« Il y a deux ans, le 24 juin 2024, notre confrère Atiana Serge Oulon disparaissait, selon un mode opératoire désormais banal au Burkina Faso. A l’aube, des agents de l’État se sont présentés à son domicile et l’ont embarqué, sans mandat, devant femme et enfant. Ce matin-là, Serge disparaissait de nos radars. Quelques mois plus tard, L’Evénement, titre héritier de l’Indépendant de Norbert Zongo, dont il était l’opiniâtre directeur de publication, s’éteignait. Depuis, Atiana Serge Oulon est séquestré, dans des lieux d’enfermements illégaux, sans aucun droits, ni à un avocat, ni aux visites ou appels de sa famille. Séquestré pour avoir simplement exercé son métier. »
C’est par ces mots que le site d’informations Sahel Horizon, lancé il y a quelques semaines par des journalistes issus principalement des pays du Sahel central, en exil un peu partout dans la région ou plus loin, ont introduit une série de témoignages pour que l’on n’oublie pas le journaliste Serge Oulon. Deux ans sans nouvelles ou presque de Serge Oulon. « Ou presque » parce que l’organisation Reporters sans Frontières a mené une enquête qui a permis de savoir que le journaliste d’investigation avait été détenu dans une prison secrète jusqu’à la fin de l’année 2025 dans une villa dans le quartier de Ouaga 2000, dans la capitale Ouagadougou. L’enquête de RSF avait révélé qu’il y avait été battu, torturé et privé de nourriture.
La liste des cas d’enlèvements, de disparitions forcées et de condamnations abusives en Afrique de l’Ouest, documentés par les organisations de défense des droits humains au cours des trois dernières années, est longue. En juin et juillet 2024, outre Serge Oulon, Adama Bayala, Kalifara Séré et Alain Traoré dit « Alain Alain » ont été enlevés. En mars et avril 2025, quatre autre journalistes ont été enlevés par des policiers membres des services de renseignements. Du côté des acteurs de la société civile et des mouvements politiques, on peut citer Idrissa Barry, journaliste et secrétaire général du mouvement citoyen Sens, enlevé en mars 2025 par des hommes armés s’identifiant comme des gendarmes. Il est toujours porté disparu.
Guy Hervé Kam, avocat respecté au-delà du Burkina Faso, – il a défendu entre autres la figure politique sénégalaise Ousmane Sonko, cofondateur du mouvement Balai Citoyen et coordinateur national du mouvement Sens, a été détenu illégalement pendant cinq mois en 2024. Malgré une ordonnance de libération rendue le 7 mars 2024 par le tribunal administratif puis une confirmation par la cour administrative d’appel en avril 2024, Guy Hervé Kam est resté emprisonné. Les autorités ont refusé d’exécuter les décisions de justice jusqu’à maintenant.
Miphal Ousmane Lankoandé, sociologue et très effacé secrétaire exécutif du Balai Citoyen, a été enlevé le 30 mars 2025 devant son domicile à Ouagadougou, à son retour de Cotonou au Bénin où il venait de participer à un atelier régional en compagnie d’acteurs de la société civile africaine. Des hommes armés se présentant comme des gendarmes l’ont enlevé devant son épouse. Malgré les démarches répétées des avocats auprès des institutions publiques, aucune information n’a été communiquée sur son sort jusqu’à ce jour. Faut-il garder le silence sur un cas comme celui-là, 14 mois sans aucune nouvelle, sans aucune procédure judiciaire, sans apparition même dans une photo comme citoyen mobilisé de force sur le front de la guerre contre le terrorisme ? Pendant combien de temps faut-il espérer que le silence et la volonté de ne pas pointer du doigt le régime de Ouagadougou finiront par convaincre les hommes forts au pouvoir de rassurer enfin la famille sur son sort ?
Burkina Faso, mais aussi Niger, Mali et Guinée. Il n’y a plus de limites depuis quelques années aux pratiques des gouvernants et de leurs services de sécurité. Il y a quelques semaines, l’avis du Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire concernant Moussa Tiangari, a été rendu public. Le militant nigérien des droits humains, cofondateur et secrétaire général de l’association Alternative Espaces Citoyens, a été arrêté le 3 décembre 2024, sans mandat, à son domicile, par quatre hommes armés non identifiés en tenue civile, qui l’ont amené cagoulé à un endroit tenu secret. Il venait de rentrer de Côte d’Ivoire où il avait participé à une conférence internationale organisée par le Comité international de la Croix-Rouge. Le Groupe de travail estime que la privation de liberté de Moussa Tiangari a été imposée « pour des motifs discriminatoires, notamment en raison de ses opinions politiques et de ses activités en faveur des droits humains » et que sa détention est donc arbitraire.
Dans la nuit du samedi 2 mai 2026, l’avocat et homme politique malien Mountaga Tall, une des grandes figures du barreau de Bamako, a été enlevé à son domicile par des individus armés et encagoulés. Il était l’avocat de l’ancien Premier ministre Moussa Mara, arrêté, jugé et condamné en octobre 2025 à deux ans de prison, dont un an ferme et un an avec sursis, pour un commentaire sur les réseaux sociaux exprimant sa solidarité avec des prisonniers politiques en détention. Mountaga Tall assurait aussi la défense de plusieurs officiers, dont deux généraux très connus et respectés, arrêtés pour tentative de déstabilisation des institutions. Après Mountaga Tall, c’est son fils aîné Cheick Mamadou Tall, qui est porté disparu depuis le 16 mai 2026. Il a été enlevé après avoir répondu à un appel téléphonique où on lui a demandé d’apporter des effets personnels et des médicaments à son père.
Une série d’enlèvements, c’est aussi ce qu’on a observé en Guinée sous le régime militaire du général Mamadi Doumbouya désormais président élu au terme d’un processus électoral programmé pour sa victoire. Le 9 juillet 2026 marquera le deuxième anniversaire de la disparition forcée de Foniké Menguè et de Billo Bah, tous les deux alors membres du Front national de défense de la constitution (FNDC). L’organisation Tournons la page – Guinée a lancé le 31 mai dernier une campagne de mémoire, de mobilisation et de plaidoyer. L’organisation mentionne d’autres cas de disparitions forcées comme le journaliste d’investigation Habib Marouane Camara ou d’enfants du chanteur Elie Kamano, critique du pouvoir de Conakry. En Guinée comme au Burkina Faso, des membres de la famille n’échappent pas en effet aux enlèvements visant à faire pression sur les acteurs ciblés.
En se taisant aujourd’hui, en considérant que les violations graves des droits humains sont accessoires par rapport aux enjeux de la lutte contre les groupes armés terroristes ou encore de l’affirmation de souverainetés nationales, en acceptant les justifications les plus fallacieuses de pratiques qui détruisent des vies hors de toute procédure judiciaire indépendante, nous augmentons les chances que les jeunes et les enfants vivent dans quelques années dans des pays où règnent l’arbitraire et la loi des plus forts, celle de ceux qui se convainquent d’être les seuls patriotes. Ce n’est pas comme si les pouvoirs autoritaires, dictatoriaux ou totalitaires n’avaient déjà fait leurs preuves sur tous les continents.
Ce serait tellement dommage que dans cinq ou dix ans, il n’y ait plus que quelques îlots en Afrique de l’Ouest où les populations pourront encore avoir la liberté de penser par eux-mêmes et se permettre de ne pas s’aligner sur les orientations politiques et l’idéologie des dirigeants de leur pays, qu’ils soient militaires ou civils, arrivés au pouvoir et maintenus au pouvoir par la force ou non. Les salves d’injures pour disqualifier toutes les voix critiques reflètent un degré de polarisation, de fragmentation de la société et de refus de penser par soi-même de très mauvaise augure pour l’avenir de notre région. Parce que le refus de s’intéresser aux faits, le refus de penser, s’accompagnent d’une disparition de toute empathie et des valeurs humanistes. C’est ainsi que naissent et s’installent parfois pendant des décennies les totalitarismes.

