Selon l’Indice d’industrialisation en Afrique 2025 publié par la Banque africaine de développement (BAD), bien que la valeur ajoutée manufacturière du continent ait progressé en termes absolus — passant de 285 milliards de dollars en 2020 à 351 milliards en 2025 — l’Afrique continue de ne représenter que moins de 2 % de la production manufacturière mondiale et à peine 1,4 % des exportations mondiales de produits manufacturés. Deux rapports publiés récemment invitent à se pencher avec lucidité sur les progrès et les contraintes encore nombreuses à une accélération de l’industrialisation en Afrique.
La Banque mondiale a publié en avril dernier « L’État des lieux de l’économie africaine », avec le sous-titre « Faire aboutir les politiques industrielles en Afrique ». la politique industrielle peut être définie comme un effort concerté, ciblé et conscient de la part d’un gouvernement pour encourager et promouvoir une industrie ou un secteur spécifique à l’aide d’un ensemble de politiques et d’interventions stratégiques et ciblées. La politique industrielle ne concerne donc pas forcément et exclusivement la promotion d’entreprises industrielles mais renvoie au terme anglais « industry » qui désigne un secteur d’activité économique.
Que la Banque mondiale consacre en 2026 un rapport entier à plaider pour la politique industrielle en Afrique constitue, en soi, un retournement intellectuel remarquable. « Mieux vaut tard que jamais », observe avec une pointe d’ironie Ken Opalo, professeur associé à l’université de Georgetown originaire du Kenya et auteur du blog « An Africanist Perspective » que je recommande toujours sans réserve.
Il estime que les politiques industrielles étaient considérées pendant des décennies comme mauvaises lorsque les pays à faible revenu pariaient sur elles pour accélérer le processus de rattrapage économique des pays industrialisés et qu’elles sont maintenant considérées comme acceptables et même souhaitables parce que des pays à revenu élevé déploient leurs politiques industrielles de manière ouverte et agressive pour résister à la montée en puissance de la Chine. Ken Opalo rappelle avec raison que les pays occidentaux ne se sont jamais privés de mener des politiques industrielles même au plus fort du discours sur l’économie de marché sans entraves et sans intervention de l’État.
Un autre acteur majeur du financement du développement en Afrique, la BAD a donc publié à l’occasion de ses Assemblées annuelles à Brazzaville, au Congo, du 25 au 29 mai dernier « l’Indice d’industrialisation en Afrique 2025 » en partenariat avec l’Union africaine et l’ONUDI, l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel. L’Indice d’industrialisation en Afrique 2025 évalue le développement industriel de 54 pays africains sur la période 2010-2024, en prenant en compte la diversification économique, les exportations manufacturières, les infrastructures, le financement et l’intégration dans les chaînes de valeur mondiales.
Selon ce rapport, 41 pays africains ont amélioré leur score d’industrialisation entre 2010 et 2024, tandis que la performance industrielle moyenne du continent a progressé de 6 %. Ces avancées sont réelles mais insuffisantes au regard des besoins en emplois productifs d’une population en forte croissance. Dans un environnement économique mondial en rapide évolution, marqué par un réalignement géopolitique, des bouleversements technologiques, la transition climatique et la restructuration des chaînes d’approvisionnement, l’urgence pour l’Afrique de s’industrialiser n’a jamais été aussi grande. Mais les contraintes structurelles connues et discutées depuis des décennies ne commencent à être levées que dans un petit nombre de pays africains.
Au sein du classement de la BAD, un pays illustre de façon exemplaire ce que peut produire une stratégie industrielle cohérente et maintenue dans la durée. Le Maroc est devenu la première puissance industrielle d’Afrique selon l’Indice d’industrialisation en Afrique 2025, dépassant l’Afrique du Sud pour la première fois depuis 2010, avec un score de 0,8415 contre 0,8396 pour son concurrent le plus proche. Derrière l’Afrique du Sud, on retrouve l’Égypte, la Tunisie, et Maurice. L’Algérie, l’Eswatini, le Sénégal, la Namibie et la Côte d’Ivoire complètent le groupe des 10 pays les plus performants. Mais plusieurs pays ont progressé significativement entre 2010 et 2024 en matière d’industrialisation selon la BAD, notamment la République démocratique du Congo (RDC), Djibouti, le Gabon, le Bénin, la Mauritanie, la Somalie, le Sénégal, le Rwanda, la Guinée et la Sierra Leone.
Le rapport met en lumière la singularité du modèle marocain, qui a su combiner politique industrielle proactive, infrastructures logistiques de classe mondiale et intégration accrue dans les chaînes de valeur internationales. Selon des données sectorielles reprises par la presse économique marocaine et consolidées par les analyses de la BAD, l’industrie automobile, longtemps marginale, est devenue le premier secteur exportateur du pays : près d’un million de véhicules ont été produits en 2025, contre 465 000 en 2022. Le secteur automobile emploie aujourd’hui quelque 220 000 personnes et a généré près de 17 milliards de dollars d’exportations en 2024. L’aéronautique, deuxième pilier de la stratégie marocaine, a généré 2,54 milliards de dollars de recettes à l’export en 2024 avec plus de 150 entreprises dont Boeing, Safran et Airbus. On comprend aisément que le développement dans un secteur de pointe comme l’aéronautique n’a pu se faire sans un investissement conséquent et cohérent dans les systèmes d’éducation, de formation professionnelle et d’ingénierie pour disposer des compétences nécessaires.
Pilier plus ancien de l’économie marocaine et illustration du rôle déterminant joué par la puissance publique, l’exploitation et la transformation des phosphates, dont le Maroc détient environ 70 % des réserves mondiales. Le groupe OCP, ex « Office chérifien des phosphates », a sur plusieurs décennies organisé la diversification de sa production et de ses activités, devenant un des principaux acteurs mondiaux de l’industrie des engrais, premier exportateur de phosphate brut, d’acide phosphorique et d’engrais phosphatés.
J’ai consacré quelques chroniques dans le passé à la place particulière du groupe OCP dans la stratégie de développement économique et humain du royaume, en saluant l’affectation d’une part de ses profits à l’émergence d’universités d’excellence, de centres de recherche, de think tanks comme le Policy Center for the New South, anciennement OCP Policy Center. On peut sans aucun doute considérer que cette entreprise est une des plus vieilles incarnations de la politique industrielle marocaine.
Ce modèle est-il reproductible ? Pas mécaniquement. Le Maroc bénéficie d’une position géographique singulière, d’une stabilité institutionnelle forte et d’un accès privilégié aux marchés européens. La plupart des pays d’Afrique de l’Ouest par exemple sont de tailles démographique et économique plus réduites et souffrent d’une dépendance énergétique qui constitue l’un des principaux obstacles à l’industrialisation. Mais les ingrédients du succès marocain— vision stratégique de long terme, écosystèmes industriels structurés, effort continu d’attraction des investissements étrangers, montée progressive en valeur ajoutée — sont des constantes applicables, selon des formes adaptées, à d’autres contextes nationaux.
Ces rapports soulignent aussi que l’intégration régionale est une nécessité économique. Aucun marché national en Afrique de l’Ouest par exemple, à l’exception du Nigeria, n’est suffisamment large pour justifier à lui seul des investissements industriels compétitifs à l’échelle mondiale. L’Indice d’industrialisation en Afrique 2025 de la BAD met en avant l’importance de l’intégration régionale et du développement des chaînes de valeur africaines, notamment dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf).
Je termine par la mise en garde de Ken Opalo contre les prescriptions génériques des institutions internationales dont je traduis en français le commentaire : « Les pays doivent adopter l’idée d’apprendre par la pratique. On ne peut pas mettre en œuvre avec succès une politique industrielle en se contentant d’appliquer les « meilleures pratiques internationales». S’appuyer sur des politiques industrielles toutes faites est presque une garantie d’échec. Il n’y a pas de recette toute faite. Tout ce que l’on connaît, ce sont les ingrédients. »
On en revient toujours, me semble-t-il, à la qualité du leadership politique et de la gouvernance publique ainsi qu’à celle des compétences humaines à construire et à renouveler en permanence par des systèmes d’éducation, de formation, de recherche et d’innovation ambitieux, agiles et solidement financés.

