Il y a encore quelques mois, la crise de la dette sénégalaise était surtout une affaire de chiffres. Aujourd’hui, elle est aussi devenue une question politique. Fin juillet 2026, le président Bassirou Diomaye Faye a lancé son propre parti, Kiiraay – Les Patriotes Républicains. Cette décision acte la rupture avec Ousmane Sonko, son ancien Premier ministre et celui avec lequel il avait remporté l’élection présidentielle de 2024. Or cette recomposition intervient au moment où le Sénégal doit mener l’un des ajustements budgétaires les plus délicats de son histoire récente.
Pour comprendre pourquoi, il faut revenir à ce qui a été découvert dans les comptes publics. Pendant longtemps, les statistiques officielles situaient la dette du Sénégal à environ 74 % du PIB à la fin de 2023. Après l’alternance politique de 2024, les nouvelles autorités lancent un audit. En février 2025, la Cour des comptes publie ses conclusions. Pour 2023, elle évalue la dette de l’administration centrale à 99,7 % du PIB. Près de 25 points de plus que le chiffre communiqué jusque-là.
Depuis, d’autres chiffres sont apparus. La stratégie de dette publiée par le gouvernement retient 119 % du PIB à la fin de 2024. Le FMI, lui, arrive à environ 132 %. Mais ces chiffres ne mesurent pas exactement la même chose. Et c’est important pour comprendre le débat. Le chiffre de 119 % porte sur la dette de l’administration centrale. Celui du FMI utilise un périmètre plus large : l’ensemble du secteur public. Il intègre notamment des engagements qui dépassent le seul budget de l’État.
Cette différence nous apprend déjà quelque chose sur la dette publique. Avant même de demander combien un pays doit, il faut savoir ce que l’on compte. Une dette contractée directement par l’État est relativement facile à identifier. Mais il faut aussi regarder certains établissements publics, les arriérés de paiement ou d’autres engagements susceptibles, à terme, de peser sur les finances publiques.
Au Sénégal, l’audit a précisément révélé que le déficit et l’endettement avaient été largement sous-estimés dans les données communiquées pendant plusieurs années. La Cour des comptes estime par exemple que le déficit budgétaire de 2023 atteignait 12,3 % du PIB, contre 4,9 % annoncé auparavant. Le problème n’était donc pas seulement que le Sénégal avait beaucoup emprunté. C’était aussi que l’information disponible ne permettait pas de mesurer correctement l’ampleur de cet endettement.
Mais comment en est-on arrivé là ? Une partie de l’histoire commence bien avant la crise actuelle. Au cours de la décennie précédente, le Sénégal a fortement investi dans ses infrastructures. Le TER. L’autoroute Ila Touba. Les infrastructures portuaires. L’énergie. Cette stratégie s’inscrivait notamment dans le Plan Sénégal Émergent lancé sous Macky Sall. L’idée était d’utiliser l’investissement pour lever certains freins au développement : améliorer les transports, réduire les coûts logistiques, renforcer l’approvisionnement énergétique et soutenir l’activité économique.
Le niveau d’investissement public était élevé. Et économiquement, le raisonnement peut se défendre. Une infrastructure financée aujourd’hui peut augmenter la capacité de production d’un pays pendant plusieurs décennies. Une route réduit les temps de transport. Une infrastructure ferroviaire facilite les déplacements. Une production électrique plus fiable peut réduire les coûts supportés par les entreprises.
Mais la rentabilité économique d’un investissement public ne dépend pas uniquement de son existence. Il faut aussi prendre en compte son coût, son utilisation et surtout les gains de productivité qu’il produit réellement. Car l’argent emprunté pour construire aujourd’hui devra être remboursé demain.
Au fil des années, le Sénégal a diversifié ses sources de financement. Aux prêts accordés par les institutions internationales et les partenaires bilatéraux se sont ajoutés les Eurobonds sur les marchés internationaux et les émissions sur le marché régional de l’UEMOA.
Puis plusieurs chocs se sont succédé. La pandémie de Covid-19. La hausse des prix alimentaires. Le renchérissement de l’énergie après l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Pendant la pandémie, le fonds FORCE-COVID représentait à lui seul jusqu’à 1 000 milliards de francs CFA, soit environ 7 % du PIB de l’époque. Il fallait soutenir les ménages, les entreprises et le système de santé. Puis les subventions énergétiques ont à leur tour pesé sur le budget lorsque les prix internationaux ont augmenté.
Dans le même temps, à partir de 2022, les taux d’intérêt mondiaux sont remontés. Le Sénégal s’est donc retrouvé avec des besoins de financement importants au moment où emprunter devenait plus coûteux. C’est dans cette trajectoire que s’inscrit la découverte des dettes qui n’avaient pas été correctement déclarées. Et ses conséquences ont été immédiates. Le programme de 1,8 milliard de dollars conclu avec le FMI a été suspendu. Les agences de notation ont dégradé la note souveraine du Sénégal. Et le pays a dû financer une plus grande partie de ses besoins sur le marché régional.
Le problème devient alors très concret. Une dette élevée coûte des intérêts. Ces intérêts sont payés avec le budget. Chaque franc supplémentaire consacré au service de la dette est un franc qui n’est pas immédiatement disponible pour une autre dépense, sauf à augmenter les recettes ou à emprunter davantage. Et lorsque la dette doit être refinancée à des taux plus élevés, cette contrainte peut rapidement se renforcer.
C’est dans ce contexte que les autorités ont présenté, en août 2025, le plan Jubbanti Koom. Le Plan de redressement économique et social. L’objectif annoncé était de mobiliser plus de 5 000 milliards de francs CFA sur quatre ans en donnant davantage de place aux ressources internes et en réduisant la dépendance à l’endettement extérieur. Cela passe notamment par davantage de recettes fiscales, une rationalisation des dépenses et un meilleur suivi des engagements de l’État.
La question des recettes est centrale. Le Sénégal dispose d’une économie importante à l’échelle de l’UEMOA, mais l’État doit parvenir à prélever suffisamment de ressources pour financer ses politiques publiques et servir sa dette. Augmenter les recettes peut passer par un meilleur recouvrement de l’impôt, par la réduction de certaines exonérations ou encore par l’élargissement de l’assiette fiscale.
Mais chacune de ces mesures a des effets économiques et sociaux. Supprimer une exonération peut augmenter les recettes publiques, mais aussi les charges d’une entreprise. Augmenter certaines taxes peut rapporter rapidement, mais peser sur le pouvoir d’achat. Réduire une subvention permet d’alléger le budget, mais peut renchérir le coût de l’énergie pour les ménages ou les entreprises.
Le redressement budgétaire est donc un arbitrage. Il faut dégager suffisamment de ressources pour stabiliser la dette sans affaiblir la croissance qui doit précisément permettre de la rembourser. Et sur ce point, le FMI a lui-même exprimé une réserve. L’institution considère que les rendements fiscaux attendus de certaines mesures du plan Jubbanti Koom sont très élevés et appelle à des projections plus prudentes. C’est une question importante parce qu’une stratégie budgétaire peut fonctionner sur le papier et produire un résultat différent lorsqu’elle rencontre l’économie réelle.
Il existe aussi un chantier moins visible. Celui de la gestion financière de l’État. L’un des enseignements de la crise sénégalaise est que la soutenabilité de la dette dépend aussi de la qualité de l’information publique. Savoir qui peut engager une dépense. Centraliser les données de dette. Identifier les arriérés de paiement. Suivre les entreprises publiques. Et faire remonter ces informations jusqu’aux autorités chargées du budget.
Le FMI indique que des progrès ont été réalisés dans la publication des données et dans l’unification de la gestion de la dette. Mais en juin 2026, il demandait encore plusieurs mesures : poursuivre l’audit des arriérés, renforcer les contrôles sur les engagements budgétaires et faire intervenir un cabinet international indépendant dans le processus d’audit.
Le redressement sénégalais se joue donc sur deux calendriers. Le premier est immédiat. Il faut financer le budget, payer les échéances de dette et retrouver suffisamment de crédibilité pour normaliser les relations avec les partenaires financiers. Le second prendra beaucoup plus de temps. Il faudra augmenter durablement les recettes publiques, améliorer la productivité, formaliser davantage l’économie et faire en sorte que les investissements réalisés produisent suffisamment d’activité pour soutenir les finances publiques.
Et c’est précisément au milieu de ces deux calendriers que le paysage politique vient de changer. Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko étaient arrivés au pouvoir ensemble en 2024. Deux ans plus tard, Sonko n’est plus Premier ministre et Faye dispose désormais de son propre parti. Le désaccord entre les deux hommes a également porté sur la manière de répondre à la crise de la dette et sur les relations avec le FMI.
Cette rupture ne permet pas, à elle seule, de prédire la trajectoire des finances publiques. Mais elle change le contexte dans lequel le redressement doit être conduit. Car une stratégie budgétaire de plusieurs années suppose des arbitrages qui peuvent être politiquement coûteux. Réduire certaines dépenses. Modifier des subventions. Élargir l’impôt. Choisir quels investissements préserver. Et décider jusqu’où recourir à l’endettement intérieur ou extérieur. Ces choix deviennent plus difficiles lorsque les rapports de force politiques évoluent.
Le Sénégal continue, pour l’instant, d’honorer ses obligations financières. Mais le FMI estime toujours sa dette totale du secteur public à environ 132 % du PIB à la fin de 2024 et considère que le pays fait face à des difficultés d’endettement importantes. La question n’est donc plus uniquement de comprendre comment le Sénégal en est arrivé là. Mais de savoir comment il en sort.
Et cette question dépasse d’ailleurs le Sénégal. Car derrière cette crise apparaît un problème qui concerne plusieurs économies d’Afrique de l’Ouest. La région a besoin d’investir massivement dans les infrastructures, l’énergie, l’éducation, l’adaptation climatique et la sécurité. Or les ressources fiscales restent limitées dans plusieurs pays et les financements internationaux sont devenus plus coûteux qu’ils ne l’étaient pendant la décennie 2010.
Cela crée un arbitrage difficile. Les États doivent continuer à investir pour soutenir leur développement. Mais plus la dette devient chère, plus il devient important de savoir ce qu’elle finance, de mesurer les engagements publics avec précision et de s’assurer que les investissements réalisés augmentent réellement la capacité future de remboursement.
Le Sénégal en fournit aujourd’hui une illustration particulièrement prégnante. Parce qu’avant de pouvoir gérer une dette, encore faut-il savoir exactement combien on doit. Et une fois le chiffre établi, commence la partie la plus difficile : faire en sorte que les choix budgétaires d’aujourd’hui restent soutenables demain.

