Le bureau régional pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre de l’agence des Nations unies pour les femmes a organisé le 4 juin 2026 un dialogue sur le thème « Promouvoir les économies et les systèmes de soins en Afrique de l’Ouest et du Centre », et présenté à cette occasion les « Care Snapshots », des fiches avec des données précises sur le travail de soins non rémunéré des femmes dans dix pays : Cameroun, Côte d’Ivoire, République démocratique du Congo, Ghana, Liberia, Mali, Niger, Nigeria, Sénégal et Togo.
Alors qu’entend-on par économie des soins, « care economy » en anglais ? Selon l’Organisation internationale du Travail (OIT), « l’économie du soin englobe le travail de soins – rémunéré et non rémunéré, direct et indirect – fourni par les secteurs public et privé, les organisations à but non lucratif, l’économie sociale et solidaire et les ménages. Elle comprend les prestataires et les bénéficiaires de soins, ainsi que les employeurs et les institutions offrant des services de soins. » Le travail rémunéré correspond aux activités des travailleurs de l’éducation, de l’éducation et de la protection de la petite enfance, des secteurs de la santé et des services sociaux, des travailleurs domestiques tandis que le travail de soins non rémunéré est souvent fourni par la famille et l’entourage des bénéficiaires.
Que sait-on de cette répartition du travail de soins non rémunéré en Afrique de l’Ouest et du Centre ? Les fiches publiées par ONU Femmes donnent des indications utiles pour les dix pays étudiés. Au Nigeria, géant démographique de la région, les femmes consacrent 4h22 par jour au travail domestique non rémunéré contre 1h12 pour les hommes, soit un ratio de 1 à 4, supérieur à la moyenne sub-saharienne qui est de 1 à 3,1 et à la moyenne mondiale qui est de 1 à 2,5. L’enquête d’usage du temps conduite en 2024 dans quatre États de la fédération a montré que l’écart le plus marqué s’observait dans l’État de Borno au nord avec 6h03 de temps de travail domestique non rémunéré pour les femmes contre 34 minutes pour les hommes. Cross River est l’État où les hommes participent le plus relativement aux travaux domestiques. Le travail de soin explique l’exclusion de 20,16 % des femmes du marché du travail. 96,4 % des femmes actives occupent des emplois informels au Nigeria.
En Côte d’Ivoire, les femmes consacrent 8h35 par semaine aux tâches domestiques contre 2h31 pour les hommes — un rapport de 1 à 4. Les femmes consacrent notamment 2 heures par jour en moyenne à la garde d’enfants, contre 31 minutes pour les hommes. La différence est marquée dès l’enfance, les filles de 5 à 14 ans effectuent 4h par semaine de soins non rémunérés contre 1,9h pour les garçons, et la charge atteint un pic de 13h/semaine à 29 ans. 42 % des femmes sont responsables de la collecte d’eau contre 3 % des hommes. Il y avait environ 2 millions de travailleuses domestiques en 2022, dont seulement 3 683 déclarées. Une sur quatre a subi des violences sexuelles. 35 % n’ont aucun jour de repos ni salaire. En 2018, la production agrégée du travail domestique non rémunéré des femmes était estimée à 674,43 milliards de francs CFA.
Au Mali, les femmes consacrent 21,6 heures par semaine au travail de soins contre 5,7 heures pour les hommes, soit un ratio de 1 à 4. Les femmes assurent 80 % du volume total de travail domestique et de soins. En zone rurale, 54 % des femmes sont responsables de la collecte d’eau contre 11 % des hommes. Les filles produisent près de trois fois plus de travail domestique que les garçons. À partir de 34 ans, les femmes transfèrent leurs charges de soins sur les filles du ménage, reproduisant l’inégalité de manière intergénérationnelle. Si elle était comptabilisée, la contribution des femmes aux soins et travaux domestiques non rémunérés aurait représenté 17,6 % du PIB malien en 2019.
Au Niger, les femmes passent 3 heures 52 minutes par jour aux travaux de soins non rémunérés contre 1 heure 9 minutes pour les hommes soit un ratio de 1 à 3,4. Au Sénégal, les femmes consacrent, en moyenne, 4 heures et 12 minutes par jour aux tâches domestiques, 8 fois plus que les hommes qui y passent 32 minutes. Ce ratio de 8 à 1 est exceptionnellement élevé, la moyenne en Afrique au sud du Sahara étant de 3,1 à 1. Dans le nord du Sénégal, les femmes rurales peuvent consacrer jusqu’à 12 heures par jour à des tâches non rémunérées. 45 % d’entre elles s’occupent d’un membre de la famille malade ou en situation de handicap.
Au Ghana, les femmes consacrent en moyenne 3h43 par jour au travail de soins non rémunéré, contre 1h12 pour les hommes — soit un ratio de 3 à 1, identique à la moyenne subsaharienne. 70,6 % des femmes entrepreneures et 90 % des commerçantes transfrontalières citent la charge de travail non rémunéré comme contrainte directe à leur activité. Mais on observe des changements dans les normes socioculturelles, avec des attitudes plus progressistes que la moyenne régionale: 90 % des femmes et 91 % des hommes jugent ainsi acceptable qu’une femme travaille hors du foyer. Seulement 7 % des hommes et 11 % des femmes estiment que les femmes devraient rester à la maison, des chiffres très en deçà des moyennes mondiales (respectivement 29 % et 27 %).
Pourquoi le sujet n’est pas anecdotique mais devrait faire partie des priorités en matière de politiques publiques? Parce que les régions d’Afrique de l’Ouest et du Centre sont celles qui ont la cadence démographique la plus forte du monde, parce que cela implique une augmentation exponentielle des besoins de soins de garde, d’éducation et de santé des enfants mais aussi des soins pour les personnes âgées dont le nombre s’accroît aussi rapidement, parce que la charge du travail de soins non rémunéré des femmes déjà énorme pourrait augmenter de près de 30 % dans 9 pays sur 10 d’ici 2050 en l’absence de politiques publiques spécifiques, et parce qu’on peut considérer que l’évolution de l’économie des soins sera un déterminant majeur de la qualité de vie des populations africaines pendant les prochaines années et décennies. Les données doivent être maintenant mises sur la table et des politiques publiques proposées et débattues sereinement.
Des politiques mises en œuvre dans de nombreux pays confrontés à des défis similaires peuvent servir d’inspiration. Hajar Kabbach et Otaviano Canuto, les auteurs d’un article publié en mai 2026 sur l’économie des soins par le think tank marocain Policy Center for the New South, donnent plusieurs exemples. Au Rwanda, un programme de dialogue communautaire sur les rôles de genre a engagé hommes et femmes dans des conversations structurées sur les responsabilités de soin. En deux ans, l’initiative a produit des changements mesurables d’attitudes et de comportements, notamment une meilleure collaboration dans les ménages sur le travail domestique. En Colombie, un programme a été mis en place pour offrir des services de garde à domicile à près de 2 millions d’enfants de 6 mois à 5 ans, via plus de 65 000 centres à domicile agréés. Les évaluations montrent une hausse de 25 points de pourcentage de la probabilité d’emploi des mères et environ 75 heures de travail supplémentaires par mois, ainsi qu’une meilleure rétention scolaire de 20 points chez les adolescents. Mettre la question sur la table comme le fait ONU Femmes à travers cette série de fiches sur les pays d’Afrique de l’Ouest et du Centre est une première étape essentielle.

