Les élections se sont imposées au fil des décennies comme étant le marqueur le plus incontesté de la pratique démocratique. Mais les élections produisent, de plus en plus et un peu partout, l’effet inverse de celui recherché : au lieu de rassembler une société autour de choix assumés, elles la divisent davantage. Deux facteurs, entre autres, alimentent ou aggravent ce phénomène. Les inégalités sociales et économiques profondes, que rien ne semble pouvoir réduire, nourrissent le sentiment que le jeu politique et même les alternances, ne changent rien à la vie quotidienne. Ce sentiment qui peut vite se transformer en colère et en dégoût rend attractifs les discours qui se contentent de désigner des coupables, généralement tous les acteurs politiques traditionnels accusés d’être complètement déconnectés des réalités vécues par leurs concitoyens.
Le second facteur tient à la place démesurée prise par la communication dans les compétitions électorales et le jeu politique de manière générale, une communication amplifiée, remodelée par les réseaux sociaux, et désormais dopée par l’intelligence artificielle. Ce qui permet de conquérir les opinions publiques et d’augmenter les chances de gagner aux élections, ce sont les attaques personnelles contre les adversaires politiques, les slogans, les raccourcis, les formules faciles, plutôt que les arguments, les nuances, le débat d’idées, la confrontation des programmes.
Le Brésil en offre une illustration actuelle saisissante. Au premier tour de l’élection présidentielle du 4 octobre dernier, Flávio Bolsonaro, fils de l’ancien président Jair Bolsonaro condamné pour une tentative de coup d’État à 27 ans et 3 mois de prison, a obtenu 47,06 % des voix contre 45,12 % pour le président sortant Lula, avant le second tour prévu le 25 octobre. Presque tous les clivages, de la religion à la sécurité en passant par la famille et l’économie, se superposent et divisent le pays en deux blocs. Quel que soit le résultat de l’élection, le Brésil n’en sortira pas moins polarisé. Aux États-Unis, à l’approche des élections de mi-mandat du 3 novembre, la campagne se joue largement à coups de spots agressifs, de fausses rumeurs visant des candidats et de financements massifs. Pour Donald Trump, la recherche de la polarisation maximale a toujours été au cœur de la stratégie électorale. Il en inspire manifestement beaucoup d’autres en Amérique latine comme en Europe.
Le 17 octobre 2026, entre 550 000 et 800 000 personnes, selon les sources, ont manifesté pacifiquement en France contre la vie chère et la dégradation des services publics, à commencer par les conditions des collégiens et des lycéens, à l’origine de la fronde sociale. La journée s’est cependant achevée dans des scènes de chaos d’une intensité rare avec des commerces pillés dans plusieurs villes et un hôtel de ville classé monument historique détruit par un incendie volontaire. Les analystes politiques français estiment presque unanimement que les chances de l’extrême droite de remporter la prochaine élection présidentielle en 2027 sont plus élevées que jamais, suivie par l’extrême gauche. Selon le baromètre de la confiance politique du Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof) publié en février 2026, seuls 22 % des Français font confiance à la politique, et 20 % à l’Assemblée nationale, le niveau le plus bas depuis 2009. Dans ce contexte, il est peu probable que la présidentielle de 2027 soit précédée d’une campagne donnant une grande place à un débat public constructif et apaisé.
C’est précisément en raison de ce contexte que l’initiative appelée « Un commun accord » a attiré mon attention et m’a donné envie d’en parler aussi à celles et à ceux qui, en Afrique, observent avec une inquiétude grandissante les remises en cause brutales des aspirations démocratiques dans certains pays, la ruse permanente dans d’autres où les pratiques politiques réelles n’ont qu’un lointain rapport avec les prescriptions démocratiques de leurs textes constitutionnels, des signes d’essoufflement et de doute dans la poignée de pays où on pouvait parler avec des indicateurs précis de consolidation de la démocratie, de l’état de droit et d’une envie de concilier gouvernance démocratique et efficacité des pouvoirs publics. Tout ce qui peut nourrir notre réflexion et être transformé en innovations institutionnelles à même de faire émerger des systèmes politiques plus stables et plus utiles pour les populations me semble bon à examiner.
Le 26 août 2026, Jean-Marc Jancovici a donc annoncé le lancement d’« Un commun accord », une assemblée citoyenne indépendante et non partisane, hébergée administrativement par The Shift Project, le think tank lancé en 2010 qu’il préside. Ingénieur polytechnicien, enseignant à Mines ParisTech, Jean-Marc Jancovici est l’un des visages les plus connus du débat français sur l’énergie et le climat. Sa bande dessinée Le Monde sans fin, coécrite avec Christophe Blain, l’a fait connaître d’un très large public. Sa pensée repose sur une idée simple: l’économie moderne dépend d’une énergie abondante, en particulier fossile, et ne peut s’affranchir des limites physiques de la planète. Le climat n’est donc pas un sujet parmi d’autres, mais une contrainte qui structure l’emploi, les prix, l’industrie et l’aménagement du territoire. Je suis ses conférences depuis quelques années et trouve l’approche pédagogique, lucide, intègre et témoignant d’un sens de l’intérêt général, celui de son pays certes d’abord mais aussi celui de la planète. Il y a pire comme engagement.
Le dispositif mis en place pour l’assemblée citoyenne est rigoureux. Il rappelle celui de la Convention citoyenne pour le climat de 2019-2020, une initiative du président Macron qui avait été mise en œuvre par le Conseil économique, social et environnemental pour produire des mesures législatives, hors période électorale. Cette convention avait abouti à 149 propositions concrètes, intégrées en partie à la loi Climat et Résilience de 2021. Beaucoup de propositions n’ont toutefois pas été adoptées par le gouvernement. Initiative de la société civile, «Un commun accord » est la première assemblée citoyenne de ce type en période électorale.
Le dispositif repose sur un tirage au sort, une indemnisation équitable, six week-ends de travail sur des dilemmes, un financement d’abord citoyen et une neutralité revendiquée. 150 citoyens ont été tirés au sort par un institut spécialisé avec des critères de représentativité. Chaque participant reçoit l’équivalent de l’indemnité des jurés d’assises afin que les personnes aux revenus modestes puissent participer. Ils participent à six week-ends de travail de septembre 2026 à début février 2027, avec des échanges avec des experts. Une plateforme en ligne a recueilli en quelques jours plus de 60 000 contributions pour choisir, parmi 14 dilemmes proposés, les 6 sur lesquels l’assemblée travaille depuis octobre. Le budget, d’environ 3 millions d’euros, est financé aux deux tiers par des dons de particuliers, avec un don symbolique à partir d’un euro : l’objectif est de maximiser le nombre de soutiens pour asseoir la légitimité de la démarche. Plus de 30 000 soutiens ont été réunis en 24 heures, et plus de 120 000 au 1er septembre. L’initiateur et ses soutiens s’engagent à ne pas orienter les conclusions.
Il ne s’agit pas de rédiger un programme, mais d’identifier des points d’accord sur des injonctions contradictoires auxquelles il faut répondre en même temps : par exemple, ne plus artificialiser les sols tout en construisant davantage de logements, ou décarboner l’industrie sans sacrifier l’emploi local ni le pouvoir d’achat. Jancovici souligne qu’il n’existe pas de « vérité scientifique » pour trancher ce type d’arbitrage : les valeurs, les intérêts et les attachements de chacun entrent en jeu. D’où la nécessité de la délibération collective. Le seul fait de créer un cadre comme celui-là rappelle que le processus de formation des opinions devrait faire l’objet d’une attention particulière et que la démocratie exige de l’information, des analyses croisées, de l’écoute des autres points de vue, et une capacité à penser ensemble la complexité du présent et les pistes d’action pour le futur. Cela rejoint dans une large mesure ce que WATHI essaie d’encourager aussi en Afrique de l’Ouest et au-delà.

