Auteur : Arnauld Espérat Kadoupkè KASSOUIN
Site de publication : Ipsa-Afrique
Type de publication : Article
Date de publication : Juin 2024
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L’intensité des activités terroristes au Sahel depuis janvier 2012 a conduit au débordement de la situation sécuritaire dans les pays du Golfe de Guinée. Les pays comme le Bénin, le Togo, le Ghana, la Côte d’Ivoire et le Sénégal se sont retrouvés ainsi du jour au lendemain à craindre pour leur sécurité interne (nationale). Pour contenir cette menace sécuritaire, d’importants moyens ont été déployés à la hauteur des attaques perpétrées par les mouvements terroristes. En effet, l’exigence de combattre ledit phénomène s’avère de plus en plus aigüe vu les changements et les divers aspects qu’elles revêtent.
En réalité, le Bénin a en partage avec le Burkina Faso et le Niger 663 Km d’espace frontalier terrestre. Ces trois pays partagent également une vaste réserve naturelle de plus de 33 000 km2 communément appelée « Parc W » situé dans le nord du Bénin. Cette vaste réserve naturelle « classée patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1996, fait également partie du complexe W-Arly-Pendjari». Cette proximité géographique avec les pays précités est révélatrice de la situation sécuritaire auquelle le Bénin fait face depuis 2019.
Le Bénin valorise deux « orientations » dans sa stratégie de lutte contre le phénomène terroriste, deux stratégies dominantes et usitées dans la plupart des Etats africains confrontés à la menace. Il s’agit, en premier, de l’option militaro-sécuritaire et en second, d’institution de législation en matière de contre-terrorisme. Pour ce qui du ressort de la seconde option, le Bénin a créé à travers la loi n’2018-13 du 2 juillet 2018 une Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme pour poursuivre la lutte contre la corruption (Criet).
Toutes ces deux stratégies évoquées « ont en commun d’exclure tout dialogue avec les groupes labelisés terroristes.» Pour Aimé Protais Bounoung, Expert en médiation des conflits et Spécialiste du Sahel, l’option militaire ou guerrière est priorisée parce qu’elle procède du prima répressif dans la lutte contre l’insécurité. Selon l’expert, elle est liée à l’histoire de la construction de l’Etat et de la résolution des conflits.
Cette approche est marquée par la figure de la résolution hobbesienne des conflits qui renvoie à la paix par la victoire et/ou la domination d’une des parties au conflit. Pour celui-ci, cette conception de résolution de conflit hobbesienne mentionne que « la façon la plus simple et la plus radicale de passer de la guerre à la paix, c’est la victoire. » Elle est synonyme de soumission ou d’élimination de l’adversaire. Visiblement, la conception hobbesienne en matière de résolution de conflit est celle choisie par le gouvernement Béninois.
Le Bénin valorise deux « orientations » dans sa stratégie de lutte contre le phénomène terroriste, deux stratégies dominantes et usitées dans la plupart des Etats africains confrontés à la menace. Il s’agit, en premier, de l’option militaro-sécuritaire et en second, d’institution de législation en matière de contre-terrorisme. Pour ce qui du ressort de la seconde option, le Bénin a créé à travers la loi n’2018-13 du 2 juillet 2018 une Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme pour poursuivre la lutte contre la corruption (Criet)
Approche dominante (instituée) de la lutte contre le terrorisme
Le terrorisme est une stratégie de lutte guerrière recourrant à un repertoire d’action violente dans le but de semer la terreur. Cette définition s’accorde avec celle du département de la Défense américain. Pour cette institution, le terrorisme serait « l’utilisation calculée de la violence ou de la menace de violence afin de susciter la peur, dans des buts généralement politiques, religieux ou idéologiques». A titre de précision, Weinberg, Pedahzur et Hirsch-Loeffler (2004) définissent la terminologie dite du terrorisme comme étant une tactique de violence politique dans laquelle la publicité joue un rôle significatif. Schmid quant à lui, par son travail adapté et mis à jour, décrit le phénomène comme la doctrine d’une « violence politique coercitive et génératrice de peur» qui cible particulièrement et plus souvent les non combattants.
L’expansion du phénomène terroriste aux frontières du Bénin ou sinon vers les pays du golfe de Guinée obéit à un calendrier des groupes armés terroristes. « Il faut se préparer à la déportation du champ des attaques terroristes du ciel et de la terre vers la mer » alertait déjà Oswald Padonou, dans une tribune publiée sur Jeune Afrique le 25 Juin 2019.
Effectivement, au Bénin, on n’attendra pas une décennie avant d’encaisser un coup en pleine figure. En fait, les premiers signes annonciateurs du phénomène remontaient au 1er mai 2019 où la Katiba de Macina a enlevé deux touristes français et assassiné leur guide. Mais, bien avant ce kidnapping des touristes français, en mars 2019, le chef d’une faction de groupe armé terroriste nommé Oumarou Diallo alias Diaw Oumarou a avoué l’existence d’un projet d’expansion d’activité terroriste vers les pays du littoral du golfe de Guinée. Cette annonce a été faite aux autorités burkinabè lors d’un interrogatoire avec Oumarou Diallo après sa capture. Ces autorités ont aussitôt informé les pays concernés pour des dispositions à prendre. C’est en cela qu’il est important de reconsidérer la position du Docteur Padonou évoquée plus haut.
Depuis lors, après l’alerte du Burkina et de l’enlèvement des touristes français « le Bénin a déployé un important dispositif sécuritaire sur sa frontière burkinabè ». Il en est de même le long de sa frontière avec le Niger. Eu égard à cette action, Estelle Djanato, spécialiste genre, paix et sécurité confirme la stratégie sécuritaire axée sur le militaire du gouvernement béninois dans « Terrorisme au Bénin : Perceptions, actions et perspectives. » Pour elle, « la stratégie du Bénin laisse transparaitre une orientation militaire de la lutte contre le terrorisme. Compte tenu du défi sécuritaire que constitue le phénomène terroriste, les forces de défense et de sécurité restent donc les premiers acteurs dans la lutte. Cette stratégie repose sur le triptyque : renseignement, sécurisation du territoire, intervention militaire. »
Le Bénin et la concurrence guerrière dans la lutte contre le terrorisme
Le Bénin dispose d’une superficie de 114 763 km2. Il a été longtemps épargné par la menace terroriste alors que la plupart des pays avec qui il partage 2123 km de frontières terrestres ont été pendant des décennies confrontés à différents types de menaces à configuration terroriste. Au Bénin, au nombre des départements qui sont touchés sévèrement par le phénomène, on peut citer entre autres, l’Alibori, l’Atacora, le Borgou et la Donga.
En fait, les premiers signes annonciateurs du phénomène remontaient au 1er mai 2019 où la Katiba de Macina a enlevé deux touristes français et assassiné leur guide. Mais, bien avant ce kidnapping des touristes français, en mars 2019, le chef d’une faction de groupe armé terroriste nommé Oumarou Diallo alias Diaw Oumarou a avoué l’existence d’un projet d’expansion d’activité terroriste vers les pays du littoral du golfe de Guinée. Cette annonce a été faite aux autorités burkinabè lors d’un interrogatoire avec Oumarou Diallo après sa capture. Ces autorités ont aussitôt informé les pays concernés pour des dispositions à prendre. C’est en cela qu’il est important de reconsidérer la position du Docteur Padonou évoquée plus haut
Pour contrer la poussée de cette nouvelle menace aux frontières du Bénin, l’architecture sécuritaire engagée gravite à proximité de l’opération Mirador. En réalité, « du point de vue militaire, c’est exclusivement l’opération Mirador.» résume Dr. Aziz Mossi, Spécialiste des questions de radicalisation, d’extrémisme violent et de terrorisme. Au-delà de l’option militaro-sécuritaire, on note également des actions de renforcement de la résilience des populations. Mais, il est constaté une attention plus accrue au dispositif militaire qu’à d’autres approches dans la gestion de la menace au Bénin.
Pour atteindre cette politique du tout-répressif contre la menace terroriste, le gouvernement s’emploie depuis 2020 aux recrutements massifs au profit des Forces de défense et de sécurité. Un investissement important est également consenti en vue de doter celles-ci d’équipement de pointe. « Pour ce faire, le gouvernement avait annoncé en 2021, une augmentation de 12% du budget des forces armées béninoises pour l’année 2022 et de 760 millions d’euros supplémentaires à l’horizon 2026». Aussi et toujours dans cette optique, on note « le renforcement des capacités des forces armées béninoises (FAB) et le recrutement massif en complément à l’effectif actuel des forces de défense et de sécurité existantes. Comme annoncé dans le programme d’action du gouvernement courant 2021-2026, plus de 2000 soldats et agents de police seront recrutés afin de mieux couvrir le territoire national du Bénin.»
En dehors du « renforcement matériel et humain, la stratégie du gouvernement béninois repose également sur la riposte des Forces de Défense et de Sécurité face aux groupes terroristes». Si la stratégie du tout répressif engagé par le gouvernement béninois n’est centrée que sur le tout militaire, c’est parce que cela est dû à une certaine perception de la menace. De plus, la raison fondamentale qui explique cet état de chose est relative à la croyance de nos politiques. Pour l’armée, l’option militaire est celle « la plus efficace » juge Dr Aziz Mossi. Cette posture affichée par le gouvernement est également le reflet de ce que la menace a fait surface de manière inattendue, comprend Fayçal Memako, Socio-économiste.
Au nombre des variables pouvant favoriser l’émergence du phénomène terroriste figurent entre autres : les variables endogènes et celles exogènes. « Quant aux variables endogènes, il y a lieu de noter : la propagande extrémiste sur les réseaux sociaux, les répercussions du changement climatique, l’influence des groupes terroristes internationaux (l’Etat islamique, Al-Qaïda au Maghreb Islamique, Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans), les ingérences étrangères dans les affaires politiques et économiques, la présence de groupes armées étrangères, les flux migratoires incontrôlés et les mouvements de réfugiés … Dans le catalogue des facteurs endogènes entrent des éléments tels que : les politiques monétaires et fiscales, les politiques d’urbanisme et de décentralisation, le sentiment de marginalisation ou de discrimination sociale, l’injustice sociale ou politique, les inégalités socio-économiques, l’absence de perspectives d’avenir, les conflits ethniques ou religieux, la corruption et la mauvaise gouvernance, les perspectives d’emploi limitées et les moyens d’existences insuffisants, la mauvaise interprétation des préceptes religieux ou encore, l’accessibilité des armes légères et de petite calibre».
Limites du dispositif militaro-policier
Les raisons marquantes de la duplicité du conflit de type terroriste depuis quelques années sont peu rassurantes quant au souhait de le voir disparaître. « Dans la capitale béninoise, on admet que le tout-militaire a montré ses limites ». En effet, cette posture classique ne convainc plus à cause du fait que les interventions antiterroristes « ont une tendance à s’auto-perpétuer, voire à se pérenniser». Ce n’est pas tout. Il subsiste aussi le fait qu’il y a une certaine facilité à déclencher une guerre, mais y mettre fin, cela prend du temps.
Si la stratégie du tout répressif engagé par le gouvernement béninois n’est centrée que sur le tout militaire, c’est parce que cela est dû à une certaine perception de la menace. De plus, la raison fondamentale qui explique cet état de chose est relative à la croyance de nos politiques. Pour l’armée, l’option militaire est celle « la plus efficace » juge Dr Aziz Mossi
Pour le porte-parole du gouvernement du Bénin Wilfried Houngbjédji, lors d’une rencontre presse le 24 mai 2024 au siège du journal Bénin Intelligent, ce paradoxe n’est autre que la preuve que nous sommes en asymétrie. Plus loin, il évoquera que la politique de lutte contre la menace n’a pas échoué. « Tous les jours, elle est évaluée et optimisée » relativise le porte-parole. En toute honnêteté, il faut dire que la menace terroriste au Bénin gagne plus de terrain. Et si cet état de chose n’est pas la preuve que la politique en place a échoué comment expliquer l’avancement des attaques vers d’autres localités ? Pour ne pas s’attarder sur les maux qui plombent la bonne volonté des acteurs impliqués dans le contre-terrorisme au Bénin, il importe pour nous de proposer une perspective constructiviste.
Perspective de construction de paix durable au nord-Bénin
La paix durable est souvent perçue comme une toison d’or dans le contexte géopolitique actuel de la sous-région de l’Afrique de l’Ouest francophone. En particulier dans les régions affectées par le terrorisme. Toutefois, il faut dire que dans un schéma de construction de paix durable, il importe de faire « appelle » à « l’implémentation d’un dispositif multi niveaux ». D’ailleurs, cette conception de résolution de conflit de type terroriste en République du Bénin trouve son indispensabilité dans les variables favorisant l’émergence du phénomène.
Autrement dit, « si l’Etat coordonne les activités au niveau national, les communes demeurent au cœur du dispositif mis en place » ce qui admet l’idée que des prérogatives doivent être partagées pour une gestion efficiente de la résolution du conflit terroriste. Pour faire simple, en ce qui concerne la sécurité humaine des citoyens que doit garantir l’Etat central, on ne saurait écarter les autorités de proximité (élus locaux). Ce qui vient donc conforter la perception selon laquelle la nécessité d’un dispositif multi niveaux étendu jusqu’aux prérogatives des élus locaux est important et même indispensable.
La décentralisation comme outil de pacification
La décentralisation permet une meilleure compréhension et prise en compte des particularités régionales. Comme le suggère Olivier Sardan dans ses travaux sur les dynamiques socio-politiques en Afrique de l’Ouest, les acteurs locaux connaissent mieux les contextes sociaux, culturels et politiques de leur région. Pour nous, ceci est crucial dans la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme violent, où une connaissance approfondie des communautés locales est nécessaire pour identifier et contrer efficacement le phénomène. En effet, la décentralisation vise à renforcer la gouvernance locale en responsabilisant les autorités à l’échelle régionale ou communale. Cela peut avoir comme impact, une meilleure gestion des ressources et une réponse plus agile et plus pertinente en cas de menace terroriste.
Toutefois, il faut dire que dans un schéma de construction de paix durable, il importe de faire « appelle » à « l’implémentation d’un dispositif multi niveaux ». D’ailleurs, cette conception de résolution de conflit de type terroriste en République du Bénin trouve son indispensabilité dans les variables favorisant l’émergence du phénomène
Pour nous convaincre de la nécessité d’une cohérente politique de décentralisation dans la lutte contre le terrorisme et de l’extrémisme violent, et de ce que cette possibilité de lutte contre le phénomène arrimée à la réponse militaire -qui se doit d’être secondaire est important, il est nécessaire de s’intéresser aux déterminants sur lesquels s’appuie notre démonstration. Lesquels sont d’ordres exogènes et endogènes faut-il rappeler. Mais, il faut également noter que l’émergence des groupes armés terroristes dans les pays du littoral du golfe de Guinée obéit à des mobiles peu semblables à ceux en vogue au Sahel. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, Gilles Yabi, Directeur exécutif du Think Tank Wathi estime qu’on « ne peut évidemment pas adopter de solution uniforme par rapport aux menaces sécuritaires. La situation d’un pays à l’autre est différente».
Pour que la décentralisation soit efficace dans la lutte contre le terrorisme, une coordination étroite entre les niveaux de gouvernance est indéniable. La décentralisation ne signifie pas l’abandon du rôle de l’Etat central, mais plutôt la collaboration entre l’Etat et les autorités locales pour une réponse plus intégrée. Cela fait écho aux idées de Berman et Laitin, qui dans leurs recherches, ont souligné l’importance de la coopération intergouvernementale pour sécuriser les régions vulnérables face au terrorisme.
Toutefois, la décentralisation peut également présenter des défis, comme le souligne Bonne, qui avertit que la décentralisation peut parfois renforcer les chefs locaux qui sont eux-mêmes partie du problème, surtout dans des contextes où l’Etat de droit est faible. Il est donc crucial que les processus de décentralisation soient accompagnés de mécanismes de contrôle et d’une volonté politique forte pour assurer qu’ils contribuent positivement à la lutte contre le terrorisme.
