Le 28 mai dernier, les députés français ont voté à l’unanimité pour l’abrogation du « Code noir » et l’ensemble des textes ayant réglementé l’esclavage dans les colonies françaises, jamais formellement abrogés malgré les abolitions successives de 1794 puis de 1848. Ce vote est intervenu vingt-cinq ans après la loi Taubira du nom de l’ancienne députée et ancienne ministre de la Justice Christiane Taubira, personnalité politique et morale forte, loi adoptée le 10 mai 2001 qui avait reconnu la traite et l’esclavage comme crimes contre l’humanité. Au cours de la même semaine, dans sa première encyclique Magnifica Humanitas publiée le 25 mai 2026, le pape Léon XIV demandait pardon pour le retard avec lequel l’Église a condamné le fléau de l’esclavage. C’était la première fois que le chef de l’Église catholique reconnaissait le rôle direct de l’institution dans sa légitimation.
Deux gestes tardifs, essentiellement symboliques, mais porteurs d’un signal que les populations « noires » du monde entier, majoritairement mais pas exclusivement d’origine africaine, ne peuvent ignorer. « Noires » avec des guillemets parce que toutes les couleurs de peau entre le blanc un peu bronzé et le noir en passant par toutes les teintes innombrables des épidermes humains font de leurs porteurs des Noirs et que toutes les couleurs tout aussi variées de peau très claires qui se rapprochent du blanc font de leurs porteurs des Blancs. En 2026, cette catégorisation qui n’a aucune consistance scientifique est encore structurante dans les imaginaires, c’est un fait.
Le 25 mars 2026, sous les applaudissements d’une large majorité d’États membres, l’Assemblée générale des Nations Unies avait adopté une résolution qualifiant l’esclavage et la traite transatlantique des esclaves africains de « plus grave crime contre l’humanité ». Ce texte, porté par le Ghana au nom du Groupe africain, a été approuvé par 123 États, tandis que l’Argentine, Israël et les États-Unis ont voté contre, et 52 pays se sont abstenus, tous les pays de l’Union européenne ainsi que le Royaume-Uni.
Les débats à l’assemblée nationale française le 28 mai dernier ont largement tourné autour de l’histoire esclavagiste et coloniale française, et des effets visibles aujourd’hui à travers les inégalités persistantes entre les territoires d’outre-mer et la France métropolitaine, et les discriminations subies par les personnes noires. Il faut rappeler ce qu’était le Code noir. Promulgué entre 1685 et 1724, ce corpus d’édits royaux codifiait l’esclavage dans les colonies françaises. L’article 44 disposait que « les esclaves sont meubles ». L’article 38, lui, autorisait la mise à mort des esclaves fugitifs en cas de récidive. Un texte qui légalisait la torture, la mutilation, le fouet, le marquage au fer rouge, qui déniait toute humanité à des millions d’êtres humains arrachés principalement aux côtes d’Afrique de l’Ouest et du Centre, pour être transportés dans des conditions abominables vers les colonies des Antilles, de la Louisiane et au-delà.
La traite atlantique des esclaves fut principalement l’œuvre de quatre puissances européennes: le Portugal, l’Angleterre, l’Espagne et la France, auxquels s’ajoutèrent les Provinces-Unies (actuels Pays-Bas), le Danemark et la Suède à une échelle moindre. Les historiens estiment qu’entre le milieu du XVe siècle et la fin du XIXe siècle, plus de 12,5 millions de captifs furent déportés d’Afrique vers les Amériques et les îles de l’Atlantique, et plus d’un million et demi périrent durant la traversée.
La demande de pardon du pape Léon XIV est aussi d’une grande portée historique. L’Église a possédé des esclaves jusqu’au Moyen Âge et a également conseillé des souverains sur la manière de légitimer l’asservissement. Il faut attendre le XIXe siècle pour trouver une condamnation formelle, absolue et universelle de l’esclavage, notamment avec Léon XIII. Si certains de ses prédécesseurs avaient déjà reconnu la participation de chrétiens dans l’esclavage, notamment Jean-Paul II lors de sa visite à Gorée en 1992, c’est la première fois qu’un pape présente des excuses publiques pour le rôle direct joué par l’Église en tant qu’institution.
« Les nouvelles formes d’esclavage se nourrissent de chaînes économiques et d’infrastructures numériques », écrit le pape dans son encyclique Magnifica Humanitas. Ce lien n’est pas du tout tiré par les cheveux. Je partage avec vous un extrait qui me semble particulièrement pertinent :
« Le colonialisme revêt de nos jours un visage inédit. Il ne domine pas seulement les corps, mais s’approprie les données, transformant les vies personnelles en informations exploitables. Des territoires entiers, en particulier ceux de moindre importance géopolitique et de plus grande fragilité structurelle, sont actuellement traversés par une nouvelle logique d’extraction : celle des flux sanitaires, profils épidémiologiques, cartes génétiques et données démographiques. Ce sont là les nouvelles “terres rares” du pouvoir : des informations vitales qui, une fois mises en relation, peuvent servir à entraîner des modèles prédictifs, à orienter des stratégies d’investissement, à anticiper les crises et surtout à sélectionner les personnes et les choses qui comptent. Celui qui détient les données sanitaires de populations entières, aujourd’hui souvent collectées sous le couvert de l’aide, de la recherche ou de l’innovation, détient en réalité un levier structurel sur l’avenir : il peut modeler les besoins et les marchés… »
Nous devons en Afrique observer le monde actuel en n’oubliant rien du passé avec une conscience claire de la réalité des menaces appelées à s’aggraver au fil des années. Si les nouvelles formes de domination ne concernent pas seulement les populations africaines et les populations noires dans le monde, ces dernières restent particulièrement exposées et vulnérables. Il faut une vigilance permanente et active face aux signes contemporains du racisme structurel et des théories de la hiérarchisation des civilisations. Ces idéologies ne sont pas des fantômes du passé. Elles se reconstituent, se modernisent, trouvent de nouveaux vecteurs.
Le pouvoir technologique en construction ou en consolidation aux États-Unis représente une menace d’une nature nouvelle. Lorsque les plateformes numériques qui structurent l’espace informationnel mondial sont contrôlées par des individus qui relativisent les crimes historiques contre les populations noires, soutiennent des régimes d’extrême droite et contribuent à normaliser le discours de la suprémacie d’un groupe culturel sur les autres, la vigilance n’est pas de la paranoïa.
Une illustration récente nous est donnée par l’une des entreprises les plus puissantes des Etats-Unis aujourd’hui : Palantir Technologies. Elle a été créée en 2003 par Peter Thiel et Alex Karp, avec des capitaux initiaux de la CIA et elle est devenue l’un des acteurs les plus puissants de la collecte et de l’analyse de données au monde avec des systèmes (Gotham, Foundry, AIP) qui sont utilisés par l’armée américaine, les services de renseignement, la police aux frontières, l’armée israélienne. Dans un manifeste en 22 points publié sur le réseau social X en avril dernier, qui résume la vision du monde de ses dirigeants, le point 21 dit ceci : « Certaines cultures ont produit des avancées vitales ; d’autres demeurent dysfonctionnelles et régressives. Toutes les cultures seraient désormais égales. La critique et les jugements de valeur seraient interdits. Pourtant, ce nouveau dogme passe sous silence le fait que certaines cultures, et, en effet, certaines sous-cultures… ont produit des merveilles. D’autres se sont révélées médiocres, et pire, régressives et nocives. ».
Le cofondateur de Palantir, Peter Thiel, milliardaire, ouvertement hostile à la démocratie, est aussi l’homme qui a financé la carrière politique de J.D. Vance, aujourd’hui vice-président des États-Unis et a été le premier milliardaire de la Silicon Valley à soutenir Donald Trump en 2016. Alors oui, le pouvoir technologique privé qui se consolide aux États-Unis représente une menace grave pour une grande partie de la planète et en premier lieu pour les populations de la partie du monde la plus dynamique sur le plan démographique et la plus vulnérable sur les plans économique et technologique.

