La liste des candidats s’est élargie à la veille du premier « straw poll » prévu ce 30 juillet : l’Ougandais Olara Otunnu, ancien Secrétaire général adjoint de l’ONU et ancien représentant spécial pour les enfants et les conflits armés, a été officiellement nommé par l’Ouganda le 25 juillet 2026, devenant le septième candidat dans la course. Âgé de 75 ans, il est un grand connaisseur de la maison onusienne. C’est même lui qui, en décembre 1981, alors qu’il présidait le Conseil de sécurité en tant que représentant de l’Ouganda, a introduit le système des « straw polls » pour l’élection du Secrétaire général.
Le straw poll est un sondage informel du conseil de sécurité sous la forme d’un scrutin informel et secret. Ses principaux objectifs sont d’évaluer le soutien dont bénéficient les candidats, de contribuer à réduire le nombre de candidats en lice et de mettre en évidence ceux qui risquent de se heurter au droit de veto des membres permanents. Les quinze membres du Conseil expriment pour chaque candidat une préférence : encourager, décourager, ou sans opinion. Ce scrutin se répète jusqu’à ce qu’un candidat recueille au moins neuf voix favorables sans qu’aucun des cinq membres permanents — États-Unis, Royaume-Uni, France, Russie, Chine — ait voté l’option « décourager ». Le processus de sélection du Secrétaire général est défini par l’article 97 de la Charte des Nations unies : le Secrétaire général est nommé par l’Assemblée générale sur recommandation du Conseil de sécurité. En pratique, c’est le Conseil de sécurité qui choisit.
Le 1er janvier 2027, une nouvelle personne, une femme pour une première fois, ou un homme, comme ce fut le cas depuis la création des Nations unies, prendra les fonctions de Secrétaire général, succédant au diplomate portugais António Guterres au terme de ses deux mandats. Cette transition intervient dans un contexte international d’une gravité exceptionnelle : conflit russo-ukrainien sans issue négociée à l’horizon, guerre entre les États-Unis et l’Iran au Moyen-Orient, crise de Gaza non résolue, tensions dans le détroit d’Ormuz, prolifération de groupes armés terroristes et de gouvernements militaires en Afrique, recul assez généralisé de l’attachement aux principes de démocratie, de droits humains et de justice, fragilisation des institutions multilatérales sous l’effet de retraits financiers et de pressions politiques croissantes. L’ONU traverse elle-même une crise de légitimité profonde, doublée d’une crise budgétaire sévère alimentée notamment par les coupes de l’administration américaine. Dans ce contexte, la question de savoir qui occupera ce poste, et dans quelles conditions, n’est pas secondaire.
Examinons rapidement les profils des six candidats désormais rejoints par le diplomate ougandais. Rafael Grossi, Argentin âgé de 65 ans, est diplomate de carrière et Directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) depuis 2019. Il a été le premier à déclarer sa candidature, dès novembre 2025. Son bilan à l’AIEA est tangible : déploiement d’une mission d’inspection sur le site nucléaire de Zaporizhzhia malgré les conditions de guerre, gestion des dossiers iranien et nord-coréen. Son profil est technique et pragmatique. Il est considéré par de nombreux observateurs comme le candidat le moins susceptible d’être sanctionné par un veto de l’un des P5, les membres permanents, ce qui dans la logique du straw poll constitue un avantage très important, potentiellement décisif.
Michelle Bachelet, 74 ans, est l’ancienne Présidente du Chili et ancienne Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme (2018-2022). Sa candidature a été proposée initialement par le Chili, le Brésil et le Mexique, avant que le gouvernement chilien de José Antonio Kast, très à droite, arrivé au pouvoir en mars 2026, ne retire son soutien. Elle poursuit sa campagne avec l’appui du Brésil et du Mexique. Son profil politique est peut-être le plus affirmé et assumé parmi les candidats : elle met en avant la défense des droits humains mais aussi l’indépendance vis-à-vis des grandes puissances. Cette posture d’indépendance est précisément ce qui la rend vulnérable : des parlementaires républicains des Etats-Unis ont formellement demandé au Secrétaire d’État Marco Rubio d’opposer un veto à sa candidature. Ses prises de position antérieures sur les droits des Ouïghours lui ont valu aussi une hostilité durable de la Chine. Elle cumule donc des risques de veto potentiels de ces deux côtés.
Rebeca Grynspan, âgée de 70 ans, est économiste, ancienne Vice-Présidente du Costa Rica et Secrétaire générale de la CNUCED, dont elle a démissionné le temps de la campagne. Son bilan de médiatrice est très concret : elle a joué un rôle central dans la négociation de l’Initiative céréalière de la mer Noire en 2022, un accord impliquant l’Ukraine, la Russie, la Türkiye et l’ONU. Pour certains observateurs, elle est la candidate de recours la plus solide si Grossi venait à rencontrer un obstacle. Et si les membres du Conseil de sécurité considèrent qu’il est vraiment temps de choisir une femme à la tête de l’ONU.
Une autre femme d’expérience, María Fernanda Espinosa, 61 ans, est l’ancienne Présidente de la 73e session de l’Assemblée générale (2018-2019) et ancienne ministre des Affaires étrangères de l’Équateur. Elle est présentée par Antigua-et-Barbuda, plutôt que par l’Équateur qui n’a pas soutenu sa ressortissante. Son profil est multilatéraliste, orienté vers la prévention des conflits et la réforme institutionnelle des Nations unies.
Carolyn Rodrigues-Birkett, 52 ans, est la représentante permanente du Guyana aux Nations Unies, ancienne ministre des Affaires étrangères et membre d’une communauté amérindienne. Avant-dernière entrée dans la course, en juin 2026, elle est la plus jeune candidate et porte une dimension d’équité qui résonne dans les débats sur la représentation.
Macky Sall (64 ans) est l’ancien Président du Sénégal (2012-2024) et était jusqu’à l’entrée en lice du candidat ougandais le seul candidat qui ne soit pas originaire d’Amérique latine, la région du monde dont on considère que c’est le tour d’occuper cette position internationale en 2027, selon une tradition non écrite de rotation. Macky Sall a été proposé par le Burundi, qui assure la présidence tournante de l’Union africaine. Sa candidature a connu un moment décisif le 20 juillet 2026. Après des mois de réserve, le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye a accordé à son prédécesseur, après une audience au Palais de la République, le plein soutien diplomatique du Sénégal. Ce revirement intervient dans un contexte de recomposition politique interne. La rupture politique entre le président Faye et son ancien Premier ministre Ousmane Sonko a facilité ce rapprochement entre Diomaye Faye et Macky Sall. Mais la candidature de Sall reste entourée de controverses sérieuses : entre 60 et 67 personnes ont été tuées lors des manifestations politiques entre 2021 et 2024 sous son mandat. Des collectifs de victimes, Human Rights Watch et Amnesty International réclament vérité et justice.
La coalition de la société civile 1 for 8 Billion, active depuis 2014, et dont WATHI soutient les efforts, a publié des principes d’intégrité pour les campagnes de candidature, incluant notamment la transparence financière, la mise en congé des candidats exerçant des fonctions onusiennes, et l’engagement à préserver l’indépendance des nominations aux postes supérieurs vis-à-vis des États membres. Quatre candidats ont signé ces principes : Michelle Bachelet, María Fernanda Espinosa, Rebeca Grynspan et Carolyn Rodrigues-Birkett. La coalition a poussé pour plus de transparence de manière générale dans le processus de sélection du secrétaire général et joué un rôle majeur dans l’organisation des débats publics entre les candidats.
Il reste clair que la dynamique de la course ne s’explique pas seulement par les qualités intrinsèques des candidats, mais par la logique du veto. Le Secrétaire général est rarement le meilleur candidat dans l’absolu, mais le candidat contre lequel aucun des cinq membres permanents ne s’oppose fermement. Et quand on connaît les orientations politiques internes et le positionnement par rapport au multilatéralisme des plus grandes puissances actuelles au sein des P5, on peut avoir les plus grandes craintes quant aux critères qui guideront leur choix final.

