faso, le Mali, le Nigeria, la Somalie et le Soudan du Sud, sont le théâtre d’atrocités fréquentes perpétrées par des forces gouvernementales et des groupes armés. Et ces tendances de violents conflits ne montrent aucun signe d’amélioration appréciable sur le continent. La nature des conflits en Afrique évolue en partie en raison des progrès technologiques. Des drones font maintenant partie des principaux facteurs de violence au Sahel et au Soudan. Des dirigeants autoritaires enclins à la violence ont donc de nouveaux outils de surveillance à leur disposition.
Cependant, si les nouvelles technologies soutiennent des armées terrestres, elles peuvent aussi appuyer l’armée des personnes qui tentent de résoudre ces conflits : chaque jour, des milliers d’artisans et de médiateurs de la paix s’emploient à résoudre des conflits mortels qui font rage sur le continent, et leur accès croissant à de nouvelles technologies, surtout celles ancrées dans l’IA, suscitent la possibilité attrayante de leur permettre de prendre le dessus sur les auteurs de la violence. Dans ce mémoire, nous explorons la vitesse à laquelle le développement des outils de l’IA pourrait servir à résoudre les conflits en Afrique en mettant l’accent sur les processus diplomatiques formels de haut niveau dont l’objectif est de négocier des accords visant à mettre fin à la violence entre les belligérants et à traiter la racine des conflits.
Ces outils comprennent de grands modèles linguistiques capables d’analyser et de produire des textes, des systèmes d’apprentissage-machine utilisés pour analyser les comportements et les médias sociaux, ainsi que des technologies immersives, comme la réalité étendue et la réalité virtuelle, susceptibles de faciliter les négociations et la planification de scénarios. Dans l’ensemble, les outils de l’IA constituent un potentiel transformateur en matière d’alerte rapide, de planification de scénarios, de soutien à la négociation, d’inclusion au processus de paix et de mise en œuvre des accords de paix, mais ils commencent seulement à être utilisés et n’ont pas fait leurs preuves, et même lorsqu’on les emploie pour faire le bien, ils comportent des risques, notamment celui de provoquer des biais susceptibles d’entacher les données et les algorithmes.
De plus, les outils de l’IA ne peuvent pas être plus utiles que les données par lesquelles ils sont formés et auxquelles ils ont accès. Ces données peuvent être éparses, surtout dans les zones de conflit caractérisées par des chamboulements et des déplacements. Le fait que la majorité des entreprises africaines ne suscitent pas le développement de l’IA, bien que nombre d’entre elles soient à la tête d’efforts avant-gardistes pour l’adapter aux circonstances locales et l’emploient pour des causes louables, notamment l’élimination de conflits destructeurs, pose problème. Ce mémoire comporte trois sections. La première porte sur les façons limitées dont l’IA est actuellement utilisée dans la résolution des conflits et, de façon plus générale, comment elle peut être utilisée à l’avenir. Dans la deuxième, nous décrivons les obstacles à la réalisation de ces usages particuliers de l’IA et les risques connexes. Dans la troisième, nous présentons plusieurs propositions concernant les prochaines étapes à suivre pour employer efficacement l’IA afin de résoudre les conflits en Afrique.
Médiation et soutien diplomatique
Pour l’avenir prévisible, les conflits entre des êtres humains seront résolus par des humains, mais les outils de l’IA peuvent habiliter les diplomates et les médiateurs à la table des négociations à saisir des connaissances, des efficiences et des idées nouvelles à l’aide de plusieurs moyens :
→ Comprendre les personnes touchées : Il arrive que les principaux acteurs d’un conflit soient bien connus, mais ils sont parfois aussi dissimulés, par exemple les chefs militaires qui sont montés en grade, mais qui ne sont peut-être pas au sommet de la hiérarchie, ou les dirigeants rebelles qui agissent principalement dans les régions rurales. Dans ces cas, l’IA peut servir à développer des profils d’antécédents, de points de vue sur le monde et d’incitatifs de dirigeants, s’il y a suffisamment de données en ligne pour élaborer ce tableau. Bien que les données puissent être rares, des efforts émergents qui associent l’intelligence libre, des extraits des médias sociaux et des renseignements obtenus localement laissent penser que ces fossés se rétrécissent, ce qui rend un tel profilage de plus en plus faisable, même dans des environnements complexes.
→ Brève présentation des options d’accord et ébauche du texte : Les médiateurs ébauchent et perfectionnent souvent des accords, qu’ils remettent ensuite aux parties belligérantes à des fins d’examen. L’IA peut venir à leur rescousse dans cette situation : par exemple, une IA faite sur mesure formée à partir d’une bibliothèque d’accords de paix pertinents et d’autres documents peut proposer des options d’accord et un langage spécifique. Une critique fréquemment émise à l’endroit des accords de paix est le fait qu’ils utilisent des formules similaires dans tous les contextes, que ce soit lors des arrangements de partage des pouvoirs ou durant les intervalles précédant les élections.
Dans certains cas, ces stratégies sont justifiées, mais l’IA pourrait être capable d’élargir l’imagination des médiateurs de sorte à leur permettre de dépasser les solutions traditionnelles. Bien que les modèles de l’IA soient initialement inspirés par des accords passés, leur valeur vient de leur capacité à cerner de nouvelles combinaisons de ressources, des solutions parallèles issues d’autres régions ou des formules entièrement nouvelles qui ne pourraient pas être révélées par la seule mémoire humaine. L’IA pourrait ainsi non seulement refléter des pratiques existantes, mais aussi les étendre, en fonction du niveau de créativité des médiateurs qui exploitent ces outils.
→ L’élaboration de scénarios futurs : L’IA peut aider les médiateurs à comprendre les conséquences potentielles des choix faits à la table des négociations. Par exemple, sur la base de données historiques et de données en temps réel, les outils de l’IA pourraient modéliser comment différentes versions d’un accord de paix sont susceptibles d’évoluer avec le temps, et mettre ainsi au jour des tensions ou des réussites probables. Cette capacité pourrait être améliorée par des jumeaux numériques : les simulations d’environnements conflictuels dynamiques fondées sur les données et les technologies de la réalité étendue qui permettent aux médiateurs et aux négociateurs de s’immerger dans des scénarios futurs plausibles. En rendant visibles et concrets les résultats de différents choix, les outils de l’IA pourraient éclairer et améliorer la prise de décisions.
→ Ébauches d’accords de l’« équipe rouge » : En lien avec le développement de scénarios, les outils de l’IA peuvent tester la capacité des accords ébauchés de résister aux pressions en cernant des aspects susceptibles de les affaiblir et, de ce fait, de favoriser les conflits. Une fois ces faiblesses révélées, il est possible d’y remédier par des négociations.
→ Facilitation de la traduction et de la communication en temps réel : De façon pratique, l’IA peut servir à rendre les négociations plus efficaces, surtout dans un environnement multiculturel. Les outils de l’IA peuvent, en effet, offrir une traduction en temps réel, transcrire les notes de réunions et résumer des conversations, des tâches traditionnellement réalisées par des médiateurs et d’autres professionnels, qui ont ainsi maintenant la liberté de se concentrer sur les aspects centraux des négociations. Pour concrétiser ces capacités, il faudra réaliser des investissements ciblés dans des technologies linguistiques et des infrastructures numériques dans toute l’Afrique. Bien que les outils de traduction de l’IA fonctionnent bien en arabe, en français et en anglais, ils sont encore limités pour bien des langues africaines.
La gouvernance et la souveraineté des données
Comme ce sont des entreprises non africaines qui conçoivent et contrôlent les systèmes de l’IA les plus actuels, nous sommes confrontés à des problèmes urgents concernant la souveraineté et la sécurité des données. Dans certains cas, les outils de l’IA décrits ici nécessitent un accès à des renseignements sensibles concernant la dynamique politique, les tensions sociales et le sentiment public. Lorsque ces données sont traitées par des systèmes contrôlés par une puissance étrangère ou conservées sur des serveurs outre-mer, il est légitime de se poser des questions concernant le contrôle ultime de l’information, car il n’est alors pas impossible que des acteurs étrangers manipulent ces données pour promouvoir leurs intérêts dans un conflit.
En même temps, comme une grande partie de la violence qui a cours en Afrique est perpétrée par des États, les données sur le sentiment du public deviennent particulièrement sensibles lorsque les points de vue ont tendance à s’opposer aux intérêts gouvernementaux, ce qui signifie que le contrôle gouvernemental sur les données, ou même leur conservation interne, pose aussi des risques. Parallèlement à l’interopérabilité avec les systèmes internationaux, il faut faire du renforcement des capacités de l’Afrique dans le domaine de l’IA l’objectif à long terme, sans perdre de vue que les questions liées à la gouvernance des données dépendent fortement du contexte, surtout dans les zones de conflit.
Le contrôle de la mise en œuvre de l’accord de paix
Trop souvent, la signature d’un accord est considérée comme la fin d’un processus et non pas comme le commencement d’une nouvelle phase qui nécessite un examen approfondi. Pour les diplomates et les médiateurs, la tentation de vouloir obtenir à tout prix un accord peut être intense et épuisante, et ils sont alors naturellement conduits à tourner leur attention dans une autre direction. En effet, une fois l’accord signé, les médias et le public en général ont tendance à ne plus se préoccuper du problème.
Cette situation met en péril le contrôle de la mise en œuvre de l’accord, mais rend aussi l’automatisation très utile : les outils de l’IA peuvent potentiellement servir à contrer la léthargie postérieure à l’accord grâce au suivi en ligne des rapports sur les violations de l’accord, au contrôle des données satellite afin d’éviter ces violations et au suivi de l’évolution des étapes énoncées dans l’accord, si suffisamment de données utiles sont disponibles. Ce contrôle automatisé et accessible au public peut rendre les lacunes de la mise en œuvre plus visibles, ce qui facilite le maintien de la pression diplomatique et publique d’aller jusqu’au bout. En abaissant le coût de la supervision et en élargissant les critères d’accès à l’information sur le respect de la conformité à l’accord, l’IA peut intensifier la pression exercée sur la mise en œuvre.

