

Bergedor Hadjihou
Amoussou Charlemagne Andoche. Derrière ce nom à l’état civil se trouve Lolo Andoche, figure de la mode béninoise et l’un des précurseurs du prêt-à-porter « Made in Africa » au Bénin. Son nom de créateur trouve son origine dans son enfance. À la maison, ses parents l’appelaient « Charlo », diminutif de Charlemagne, devenu ensuite « Lolo ». Andoche est l’un de ses prénoms.
Vendredi 19 juin 2026, à 11 heures, Lolo Andoche nous reçoit dans son atelier d’Agontinkon, à Cotonou. Il est au téléphone avec un fournisseur. À peine l’appel terminé, son téléphone sonne à nouveau. La fin de matinée est chargée.
Dans son bureau, le mètre ruban de couturier n’est jamais très loin. Une porte intérieure ouvre directement sur l’atelier où les machines à coudre sont alignées. Certains employés dessinent au crayon, d’autres cousent. Lolo Andoche passe d’une allée à l’autre, regarde l’avancement du travail, s’informe des commandes et taquine quelques membres de son équipe.
À un moment de l’entretien, il fait venir un employé avec une chemise. Il faut choisir la couleur du bouton. Le détail est discuté, tranché, puis la conversation reprend. La scène dit quelque chose de l’homme avant même qu’il ne le formule. Chez Lolo Andoche, la création reste liée au geste, à l’œil et à l’attention portée au moindre détail. Derrière sa marque et une activité qui rythme désormais son quotidien se dessine pourtant un parcours qui n’avait rien d’écrit d’avance.
1989, l’année où la couture entre dans sa vie
Fils d’un officier de police et d’une commerçante, il grandit au rythme des affectations de son père. Il commence l’école à Porto-Novo, la capitale du Bénin, poursuit notamment à Cotonou et à Calavi, puis termine une partie de son parcours scolaire à Bohicon. De son père, il dit avoir hérité la rigueur. De sa mère, vendeuse de pagnes, lui vient notamment le goût du commerce, cette capacité à confectionner un vêtement, mais aussi à savoir le vendre.
Avant de devenir styliste, il aime déjà « la sape ». Il participe à des concours de sape et de danse et dessine des modèles qu’il fait réaliser. Puis survient l’année blanche de 1988-1989, dans un Bénin secoué par une profonde crise politique, sociale et économique. L’interruption des cours change sa trajectoire.
De retour à Cotonou, il demande à son père l’autorisation d’apprendre la couture. « Pour moi, c’était pour savoir coudre. Mais pas pour faire le métier de bout en bout », se souvient-il.
Son père accepte. Sa mère est déjà décédée. Le jeune homme entre en formation chez Peter Toss, créateur béninois qu’il décrit comme un mentor, un innovateur et surtout un travailleur infatigable. Il reste trois ans.
Le souvenir qu’il conserve de son maître est précis : Peter Toss pouvait travailler jusqu’à 21 ou 22 heures et, s’il le fallait, dormir sur son lieu de travail. Surtout, il semblait ne jamais être à court d’idées. « Il n’était pas limité dans la création », dit Lolo Andoche. Cette culture du travail et cette exigence créative vont durablement le marquer.
L’apprentissage devient rapidement une activité économique. Pendant sa formation, il confectionne déjà des vêtements qu’il vend à des amis. Eux aussi ont été touchés par l’année blanche et certains commencent à gagner leur vie dans le transit, le journalisme, l’animation radio ou d’autres activités. Ils deviennent ses premiers clients.
La couture, qui ne devait être qu’une compétence supplémentaire, prend alors une autre dimension. « J’ai pris le goût », résume-t-il. Il pensait depuis longtemps qu’il ferait du commerce, quel que soit son métier. Il avait aussi eu un penchant pour la médecine. La mode finit par réunir création et commerce.
Le pari précoce du prêt-à-porter africain
Après sa formation, Lolo Andoche complète son apprentissage par des stages, des recherches et des voyages hors du Bénin. Une idée l’obsède, celle de développer le prêt-à-porter, encore peu structuré dans le pays à cette époque.
Il ne veut pas seulement confectionner des pièces à la demande. Il veut produire davantage, penser en volume et faire du tissu africain une matière de prêt-à-porter. Avec le recul, il revendique ce choix comme l’un des marqueurs de son parcours. « Je peux dire que je suis parmi les précurseurs du prêt-à-porter Made in Africa », affirme-t-il.
Puis viennent les défilés et les rencontres qui élargissent son horizon. Il évoque notamment un grand défilé organisé à la fin de 1999, à l’occasion du passage à l’an 2000. Il y rencontre plusieurs personnalités de premier plan, parmi lesquelles des chefs d’État béninois, africains et européens. Certaines de ces rencontres lui ouvrent de nouvelles portes. Il est ensuite associé à un projet de la Chambre de commerce et d’industrie du Bénin (CCIB), qui le conduit à être retenu parmi de jeunes entrepreneurs africains pour une formation en Belgique.
Une idée l’obsède, celle de développer le prêt-à-porter, encore peu structuré dans le pays à cette époque
Mais son parcours n’a pas été fait que de défilés, de voyages et de rencontres prestigieuses. L’un de ses souvenirs les plus marquants est aussi l’un des plus douloureux. Alors qu’il devait participer à un défilé à Lomé au Togo, Lolo Andoche avait déjà acheminé une première partie de sa collection dans la capitale togolaise. Il était revenu à Cotonou pour récupérer la suite lorsqu’il a été victime d’un accident sur la route.
Il garde de cet épisode le souvenir de l’une des épreuves les plus difficiles de sa trajectoire professionnelle. Trois mois d’hospitalisation et, avec eux, le doute. Pour la première fois, l’idée d’abandonner la mode lui traverse sérieusement l’esprit. « J’ai failli tout arrêter », confie-t-il.
Il choisit pourtant de poursuivre. Lorsqu’il revient sur son parcours, au-delà des événements qui l’ont jalonné, Lolo Andoche ramène constamment la conversation vers ce qui semble constituer le cœur de son projet, donner une identité à la mode béninoise.
Faire reconnaître le Bénin par son textile
Pour Lolo Andoche, créer ne consiste pas uniquement à produire de beaux vêtements. Il faut aussi « se démarquer et s’affirmer ». Cette volonté explique son travail autour du kanvo, le tissu traditionnel tissé à la main au Bénin.
Il se souvient de manifestations de mode à l’étranger où les créateurs béninois n’étaient pas immédiatement identifiables par un textile propre à leur pays. D’autres nations ouest-africaines avaient déjà réussi à associer certains tissus à leur image. Le Bénin, estime-t-il, devait lui aussi construire cette reconnaissance.
« Il faut qu’on se fasse remarquer par notre identité, notre identité textile », explique-t-il.
Le kanvo devient ainsi l’un des supports de cette affirmation. Lolo Andoche rappelle toutefois qu’un textile artisanal n’est pas nécessairement un textile bon marché. Selon lui, un artisan peut consacrer une journée entière à tisser près d’un mètre de kanvo. Cette lenteur, ce travail manuel et le savoir-faire incorporé dans la pièce lui donnent une valeur qui ne peut être comparée à celle d’un tissu sorti d’une chaîne industrielle.
Cette défense du savoir-faire traditionnel n’empêche pourtant pas le styliste de plaider, dans le même temps, pour l’industrialisation. Préserver la valeur de l’artisanat tout en développant une industrie capable de produire pour le plus grand nombre constitue ainsi l’un des paradoxes de sa vision.
Il se souvient de manifestations de mode à l’étranger où les créateurs béninois n’étaient pas immédiatement identifiables par un textile propre à leur pays. D’autres nations ouest-africaines avaient déjà réussi à associer certains tissus à leur image. Le Bénin, estime-t-il, devait lui aussi construire cette reconnaissance
Le Made in Benin ne peut pas rester un luxe
À l’entendre, le principal obstacle à l’essor de la mode béninoise n’est plus seulement la créativité. Il est économique.
« Le premier problème, c’est le coût de revient de la matière première », affirme-t-il. Pour Lolo Andoche, le développement du Made in Benin passe par la possibilité pour toutes les catégories de la population de porter des vêtements fabriqués localement. La mode comporte du basique, du classique et du haut de gamme, rappelle-t-il. Pour qu’un véritable marché intérieur se développe, il estime nécessaire de proposer une offre à la portée du plus grand nombre.
Le propos peut surprendre venant d’un créateur dont les vêtements sont parfois perçus comme relativement chers par une partie du public. Mais Lolo Andoche fait justement la distinction entre le haut de gamme, notamment certaines pièces réalisées à partir de matières artisanales comme le kanvo, et les vêtements basiques qui pourraient être produits en plus grande quantité. Selon lui, l’industrialisation doit permettre de proposer des vêtements fabriqués au Bénin à des prix adaptés aux différentes catégories de revenus. Le consommateur pourrait alors plus facilement privilégier une pièce produite localement plutôt qu’un vêtement importé de seconde main.
Mais cette démocratisation suppose de changer d’échelle. La confection artisanale ne suffit pas pour produire des volumes importants à des prix abordables. Il faut une industrie textile et de confection.
Préserver la valeur de l’artisanat tout en développant une industrie capable de produire pour le plus grand nombre constitue ainsi l’un des paradoxes de sa vision
Le raisonnement part du constat simple que le Bénin est un important producteur de coton. Pour Lolo Andoche, l’enjeu est donc de transformer davantage cette ressource sur place et de rendre les matières textiles accessibles aux producteurs locaux. Il cite les développements industriels en cours au Bénin comme un motif d’espoir et regarde aussi vers le Ghana, la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso, où certaines matières textiles sont déjà produites localement.
Dans son esprit, l’effet pourrait dépasser largement les ateliers de couture. Si la confection se développe, explique-t-il, les fournitures, les accessoires, l’emballage et les autres métiers de la chaîne suivront parce qu’un marché aura été créé.
« La mode est déjà une identité »
Cette économie de la mode possède aussi, pour lui, une dimension culturelle. « La mode est déjà une identité », lance-t-il.
Porter un vêtement fabriqué au Bénin ne serait donc pas seulement un choix esthétique. Ce serait également, selon lui, une manière de soutenir un secteur productif national, les emplois qui l’accompagnent et, lorsque les produits sont exportés, la capacité du pays à créer des revenus au-delà de son marché intérieur.
La diaspora joue, à ses yeux, un rôle important dans ce mouvement. Les vêtements africains s’affichent aujourd’hui plus facilement dans les rues de Paris ou de New York. Là où les couleurs africaines pouvaient autrefois être jugées trop voyantes, elles sont désormais recherchées et assumées.
Cette visibilité croissante de la création africaine a cependant son revers. Les créations circulent davantage, mais elles sont aussi reproduites et parfois illégalement copiées. Sur ce terrain, Lolo Andoche se montre pragmatique. À l’ère des réseaux sociaux et de la mondialisation, il doute qu’un créateur puisse empêcher toute imitation. Sa réponse tient plutôt dans la qualité et le positionnement : « Il vaut mieux travailler, faire un travail particulier, difficile à copier. »
Transmettre et faire grandir le secteur
Dans l’atelier d’Agontinkon, la transmission se vit au quotidien. Autour de Lolo Andoche, les collaborateurs s’activent tandis que les plus jeunes se familiarisent avec les exigences du métier et perfectionnent leur savoir-faire. Lolo Andoche porte un regard nuancé sur la formation dans le secteur. Les centres sont nombreux, dit-il, certains très bons, d’autres moins. Mais un jeune ambitieux peut continuer à progresser par l’expérience, les stages et le travail sur le terrain.
Il conseille d’ailleurs aux débutants d’accepter de faire des stages afin d’apprendre davantage. « C’est dans les stages qu’on apprend le plus », estime-t-il.
Son propre parcours donne du poids à cette insistance sur l’apprentissage continu. Celui qui était entré dans un atelier pour simplement « savoir coudre » a construit une marque, voyagé, présenté ses créations et participé à la mise en avant du prêt-à-porter africain au Bénin.
Plus de trois décennies après ses débuts, Lolo Andoche n’envisage pourtant pas la fin de son parcours. Lorsqu’on l’interroge sur ses rêves et ses projets, il revient à ce qui a toujours guidé sa trajectoire, le travail, avec l’ambition de développer davantage les marchés local et international et de contribuer à la croissance de tout le secteur de la mode.
Et faire en sorte qu’un jour, au-delà d’une marque ou d’un créateur, un vêtement puisse être regardé ailleurs et reconnu immédiatement pour ce qu’il est : béninois.
Source photo : gaskiyaniinfo.bj
Bergedor Hadjihou est consultant au sein du think tank WATHI, où il s’intéresse particulièrement aux politiques publiques, à la gouvernance numérique et aux enjeux de sécurité en Afrique de l’Ouest. Journaliste béninois, il est titulaire d’un Master 2 recherche en sciences juridiques et d’une licence professionnelle en journalisme. Il cumule plus de sept années d’expérience dans les médias au Bénin, notamment au quotidien Fraternité et à la télévision Canal3 Bénin, et concentre ses travaux sur les questions sociales, migratoires et de droits humains.

