

Auteur : OCDE
Site de publication : OCDE
Type de publication : Rapport
Date de publication : Septembre 2025
Comment l’intelligence artificielle accélère la transition vers l’administration numérique
L’administration numérique est essentielle pour transformer les processus et les services de manière à améliorer la réactivité et la fiabilité du secteur public et à rapprocher les gouvernements de la population. Depuis l’adoption de la Recommandation de l’OCDE sur les stratégies numériques gouvernementales, l’OCDE promeut l’administration numérique dans les pays membres et non membres de l’Organisation, en les accompagnant dans leurs efforts pour gagner en maturité dans le domaine du numérique. Les États matures en termes de compétences numériques reconnaissent que la technologie est un levier stratégique non seulement pour accroître l’efficacité, mais aussi pour rendre les politiques publiques plus efficaces et les administrations plus ouvertes, responsables, innovantes, participatives et dignes de confiance.
La pandémie de COVID-19 a mis en évidence le rôle déterminant des technologies numériques et des données pour renforcer la résilience économique et sociale, grâce à des approches stratégiques, flexibles et innovantes de la part des pouvoirs publics. Bien que la crise multidimensionnelle provoquée par la pandémie ait perturbé l’action publique, elle a également permis de revoir les approches stratégiques en matière d’utilisation des outils et des données numériques dans le but d’améliorer les services publics. N’ayant pas d’autre choix, les administrations ont accompli l’équivalent de plusieurs années de progrès technologiques en quelques semaines et mois seulement.
Le déploiement massif de solutions technologiques leur a permis de poursuivre leur mission pendant la crise et d’assurer la continuité des services aux administrés et aux entreprises dans les délais impartis. Là où les technologies numériques ou les données n’ont pas été utilisées de manière stratégique ou efficace, la crise a mis en évidence des lacunes, exacerbant certains problèmes que les pouvoirs publics s’efforcent encore aujourd’hui de résoudre. Actuellement, les gouvernements du monde entier sont confrontés à l’érosion de la confiance envers les institutions, tout en subissant les transformations rapides et profondes induites par la transition numérique. En cette période de bouleversements marquée par la mutation rapide des technologies, des besoins sociétaux en constante évolution et des crises imprévues, il est impératif que les pouvoirs publics soient capables d’exploiter les technologies numériques ainsi que les données numériques et qu’ils disposent des outils nécessaires à cet effet. Ainsi, ils pourront accroître la productivité et la résilience des administrations publiques tout en améliorant la qualité des services publics.
La pandémie de COVID-19 a mis en évidence le rôle déterminant des technologies numériques et des données pour renforcer la résilience économique et sociale, grâce à des approches stratégiques, flexibles et innovantes de la part des pouvoirs publics
Institutionnalisation de l’administration numérique, avec des niveaux de maturité variables
Pour exploiter tout le potentiel de l’administration numérique, il est essentiel de mettre en place les dispositions institutionnelles, les mécanismes de coordination et les instruments d’action adéquats afin de soutenir les transformations nécessaires à long terme malgré les priorités changeantes de l’action publique. Le Cadre d’action de l’OCDE en matière d’administration numérique définit six dimensions essentielles pour la mise en place de l’administration numérique :
- Administration « numérique dès la conception » : concevoir des politiques publiques qui permettent au secteur public d’utiliser les outils numériques et les données de manière cohérente dans l’élaboration des politiques ou la transformation des services publics.
- Administration centrée sur les données : mettre en place une gouvernance avec les leviers nécessaires favorisant l’accès aux données, leur partage et leur réutilisation au sein du secteur public.
- Administration plateforme : déployer des composantes communes, telles que des lignes directrices, des outils, des données, une identité numérique et des logiciels, pour accompagner de manière cohérente la transformation des processus et des services de l’État dans l’ensemble de l’administration.
- Ouverture par défaut : promouvoir une ouverture ne se limitant pas à la publication de données ouvertes, en s’efforçant d’encourager l’utilisation des technologies et des données pour communiquer et interagir avec les différents acteurs.
- Administration axée sur l’usager : placer les besoins des usagers au centre de la conception et de la mise en œuvre des politiques et des services publics, notamment à travers leur participation et la mesure d’indicateurs d’impact et de satisfaction.
- Proactivité : anticiper les besoins des usagers et des prestataires de services afin de fournir les services publics de manière proactive. L’indice de l’administration numérique de l’OCDE permet de comparer la maturité des administrations à travers ces six dimensions. Le graphique montre que certains pays sont plus avancés que d’autres en termes de maturité numérique de leurs administrations publiques, l’ensemble des travaux de l’OCDE dans ce domaine montrant par ailleurs que chaque pays est confronté à ses propres difficultés en la matière.
Pour exploiter tout le potentiel de l’administration numérique, il est essentiel de mettre en place les dispositions institutionnelles, les mécanismes de coordination et les instruments d’action adéquats afin de soutenir les transformations nécessaires à long terme malgré les priorités changeantes de l’action publique
Malgré l’engouement, les progrès de l’IA restent limités
Les données de l’Observatoire OCDE des politiques relatives à l’IA illustrent l’explosion de l’intérêt pour l’intelligence artificielle ces dernières années. Par exemple, le Graphique 1.2 montre une très forte croissance des investissements en capital-risque dans l’IA au fil du temps. Malgré cet engouement, le dernier « cycle d’attentes » publié par le cabinet de conseil Gartner considère que l’IA générative vient tout juste de passer son « pic d’attentes exagérées » et amorce sa descente vers le « creux de la désillusion », « alors que l’attention des entreprises se détourne de l’excitation entourant les modèles de fondation, au profit des cas d’usage concrets générant un retour sur investissement ». Cela dit, Gartner prévoit que l’IA générative et certaines autres formes d’IA, telles que le calcul intensif appliqué à l’IA ou l’utilisation de l’IA pour soutenir et appliquer des politiques de gouvernance, de confiance, de gestion des risques et de sécurité, atteindront une productivité plus aboutie dans un délai d’à peine deux à cinq ans.

Bien que certains spécialistes prévoient des gains économiques importants grâce à l’IA, les travaux de l’OCDE indiquent que la croissance devrait être plus modérée, les estimations de croissance annuelle de la productivité se situant entre 0.25 et 0.6 points de pourcentage au cours des dix prochaines années dans les pays les mieux préparés à intégrer l’IA. Les études indiquent que l’IA améliore la productivité des travailleurs à titre individuel; Bengio et al., mais peu de données empiriques mettent en évidence un lien entre ces gains de productivité et une amélioration globale des performances organisationnelles et économiques. Cela s’explique en partie par le fait que certaines tâches ne peuvent pas encore être réalisées par l’IA, et que toutes les organisations ou tous les travailleurs ne sont pas prêts à l’adopter. Certaines données laissent penser que les entreprises qui adoptent l’IA sont plus productives et se développent plus rapidement que celles qui ne l’adoptent pas; Hampole et al., 2025, mais il ne faut pas y voir un lien de causalité avéré. À ce jour, des limites importantes subsistent. D’après les statistiques du Bureau du recensement des États-Unis, 5 à 6 % seulement des entreprises américaines utilisent l’IA pour produire des biens et des services, et seulement 7 % prévoient de l’adopter dans les mois à venir. À l’échelle mondiale, une étude estime que 26 % seulement des entreprises disposent des capacités nécessaires pour tirer une valeur réelle de l’IA, et que 4 % seulement y parviennent. Au-delà des gains économiques, l’IA commence à révéler son potentiel pour générer des retombées positives au sein de la société. Toutefois, son impact ne s’est pas encore véritablement manifesté. Par exemple, l’IA appliquée au domaine scientifique a déjà contribué à des avancées notables dans la robotique, la fusion nucléaire, la découverte de médicaments, la génération d’anticorps et le repliement des protéines.
Malgré ces premiers succès, de nombreuses utilisations demeures localisées ou expérimentales et une transformation systémique à l’échelle mondiale reste encore à concrétiser. La contribution de l’IA à la science n’en est qu’à ses débuts et, dans certains domaines, la technologie a pu produire des résultats en deçà des attentes. Par exemple, certains ont estimé que l’IA a eu peu d’impact sur la recherche pendant la pandémie de COVID-19. Jusqu’à présent, l’IA a surtout permis des avancées dans un nombre restreint de sciences naturelles et physiques. Dans d’autres disciplines, comme les sciences sociales, les transformations comparables sont plus lentes, malgré des attentes élevées. Ainsi, alors que les retombées positives de l’IA pour la société commencent à se manifester, l’étendue complète de son potentiel transformateur reste encore à découvrir.
L’utilisation de l’IA dans les administrations : un contexte particulier
Au-delà de leur rôle de régulateurs veillant à instaurer des conditions pour un usage de l’IA digne de confiance, les pouvoirs publics cherchent également à intégrer cette technologie pour mieux gouverner. À l’instar du secteur privé, l’utilisation de l’IA dans les administrations promet des bénéfices considérables, tout en soulevant de nombreux risques et défis. Une enquête menée par Deloitte auprès de 2 770 dirigeants dans 14 pays révèle ainsi que les responsables du secteur public sont deux fois plus nombreux que ceux de l’industrie à anticiper une transformation organisationnelle à court terme sous l’effet de l’IA. Toutefois, ils se montrent plus prudents et moins convaincus que cette transformation se traduira par des gains de productivité.
Le sujet n’est apparu que récemment comme un thème central dans les publications sur la gestion publique, tout comme dans l’agenda de nombreux gouvernements. Cette évolution s’explique par une conjonction de facteurs : les récentes avancées technologiques rendant les applications d’IA plus pratiques et performantes pour un usage public; l’accès des administrations à de grandes quantités de données susceptibles d’alimenter les systèmes d’IA ; et les pressions budgétaires constantes qui renforcent l’attrait de l’IA comme levier de rationalisation et de réduction des coûts. Malgré cela, l’adoption de l’IA dans les administrations reste à la traîne par rapport au secteur privé. Si certains enseignements peuvent être tirés des initiatives menées dans l’industrie, notamment en ce qui concerne les facteurs de réussite, l’usage de l’IA dans le secteur public s’inscrit dans une finalité et un cadre fondamentalement différent, ouvrant la voie à des opportunités singulières tout en soulevant des défis spécifiques. Par ailleurs, l’IA est un domaine complexe qui évolue rapidement et nécessite un effort d’apprentissage important de la part des fonctionnaires et des décideurs. Lorsqu’elle est déployée de manière judicieuse dans l’administration, l’IA peut cependant améliorer la qualité ainsi que l’efficacité des services publics, de l’action publique et des modes opératoires de l’État, avec des effets d’entraînement majeurs sur l’économie et la société.
Les pouvoirs publics exercent une influence considérable et leurs décisions ont des répercussions dans la vie des gens, ce qui leur confère, à l’égard de l’intérêt général, un devoir de vigilance plus important que celui des entreprises. Ils ont ainsi une responsabilité particulière : déployer l’IA en minimisant ses effets négatifs et en veillant à ce que son usage serve en priorité le bien être des individus et des groupes de la population. Cela vaut en particulier lorsque l’IA est déployée dans des domaines sensibles de l’action publique, tels que le maintien de l’ordre, le contrôle de l’immigration, les prestations sociales et la prévention des fraudes. Les pouvoirs publics ont également un mandat unique : ils servent l’intérêt général et sont financés par des ressources publiques. À ce titre, leurs actions, en particulier celles liées à l’usage des données et des technologies numériques, doivent être guidées par des principes garants des valeurs démocratiques, des droits individuels et de l’État de droit. À la différence des acteurs privés, qui peuvent être guidés par l’efficacité ou le profit, les pouvoirs publics sont tenus d’agir de manière transparente et en tenant compte de l’intérêt général dans une plus large mesure que les entreprises.

