Quelques heures après le dénouement du match de 16ème de finale de la Coupe du monde entre l’Argentine et le Cap-Vert (Cabo Verde, nom officiel), les titres de la presse aux quatre coins du monde saluaient unanimement la performance remarquable, même exceptionnelle, des « Tubaroes Azuis », les « Requins Bleus » en français. Au terme d’une prolongation incertaine jusqu’au bout, c’est bien l’équipe championne du monde en titre, l’Argentine emmenée par l’immense star Lionel Messi, qui s’est qualifiée mais c’est le Cap-Vert qui s’est révélé au monde de la plus belle des manières. Jamais en près d’un siècle de Coupe du monde, une aussi petite nation – moins de 600000 habitants hors diaspora, éclatée entre dix îles dans l’océan Atlantique – n’avait atteint ce stade de la compétition.
En réponse à mon message de félicitations adressé juste à la fin du match, un ami cap-verdien retraité installé depuis quelques années aux Etats-Unis, a écrit ceci : « L’Argentine est 690 fois plus grande que nous. Nous sommes 0,15% de l’Argentine. Le respect pour le petit pays est énorme. ». Le ratio de superficie est juste. J’ai fait le calcul du ratio de population. Celle de l’Argentine est plus de 86 fois supérieure à celle du Cap-Vert. Et on pourrait multiplier les comparaisons. Un article de la BBC observe que la valeur monétaire de cinq joueurs argentins évoluant dans les clubs les plus prestigieux du monde dépasse celle de toute l’équipe du Cap-Vert. Ce match était bien sur le papier le plus déséquilibré des phases à élimination directe d’une coupe du monde. Il ne le fut pas sur le terrain.
Heureusement qu’il y eut le Cap-Vert pour oublier un peu les désillusions successives des millions de supporters des équipes africaines, à l’exception de ceux du Maroc et de l’Égypte, seules qualifiées pour les huitièmes de finale. 2 sur 9 après un excellent taux de réussite de 9 équipes sur 10 après la phase de poules. Le Ghana, la Côte d’Ivoire et le Sénégal ont particulièrement déçu. La déception a été énorme à la mesure des espoirs placés dans ces sélections dotées de joueurs évoluant dans les plus grands championnats du monde.
Ce sont bien les Requins Bleus, participant pour la première fois à une Coupe du monde, qui ont donc offert au continent l’un des rares moments de fierté de ce tournoi. Ce parcours n’est pas le fruit du hasard ni celui d’un concours de circonstances heureux. Il porte la marque d’un collectif sans star, mais d’une solidité défensive, d’une organisation tactique et d’une discipline remarquables. Le gardien Vozinha, auteur d’arrêts décisifs lors de tous les matchs de son équipe, est devenu le visage le plus populaire de cette épopée. Cette équipe, construite patiemment sous la houlette du sélectionneur Pedro Leitão, alias Bubista, lui-même ancien capitaine des Requins Bleus, incarne des valeurs simples : le travail collectif, la discipline, l’humilité et la détermination tranquille.
Cette qualification historique doit aussi beaucoup à la diaspora capverdienne, dispersée en Europe et en Amérique du Nord, qui a fourni l’essentiel des joueurs formés dans les centres portugais, français ou néerlandais avant de revenir porter le maillot national. Ce lien entretenu entre l’archipel et ses enfants de l’extérieur, cette capacité à faire converger des trajectoires individuelles vers un projet commun, dit quelque chose d’essentiel sur ce petit pays : sa réussite, sportive comme politique, tient à cette faculté à mobiliser toutes ses ressources, y compris humaines et symboliques, où qu’elles se trouvent dans le monde.
Heureuse coïncidence : l’équipe rejoint Praia, la capitale, le 5 juillet, jour de célébration du 51ème anniversaire de l’indépendance du Cap-Vert. La fête sera exceptionnelle et très dansante, de Praia à Mindelo, de Sal à Boavista, sans aucun doute. Il y a quelque chose de très cohérent entre ce que le Cap-Vert vient de montrer sur les pelouses nord-américaines et ce que ce pays donne à voir, depuis plus de trois décennies, dans la conduite de ses affaires politiques. L’archipel est l’une des démocraties les plus ancrées et les plus stables du continent. Les élections y sont organisées avec régularité, les alternances politiques se sont succédé sans drame ni contestation violente, et l’exercice du pouvoir y garde une simplicité qui tranche avec les dérives fastueuses observées dans beaucoup de pays du continent. Les dernières élections législatives ont été organisées en mai dernier. Le scrutin a abouti à une alternance politique, le Parti africain pour l’indépendance du Cap-Vert (PAICV) remportant la victoire (avec 37 sièges au parlement) face au parti au pouvoir, le Mouvement pour la démocratie (MpD), qui a obtenu 33 sièges.
Le pays a organisé son système autour d’un régime semi-présidentiel inspiré de celui du Portugal, l’ancienne puissance coloniale, mais avec des mécanismes propres destinés à contraindre les gouvernants à la collégialité. Le Conseil de la République, qui réunit autour du président de la République le chef du gouvernement, le président de l’Assemblée nationale, le président de la Cour suprême, le procureur général et des personnalités désignées par différentes instances, doit être consulté avant toute décision politique majeure. Ce dispositif institutionnel, ainsi que l’héritage laissé par des figures comme l’ancien président Pedro Pires, ont contribué à ancrer une culture de l’équilibre des pouvoirs que peu de pays de la région ont su reproduire.
La stabilité institutionnelle est allée de pair avec des résultats en matière de bien-être collectif qui placent le Cabo Verde très au-dessus de la moyenne régionale, alors même que le pays ne dispose d’aucune ressource naturelle précieuse, ni pétrole, ni minerai stratégique, ni terres arables en abondance. Du poisson certes mais surtout le tourisme, source de revenus indispensable pour l’archipel qui a terriblement souffert des années Covid. Sur le plan de l’indice de développement humain du PNUD, le Cap-Vert occupe la première place ouest-africaine (135e rang mondial dans le rapport 2025), devant le Ghana (143e) et la Côte d’Ivoire (157ème). L’espérance de vie au Cap-Vert atteignait 76 ans en 2024, contre 63,6 ans en Guinée-Bissau, autre ancienne colonie portugaise partageant la même histoire de lutte pour l’indépendance incarnée par la figure d’Amilcar Cabral. En matière d’éducation, le taux d’alphabétisation des adultes s’élevait à 91 % en 2023, le taux de scolarisation primaire à 96,4 % et le secondaire à 86,4 %. Sur le plan économique, la pauvreté extrême est passée de 22,6 % de la population en 2015 à 11 % en 2022.
Ces chiffres sont la conséquence de choix politiques assumés et maintenus sur la durée — investissement soutenu dans l’école et la santé, gestion budgétaire prudente même dans un contexte d’endettement public élevé, continuité de l’action publique par-delà les alternances. C’est là, sans doute, la démonstration la plus convaincante que la culture démocratique et la stabilité institutionnelle peuvent aller de pair et favoriser des progrès économiques et sociaux constants. il ne faut cependant pas donner l’image d’un pays où tout va bien. Le Cabo Verde est confronté à un chômage des jeunes structurellement élevé, à des opportunités économiques limitées par l’exiguïté et la dispersion de son territoire insulaire, à l’activité des réseaux de trafic de drogue, et à une envie de migrer qui n’a jamais vraiment reflué. La diaspora capverdienne continue de peser lourd, économiquement et démographiquement.
Reste une leçon plus générale, qui dépasse le seul cas capverdien. Ce que la coupe du monde de football montre, c’est qu’il n’existe pas de raccourci vers la réussite durable, qu’elle soit sportive ou politique. Le Maroc, dont l’équipe nationale a rejoint l’élite mondiale du football après des années d’investissement patient dans la formation, les infrastructures et un projet cohérent porté sur la durée, illustre à sa manière la même vérité : le succès se construit avec de la patience, de la détermination, du pragmatisme et une réelle volonté d’apprendre des expériences des autres.

