Il ne faut pas faire la fine bouche: les résultats sortis des urnes aux Etats-Unis ce 3 novembre donnent un peu d’espoir quant à la possibilité pour les Etats-Unis et pour la planète de freiner la course vers l’abîme, de ralentir quelque peu la poussée des idées extrémistes, celle des idées hostiles aux politiques de réduction du rythme de destruction de la nature, des idées hostiles à tout ce qui ressemble à de la bienveillance, du respect de la diversité et d’un socle de droits humains fondamentaux, à tout ce qui ne se résume pas à la poursuite exclusive des intérêts économiques et à la célébration de la puissance financière, militaire et technologique.
« Freiner », « ralentir », les mots ont un sens. En avril dernier, je disais dans une chronique que l’ascension et la gouvernance politique incarnées par Trump inspiraient, encourageaient, renforçaient, motivaient des centaines d’acteurs politiques déterminés à conquérir le pouvoir puis à gouverner en s’affranchissant de tout cadre éthique, partout dans le monde. J’alertais aussi sur le fait que « la grave erreur serait de penser que la dynamique actuelle disparaîtra avec la présidence Trump et qu’elle ne concerne que les Etats-Unis. » Il ne faudrait pas céder à l’euphorie au lendemain de la défaite du président Donald Trump, qualifiée partout de cuisante. À juste titre.
Les résultats sont en effet spectaculaires. Organisés à mi-parcours du mandat présidentiel, ces «midterms » permettent de renouveler l’intégralité des 435 sièges de la Chambre des représentants et environ un tiers du Sénat, avec 35 sièges en jeu sur 100 cette année. Plusieurs circonscriptions jusqu’alors républicaines ont basculé dans le camp démocrate. Avec plus de 250 sièges remportés, selon les résultats toujours incomplets le 6 novembre, les démocrates ont largement franchi le seuil des 218 élus nécessaire pour disposer de la majorité absolue à la Chambre des représentants. Ils ont aussi pris le contrôle du Sénat, l’emportant dans des États comme le Texas, la Caroline du Nord et même le Kansas, qui n’avait plus élu de sénateur démocrate depuis près d’un siècle.
Les démocrates ont également conservé le siège du Michigan, où Abdul El-Sayed a été élu. Présenté partout comme le premier sénateur musulman de l’histoire des États-Unis, il est l’une des grandes stars de ces élections. Comme Keisha Lance Bottoms, élue gouverneure de Géorgie, État du sud des Etats-Unis, marqué par son passé esclavagiste et ségrégationniste. Elle sera la première femme noire gouverneure d’un État. La démocrate Deb Haaland, élue gouverneure du Nouveau-Mexique, sera quant à elle la première femme amérindienne à diriger un État. La députée Omar Ilhian, bête noire du président Trump qui l’abreuve régulièrement d’injures et en fait de même pour son pays d’origine, la Somalie, a été largement réélue avec plus de 76 % des voix dans sa circonscription de l’État du Minnesota. Au-delà de la défaite de son parti, ce sont des symboles de l’Amérique diverse, construite par des vagues massives de migrants de tous les continents, les symboles de l’Amérique méprisée par Trump et ses plus fidèles partisans, qui sont sortis gagnants de ces élections.
Ma dernière chronique mettait sur la table les limites et les effets négatifs observables des élections dans de nombreux contextes, notamment la polarisation des sociétés. J’évoquais le Brésil où Flavio Bolsonaro, candidat d’extrême droite, semblait bien parti pour gagner l’élection présidentielle face au président sortant Lula da Silva, et aussi les Etats-Unis de Donald Trump, un modèle en matière de discours et de pratiques politiques agressifs et clivants. Dans les deux cas, le camp des extrêmes a perdu.
Lorsque les élections aboutissent aux résultats que l’on souhaite, on se réconcilie facilement avec elles comme manifestation la plus aboutie de la démocratie et on est tenté d’oublier qu’elles ne mettent pas fin aux profondes fractures de la société. Il faut se garder de toute interprétation excessive des résultats d’élections comme celles qui viennent de sanctionner le parti au pouvoir aux Etats-Unis. Difficile de savoir si l’absence de principes éthiques guidant l’exercice du pouvoir du président Trump, sa politique extérieure guerrière, son mépris pour les questions climatiques, l’inhumanité de sa politique anti-immigration, ont beaucoup pesé dans le choix des électeurs par rapport à leur appréciation de leurs conditions économiques, en particulier l’impact de la flambée des prix de l’essence et de l’inflation de manière générale. La « vague bleue » qui change le rapport de forces dans les institutions politiques aux États-unis ne signifie pas que les déterminants structurels de la polarisation, l’approfondissement des inégalités économiques, le recul des politiques publiques et certains effets des technologies de l’information, ne vont pas poursuivre leur œuvre de fragilisation de la démocratie.
Alors que peut-on en tirer comme messages pour le continent africain? Premièrement, le rappel que les élections restent la seule modalité pour changer d’orientations politiques dans un pays, sans prendre des risques inconsidérés pour la stabilité et la sécurité. Elles peuvent jouer ce rôle lorsque le pays dispose encore d’institutions solides et que les électeurs ont vraiment le choix. Donald Trump n’a pas pu manipuler le processus électoral et éviter une défaite majeure de son parti. Mais les élections ne suffiront pas à regénérer les démocraties en souffrance, là où elles existent encore. Il faut injecter du débat public informé, de l’intelligence collective et concevoir des institutions nouvelles dédiées à la consolidation de la démocratie, de l’État de droit et de la participation citoyenne.
Deuxièmement, un appel à la lucidité par rapport aux changements politiques aux Etats-Unis. Il y aura des changements mais ils ne seront pas spectaculaires en ce qui concerne les relations avec les pays africains. Le président et le gouvernement fédéral garderont la main sur la politique étrangère, certes avec davantage de contraintes venant du Congrès. Mais la lucidité exige aussi de ne pas penser que le parti démocrate, c’est la même chose que le parti républicain, que dans tous les pays, des plus puissants aux plus petits, les personnalités politiques et leurs courants portent exactement les mêmes agendas en matière de politique étrangère. Aux Etats-Unis, les Démocrates, ce ne sont pas les Républicains. Trump, ce n’est pas Obama. J.D. Vance, ce n’est pas Joe Biden.
On devrait aussi savoir que la fabrique de la décision politique aux Etats-Unis, ce n’est pas celle de la Chine. La politique étrangère de la France, ce n’est pas celle de la Russie. Celle de la Norvège, ce n’est pas celle de la France. Les principes guidant la politique étrangère de l’Irlande, ce ne sont pas ceux de la Turquie. La fabrique de l’action extérieure de l’Allemagne, ce n’est pas celle de l’Inde. Et dans chacun de ces pays, d’un spectre politique à l’autre, les partis et les personnalités en compétition ne portent pas les mêmes valeurs, ne défendent pas et n’endossent pas les mêmes pratiques. Les nuances comptent. Partout, les dirigeants et les acteurs politiques défendent les intérêts stratégiques de leurs pays respectifs. Mais ils ne se fixent pas les mêmes limites quant aux méthodes utilisables dans la défense de ces intérêts. Certains comprennent plus que d’autres que la poursuite des intérêts de sa nation n’implique pas nécessairement d’écraser les autres et de se désintéresser du sort des populations de pays étrangers. Les acteurs politiques dans les grandes, moyennes, petites et micro-puissances ne sont pas tous les mêmes. Ils ne sont pas tous cyniques, sans scrupules, égocentriques. Nous avons besoin en Afrique de scruter les nuances de gris dans les politiques intérieures et dans les politiques extérieures, dans les discours et les actes des uns et des autres, pour savoir qui peuvent être nos alliés les plus fiables sur les questions existentielles.

