Les réseaux sociaux ne sont plus seulement des espaces où l’on crée un compte, échange avec d’autres personnes ou partage des contenus. Ils font désormais partie de la vie quotidienne, particulièrement chez les jeunes. TikTok, Instagram, Snapchat, Facebook ou YouTube permettent de se divertir, de découvrir, de s’exprimer, de suivre des personnalités et, de plus en plus, de s’informer. Pour beaucoup, le premier contact avec une actualité, un débat politique ou une question de société passe désormais par l’écran d’un téléphone. Cette transformation tient aussi à la présence croissante des médias, des créateurs de contenus et des influenceurs sur ces espaces numériques. Journaux, radios et télévisions adaptent leurs formats aux habitudes d’un public qui consomme rapidement les contenus, avec davantage de vidéos courtes, d’images et d’extraits conçus pour être vus et partagés. Le téléphone est ainsi devenu, pour une partie de la jeunesse, un véritable point d’entrée vers le monde.
Mais ce que nous voyons sur nos écrans n’est pas une succession de contenus choisis au hasard. Derrière cette expérience apparemment simple se trouvent des algorithmes qui analysent en permanence nos comportements. Ils prennent en compte les vidéos regardées jusqu’au bout ou abandonnées après quelques secondes, les publications aimées, partagées ou commentées, les comptes suivis et une multitude d’autres signaux. Leur objectif est de déterminer ce qui est susceptible de retenir notre intérêt. C’est ainsi que se construit progressivement un fil personnalisé. Deux personnes utilisant la même application peuvent donc être exposées à des univers informationnels très différents. Cette personnalisation répond aussi à une logique économique. Les grandes entreprises du numérique tirent une part importante de leurs revenus de la publicité. Plus une personne reste longtemps sur une application, plus elle consulte de contenus et plus elle peut être exposée à des annonces. Le temps et l’attention deviennent ainsi des ressources économiques. Dans cet environnement, ce qui est visible n’est pas nécessairement ce qui est le plus vrai, mais souvent ce qui est le plus susceptible de retenir l’utilisateur. Les contenus provoquant la colère, la peur, l’indignation ou la surprise peuvent alors bénéficier d’un avantage. La désinformation peut ainsi être plus efficace lorsqu’elle est simple, spectaculaire et émotionnelle que lorsqu’elle exige du temps pour être vérifiée et comprise.
Cette logique soulève une question particulière lorsqu’il s’agit des mineurs. La plupart des grandes plateformes fixent à 13 ans l’âge minimum pour créer un compte. Mais, dans la pratique, cette limite a longtemps reposé largement sur une déclaration de l’utilisateur, sans vérification systématique et fiable de son âge ou de son identité. Un enfant peut donc, dans de nombreux cas, déclarer avoir 13 ans sans que la plateforme puisse réellement vérifier cette information. Cette limite de 13 ans est notamment liée au cadre américain de protection de la vie privée des enfants, la COPPA — Children’s Online Privacy Protection Act — qui encadre la collecte de données personnelles des moins de 13 ans.
Aujourd’hui, la question de l’âge d’accès aux réseaux sociaux fait l’objet d’un débat croissant. Plusieurs pays cherchent à renforcer la protection des mineurs face aux risques liés à l’utilisation intensive des plateformes numériques, notamment l’exposition à certains contenus, la collecte de données personnelles, le cyberharcèlement et les préoccupations liées à leur bien-être et à leur santé mentale. En décembre 2025, l’Australie est devenue le premier pays à interdire l’accès à plusieurs réseaux sociaux aux moins de 16 ans. En France, le Parlement a définitivement adopté, le 21 juillet 2026, une proposition de loi visant à interdire l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans, avec un dispositif de vérification de l’âge à la charge des plateformes. Les réponses restent toutefois différentes selon les pays, entre vérification de l’âge, autorisation parentale ou interdiction en dessous d’un certain seuil.
En Afrique, cette question reste moins présente dans le débat public. Le Gabon montre cependant que les États commencent à intervenir davantage. Après plusieurs semaines de suspension de Facebook et TikTok, une ordonnance sur leur usage a été adoptée le 26 février. Elle fixe la majorité numérique à 16 ans et soumet l’accès des moins de 16 ans à une autorisation parentale. Le texte prévoit également l’identification des utilisateurs et interdit l’usage des pseudonymes, avec l’obligation de renseigner notamment le nom, le prénom et le numéro d’identification personnelle. Une telle mesure pose une question importante dans des sociétés où la liberté d’expression reste parfois fragile. Comment lutter contre les abus en ligne sans transformer l’espace numérique en outil de surveillance ?
Mais ces espaces ne servent pas uniquement à consommer ou à diffuser des contenus. Ils peuvent aussi devenir des instruments de mobilisation citoyenne. Ce que l’on observe ces deux dernières années, c’est l’émergence de mobilisations qui naissent ou se structurent d’abord dans les espaces numériques avant de descendre dans la rue.
Au Maroc, les mobilisations de la Gen Z 212, nom inspiré de l’indicatif téléphonique +212 du pays, ont exprimé une colère croissante face à la dégradation des services publics, notamment dans l’éducation et la santé, alors que le gouvernement investit massivement dans les infrastructures liées aux grands événements sportifs internationaux, notamment la Coupe d’Afrique des nations et la Coupe du monde 2030. À Madagascar, les réseaux sociaux ont également joué un rôle important dans les mobilisations de septembre et octobre 2025. Le mouvement de jeunes, déclenché notamment par les coupures d’eau et d’électricité et par la dégradation des conditions de vie, s’est rapidement transformé en contestation politique. La crise s’est finalement transformée en crise politique majeure, avec l’intervention d’une partie de l’armée et le départ du président Andry Rajoelina en octobre 2025. Ces mouvements sont souvent horizontaux, peu hiérarchisés et difficiles à contrôler. Ils ne reposent pas nécessairement sur des partis politiques ou des organisations traditionnelles. Ils reposent sur des communautés connectées capables de se mobiliser très rapidement.
Pour les sociétés africaines, le défi est donc de trouver un équilibre entre plusieurs exigences. Protéger les mineurs sans généraliser la surveillance. Combattre la désinformation sans restreindre davantage la liberté d’expression. Et surtout, permettre aux citoyens de comprendre les mécanismes qui déterminent ce qu’ils voient, ce qu’ils partagent et parfois ce qu’ils finissent par croire.
La véritable bataille n’est donc pas seulement celle des vidéos les plus vues ou des publications les plus virales. Elle se joue autour de notre capacité à maîtriser notre attention, à distinguer l’information de la manipulation et à conserver notre liberté de jugement dans un environnement numérique qui cherche en permanence à retenir notre regard.

