

Détien Dona Honvo
Chaque année, des centaines de jeunes issus de Dakar, d’Abidjan, de Cotonou, de Conakry et de Lomé quittent leur pays pour se rendre à Accra, au Ghana, non pour y suivre un cursus universitaire, mais pour y apprendre une langue qu’ils ont pourtant étudiée pendant des années sur les bancs de l’école. Ce mouvement, encore peu documenté, soulève une question simple. Pourquoi le Ghana s’est-il imposé comme la destination privilégiée de cette mobilité linguistique, au point de révéler les limites des politiques publiques d’enseignement des langues en Afrique de l’Ouest ?
Ce mouvement trouve son origine dans une demande née des insuffisances de l’enseignement de l’anglais dans les pays francophones, et Accra s’est imposée face à Lagos ou Monrovia pour des raisons précises. Il révèle aussi ce que vaut aujourd’hui la maîtrise de l’anglais sur le marché du travail régional, un enjeu que les institutions ont largement laissé aux familles.
Comment Accra est devenue un pôle régional d’apprentissage de l’anglais ?
Au fil du temps, la demande francophone pour des formations linguistiques à Accra s’est progressivement structurée et professionnalisée. Le Hope-Life Institute, une école accréditée par le gouvernement ghanéen, accueille des apprenants francophones à Accra depuis sa création en 2008. Par la suite, d’autres établissements, tels que le Center of Languages and Professional Studies (CELPS) ou l’English Language Laboratory Institute (ELL Institute), ont à leur tour structuré cette offre avec un accompagnement y compris sur le plan logistique pensé pour des apprenants issus d’un système scolaire francophone. Celui-ci comprend notamment une évaluation du niveau, ainsi que la préparation aux certifications internationales telles que le Test of English as a Foreign Language (TOEFL), l’International English Language Testing System (IELTS) ou le Test of English for International Communication (TOEIC).
Cette professionnalisation progressive de l’offre privée traduit un phénomène que la recherche francophone a jusqu’ici peu documenté. La littérature sur la mobilité linguistique ouest-africaine est restée concentrée sur les départs vers l’Europe, l’Amérique du Nord ou vers de grands pôles universitaires régionaux comme le Sénégal ou le Maroc. Le mouvement vers Accra, plus modeste dans sa forme et plus court dans sa durée, n’a pas trouvé sa place dans cette littérature, alors même qu’il constitue un cas d’école pour penser la politique linguistique régionale à partir des pratiques réelles des populations, plutôt qu’à partir des seuls textes institutionnels.
Stabilité, diplomatie et francophonie : les atouts du Ghana
Lagos, malgré son poids démographique et économique bien supérieur à celui d’Accra, avec une agglomération estimée à plus de 15 millions d’habitants, soit environ deux fois et demie la population du Grand Accra (5,5 millions selon le recensement de 2021), n’a pas développé le même écosystème d’écoles de langues dédiées aux apprenants francophones. Monrovia, de son côté, n’a pas développé d’écosystème d’écoles de langues comparable, faute d’un système éducatif stable et d’infrastructures d’accueil suffisamment reconstruites depuis la fin de la guerre civile.
Au-delà de ces écarts démographiques et infrastructurels, c’est la stabilité politique du pays qui achève de distinguer le Ghana dans la sous-région. Pour être tout à fait exact sur le plan historique, le Ghana a connu des coups d’État par le passé (notamment en 1966, 1972, 1979 et 1981). Cependant, sa trajectoire a radicalement changé avec l’avènement de sa IVe République en 1992.
Depuis plus de 30 ans, le pays maintient une continuité constitutionnelle ininterrompue, marquée par plusieurs alternances pacifiques du pouvoir entre ses deux principaux partis politiques (comme lors des scrutins de 2000, 2008, 2016 et décembre 2024). Dans un contexte régional où plusieurs pays voisins ont fait face à des ruptures de l’ordre constitutionnel ces dernières années, cette régularité démocratique et institutionnelle au Ghana offre une prévisibilité essentielle. C’est ce climat de sécurité globale, au-delà de la sécurité routière ou urbaine, qui rassure les familles francophones lorsqu’elles décident d’envoyer de jeunes étudiants à Accra.
Le mouvement vers Accra, plus modeste dans sa forme et plus court dans sa durée, n’a pas trouvé sa place dans cette littérature, alors même qu’il constitue un cas d’école pour penser la politique linguistique régionale à partir des pratiques réelles des populations, plutôt qu’à partir des seuls textes institutionnels
Cette stabilité intérieure se double d’un rayonnement diplomatique qui renforce encore l’attrait du Ghana, à travers un choix, rare pour un pays anglophone, de se rapprocher institutionnellement de la francophonie. En effet, le pays a régulièrement joué un rôle de médiateur dans les crises politiques de ses voisins.
Dès 2002, le président ghanéen John Kufuor avait organisé à Accra des pourparlers entre la rébellion et les autorités ivoiriennes. Par exemple, c’est à Accra qu’a été signé, en 2003, l’Accord de paix global qui a mis fin à la guerre civile libérienne. En 2016-2017, l’ancien président ghanéen John Dramani Mahama a été désigné médiateur par la CEDEAO dans la crise postélectorale gambienne opposant Yahya Jammeh à Adama Barrow. En 2017, le Ghana a envoyé son ministre de la Sécurité pour préparer un dialogue entre le pouvoir et l’opposition au Togo. Cette diplomatie régionale constante a consolidé sa réputation de « phare de la démocratie » en Afrique de l’Ouest. Selon les estimations de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), le Ghana compte aujourd’hui 633 000 francophones, soit 2 % de sa population, et environ 10 % de ses élèves apprennent le français à l’école. En octobre 2024, il a rejoint l’OIF comme « membre de plein droit », après avoir été pendant longtemps un « État associé », ce qui a consolidé sa proximité avec les pays ayant en partage la langue française.
Le sésame anglophone : un impératif de carrière sans boussole régionale
Cette mobilité ne relève pas d’un simple attrait culturel pour la langue anglaise. Elle répond à une demande concrète, mesurable sur le marché du travail régional. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) fonctionne officiellement en trois langues : le français, l’anglais et le portugais, et un grand nombre de postes dans ses agences exigent la maîtrise d’au moins deux d’entre elles. Au-delà de la CEDEAO, la maîtrise de l’anglais conditionne l’accès à des bourses, à des programmes universitaires et à des emplois dans des organisations internationales ou des entreprises opérant à l’échelle du continent, notamment au Nigeria, première économie anglophone de la région.
Cependant, une question demeure : ces formations débouchent-elles sur une reconnaissance réelle ? Elle concerne directement les populations francophones au moment de choisir un établissement. Les certifications préparées à Accra telles que le TOEFL, l’IELTS ou le TOEIC sont des standards internationaux reconnus par les universités et les employeurs du monde entier, ce qui donne à ces séjours une valeur qui dépasse le cadre régional. En revanche, il n’existe à ce jour aucun mécanisme propre à la CEDEAO qui reconnaisse officiellement, entre États membres, un niveau de langue attesté par ces écoles, ce qui laisse chaque diplôme dépendre uniquement de la réputation internationale des certifications elles-mêmes, plutôt que d’un cadre régional construit à cet effet.
Une mobilité révélatrice des limites des politiques éducatives linguistiques
Le cœur du problème n’est pas seulement géographique ou économique, mais aussi pédagogique et institutionnel. Si des milliers de jeunes doivent quitter leur pays pour acquérir une compétence censée être enseignée dès l’école primaire ou secondaire, cela révèle une défaillance structurelle dans la manière dont l’anglais est enseigné dans les systèmes éducatifs francophones de la région, avec un enseignement souvent théorique, centré sur la grammaire et l’écrit, et peu articulé autour de la pratique orale et de la mise en situation réelle.
Ce vide pédagogique est aujourd’hui comblé, non par une réforme institutionnelle, mais par une privatisation de fait de l’apprentissage linguistique. Ce sont les familles qui financent, à leurs frais, plusieurs semaines de formation et de scolarité à Accra, alors que la CEDEAO, qui exige la maîtrise d’au moins deux langues pour de nombreux postes dans ses agences, n’a mis en place aucun dispositif éducatif à la hauteur de cette exigence. Le paradoxe, c’est qu’Accra abrite le secrétariat de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), un accord qui vise à faciliter la circulation des biens et des personnes partout sur le continent. Pour que cette circulation fonctionne, les Africains doivent pouvoir se comprendre d’un pays à l’autre, donc parler plusieurs langues. Or, dans la ville même où siège cet accord, ce sont des écoles privées, payées par les familles, qui assurent l’essentiel de cet apprentissage linguistique et non une politique publique régionale.
Ce sont les familles qui financent, à leurs frais, plusieurs semaines de formation et de scolarité à Accra, alors que la CEDEAO, qui exige la maîtrise d’au moins deux langues pour de nombreux postes dans ses agences, n’a mis en place aucun dispositif éducatif à la hauteur de cette exigence
Repenser les politiques publiques d’apprentissage de l’anglais
Pour faciliter l’apprentissage de l’anglais dans la région ouest-africaine, plusieurs pistes méritent d’être explorées. La première consiste à développer des programmes d’échanges scolaires structurés entre établissements francophones et anglophones de la région, en s’inspirant des initiatives d’immersion linguistique développées au Ghana. Des partenariats entre lycées ou universités du Sénégal, de la Côte d’Ivoire ou du Togo et des établissements ghanéens permettraient une immersion linguistique encadrée par les institutions, sans faire peser l’intégralité du coût sur les familles.
La deuxième piste concerne la formation des enseignants d’anglais dans les pays francophones. Un enseignant qui n’a jamais bénéficié d’une immersion réelle peine à transmettre une compétence orale qu’il ne maîtrise pas toujours lui-même. Des séjours de perfectionnement pour les enseignants, financés par des bourses régionales, pourraient avoir un effet multiplicateur bien plus important que des séjours individuels d’apprenants dans les villes anglophones.
Pour faciliter l’apprentissage de l’anglais dans la région ouest-africaine, plusieurs pistes méritent d’être explorées. La première consiste à développer des programmes d’échanges scolaires structurés entre établissements francophones et anglophones de la région, en s’inspirant des initiatives d’immersion linguistique développées au Ghana
La troisième piste porte sur la création d’un mécanisme de reconnaissance mutuelle des certifications linguistiques entre les pays de la CEDEAO, afin qu’un niveau d’anglais validé à Accra soit directement reconnu par les employeurs et les universités de toute la région, ce qui donnerait une valeur institutionnelle régionale à ces parcours aujourd’hui purement privés.
Enfin, une quatrième piste, plus structurelle, consisterait à revoir les curricula scolaires pour y intégrer davantage la pratique de l’anglais à l’oral et une mise en situation dès le secondaire, en s’appuyant sur les leçons tirées d’expériences régionales d’intégration linguistique, qui montrent que la volonté politique ne suffit pas sans une ingénierie pédagogique solide pour la soutenir.
Ces pistes ne prétendent pas résoudre à elles seules la fragmentation linguistique héritée de la colonisation. Mais elles rappellent que l’apprentissage des langues dans la région restera une affaire de familles individuelles plutôt qu’une politique publique assumée. Tant que cela restera le cas, la mobilité vers Accra continuera de s’intensifier, non pas parce que l’intégration régionale progresse, mais parce qu’elle reste largement inachevée.
Source photo : newstop.africa
Détien Dona Honvo est titulaire d’un Master en Sciences politiques et relations internationales du Groupe ISM-Madiba Leadership Institute de Dakar. Elle s’intéresse aux questions éducatives, de gouvernance et de développement en Afrique de l’Ouest. Son mémoire de Master a porté sur l’intégration des langues nationales dans les systèmes éducatifs africains, à travers le cas du programme École et langues nationales en Afrique : le cas du Sénégal. Elle est actuellement stagiaire au think tank WATHI.

