Dans un communiqué publié le 15 juin 2026, Africa Finance Corporation, l’une des principales institutions de financement des infrastructures sur le continent, annonçait la signature d’un accord de financement à hauteur de 600 millions de dollars, soit environ 330 milliards FCFA, au bénéfice de Greenview Fertilizer Corporation, la société holding du groupe Dangote spécialisée dans la production d’engrais. Il s’agit de contribuer au financement d’un vaste programme de croissance de la production d’engrais dont le coût total est estimé à 7 milliards de dollars.
Le programme prévoit l’extension du complexe d’engrais de Dangote situé à Ibeju-Lekki, dans l’État de Lagos, qui est déjà l’une des plus grandes usines d’engrais granulés à base d’urée au monde, dont la capacité de production devrait passer de 3 millions de tonnes par an à 9 millions de tonnes. Opérationnelle depuis mars 2022, elle exporte vers des marchés agricoles majeurs : Brésil, Inde, États-Unis, Mexique. Les exportations nigérianes d’urée sont ainsi passées de 660 000 tonnes en 2017 à plus de 3 millions de tonnes en 2024.
Le programme d’expansion prévoit également la construction d’une nouvelle usine d’urée d’une capacité annuelle de 3 millions de tonnes en Éthiopie, pays devenu un objectif prioritaire d’implantation du groupe Dangote. On oublie souvent que l’Éthiopie, toujours fragile sur les plans sécuritaire et politique, est le deuxième le plus peuplé du continent, avec environ 138 millions d’habitants, derrière le Nigeria mais devant l’Égypte et la République démocratique du Congo.
Pour Aliko Dangoté, dont la fortune est estimée à plus de 36 milliards de dollars, cette expansion renforcera la sécurité alimentaire, soutiendra la productivité agricole et consolidera le tissu industriel du continent. Il s’agit d’une réponse à l’un des défis les plus immenses du continent qui consiste à nourrir une population en croissance rapide, appelée à atteindre près de 2,5 milliards d’habitants d’ici 2050, la nourrir sans aggraver la dépendance à l’égard du reste du monde aussi bien en produits agricoles qu’en intrants essentiels à la production locale.
Connu comme le roi de la production de ciment après avoir été un acteur majeur du commerce de ciment, du poisson, de riz, de sucre, entre autres, dans un contexte où seuls les plus puissants et les plus connectés au pouvoir politique pouvaient obtenir des licences d’importation, Dangote est un entrepreneur incontournable depuis des décennies au Nigeria d’abord puis dans de nombreux autres pays du continent. Depuis cinq ans, il est passé à la vitesse supérieure en menant à terme des projets industriels à une échelle rare en Afrique. Il a investi deux secteurs stratégiques : celui des engrais et celui des produits dérivés du pétrole.
Le projet grandiose de construction d’une raffinerie de pétrole de niveau mondial, auquel beaucoup ne croyaient pas, s’est concrétisé en mai 2023 par son inauguration officielle. La raffinerie Dangote est la plus grande raffinerie dite à train unique du monde, avec un investissement initial supérieur à dix-neuf milliards de dollars et une capacité nominale de 650 000 barils par jour. Elle est capable à elle seule de couvrir 100 % des besoins domestiques en carburant du Nigeria avec 60 % de sa capacité. La raffinerie était opérationnelle pour le diesel et le carburéacteur en janvier 2024, puis pour l’essence à partir de septembre 2024. En février 2026, elle a atteint sa pleine capacité de raffinage et exporte déjà des volumes significatifs de produits pétroliers vers plusieurs pays africains comme le Ghana, le Cameroun, le Togo, la Tanzanie, ainsi que vers des marchés internationaux. En octobre 2025, Aliko Dangote avait annoncé un projet d’expansion qui porterait sa capacité à 1,4 million de barils par jour d’ici 2028.
La raffinerie de Lekki n’est pas seulement le projet de Dangote le plus ambitieux : c’est aussi celui qui révèle l’ampleur de ce que le Nigeria aurait pu être si ses acteurs politiques et économiques dominants avaient choisi la construction des piliers de l’émergence économique du pays plutôt que la recherche de rentes de situation, voire la prédation pure et simple. Le Nigeria était techniquement capable de raffiner son pétrole dès les années 1970. Des raffineries ont bien été construites, notamment à Port Harcourt, Warri et Kaduna. Mais elles ont été gérées comme des machines à distribuer des rentes plutôt que comme des outils de production. Le système des subventions à l’importation de produits raffinés, censée être une mesure sociale, a par ailleurs constitué pendant des décennies l’un des mécanismes de corruption les plus profitables du pays : des réseaux liés aux différents gouvernements importaient à prix subventionné des produits qu’ils revendaient en réalité à des prix de marché, empochant la différence au détriment des finances publiques et des populations.
Dans un entretien avec Nicolai Tangen, le président du Fonds souverain norvégien, en mai dernier, Aliko Dangote reprend le terme de mafia qu’il utilise souvent pour décrire les réseaux qui ont tout fait pour empêcher la concrétisation de son projet de méga-raffinerie au Nigeria. Cela m’a rappelé le récit que fit Ngozi Okonjo-Iweala, deux fois ministre des Finances du Nigeria sous Olusegun Obasanjo et sous Goodluck Jonathan et actuelle directrice générale de l’Organisation mondiale du commerce, de l’extrême difficulté de réformer le système aussi alambiqué que corrompu de subventions et de licences d’importation, dans son livre Fighting Corruption Is Dangerous, publié en 2018. Alors qu’elle s’attaquait aux commissions frauduleuses sur les subventions pétrolières, sa mère alors âgée de 83 ans avait été kidnappée en décembre 2012. Selon son récit, le kidnapping avait été organisé par des personnes directement affectées par sa tentative de réforme du système des subventions à l’essence qui exigeaient sa démission. Elle n’avait pas cédé mais elle n’avait pas réussi à aller au bout de ses réformes.
La trajectoire d’Aliko Dangoté et la puissance du groupe qu’il dirige témoignent de ce qu’il est possible de faire sur le continent, à partir d’un pays qui dispose certes d’une taille de marché exceptionnelle. À 69 ans, le multimilliardaire nigérian est dans cette phase de vie où il veut avant tout laisser un héritage marquant à travers son groupe, à travers sa fondation créée en 1994, et plus récemment, par l’initiative African Renaissance Group lancée en 2024. Son objectif : réunir des entrepreneurs et des personnalités africaines engagés pour s’attaquer aux défis du continent, identifier des solutions concrètes et présenter l’Afrique comme une destination d’investissement viable malgré ses obstacles. Le Groupe met l’accent en particulier sur le plaidoyer en faveur de la libre circulation des personnes, des biens et des services en Afrique et sur la levée des contraintes majeures que représentent le coût excessif du transport intra-africain et la faiblesse des infrastructures logistiques à travers le continent.
Le groupe se réunit dans un cadre discret. Cette démarche me semble aujourd’hui essentielle pour assumer la dimension stratégique des initiatives qui doivent impérativement tenir compte de la géopolitique globale et des entraves à la réduction de la dépendance économique du continent, d’où qu’elles viennent. La jonction doit se faire entre le secteur privé africain et ses acteurs les plus influents – dont les entrepreneurs milliardaires – les cercles de décision politique nationale, régionale et continentale ainsi que les cercles de réflexion stratégique, de la recherche et de l’innovation.
Tout en conservant une réflexion critique par rapport aux excès du capitalisme mondialisé, y compris dans ses déclinaisons africaines, il faut reconnaître, encourager, amplifier et donner en exemple les réalisations d’acteurs du secteur privé africain qui changent la vie de millions de personnes par des projets industriels qui mobilisent toujours une ou plusieurs décennies d’efforts alors qu’ils pourraient se contenter de prospérer dans le négoce, la finance spéculative et de nombreuses autres activités peu créatrices d’emplois et de dynamiques économiques locales.

