

Les programmes des candidats à l’élection présidentielle du 12 avril 2026 ont mis l’accent sur le renforcement des capacités des Forces de défense et de sécurité, notamment à travers l’acquisition d’équipements modernes (drones, blindés, systèmes de surveillance) et le déploiement de bases opérationnelles avancées. Avec le recul, dans quelle mesure ces propositions apparaissent-elles pertinentes pour répondre aux menaces sécuritaires actuelles dans la région ?
Il convient de rappeler que le Bénin part de relativement loin en matière d’équipements de défense. Avant le 2 mai 2019, date de la première attaque terroriste dans le nord du pays, le Bénin ne s’était pas véritablement inscrit dans une dynamique de modernisation de son appareil sécuritaire. Le pays n’avait pas suffisamment anticipé les mutations des menaces sécuritaires dans la sous-région, notamment dans l’espace sahélien, où la montée en puissance des groupes armés était pourtant déjà perceptible.
Malgré la dégradation progressive de la situation sécuritaire dans le Sahel et les risques d’extension vers les pays côtiers, les réponses en matière d’équipement et de préparation opérationnelle sont restées limitées pendant plusieurs années. C’est véritablement à la suite de l’attaque du 2 mai 2019 que les autorités béninoises ont pris la pleine mesure de la menace. Cette prise de conscience a conduit à un processus progressif de renforcement des capacités militaires, notamment à travers l’acquisition d’équipements et l’amélioration des dispositifs de défense.
Dans ce contexte, le fait que les deux candidats à l’élection présidentielle intègrent dans leur programme respectif la poursuite de cet effort de modernisation apparaît à la fois logique et nécessaire. Le renforcement des capacités en équipements modernes, qu’il s’agisse des systèmes de surveillance, des moyens logistiques ou des armements, constitue un levier important pour permettre au Bénin de mieux faire face aux menaces sécuritaires et de s’inscrire dans la dynamique régionale de lutte contre le terrorisme.
À ce titre, la convergence des propositions des deux candidats sur cette question peut être considérée comme un signal positif. Elle traduit une prise de conscience partagée de l’importance stratégique des enjeux sécuritaires et de la nécessité d’y consacrer des ressources conséquentes dans les années à venir.
Le candidat Romuald Wadagni avait proposé la mise en place d’un Programme national d’engagement civique visant à renforcer le lien armée-nation et la résilience communautaire. Comment évaluer, a posteriori, la pertinence de cette approche dans la prévention de la radicalisation et la gestion des crises sécuritaires ?
Sur cette question, il est important de rappeler que la sécurité, dans un État, est certes d’abord assurée par les forces de défense et de sécurité, mais elle demeure fondamentalement une responsabilité collective. La sécurité est, en effet, l’affaire de tous les citoyens. Elle repose sur un continuum entre les forces armées et les populations, qui doivent entretenir une relation étroite et complémentaire.
Ce lien est essentiel pour garantir l’efficacité des politiques de sécurité. En l’absence d’une collaboration active entre les forces de défense et les citoyens, les actions menées sur le terrain risquent de produire des résultats limités. Les populations ne sont pas seulement bénéficiaires de la sécurité, elles en sont également des acteurs clés. Leur implication permet d’assurer un meilleur suivi des actions menées et de renforcer leur impact.
L’intérêt d’une approche civilo-militaire, telle que proposée dans ce programme, réside précisément dans cette volonté d’intégrer les citoyens dans l’offre de sécurité. En effet, les menaces sécuritaires, notamment celles liées aux groupes armés ou aux réseaux criminels, trouvent souvent des points d’ancrage au sein des communautés. Ces acteurs cherchent généralement à s’infiltrer dans le tissu social avant de mener des actions de déstabilisation.
Dès lors, une population sensibilisée, informée et impliquée devient un maillon essentiel du dispositif de sécurité. Elle est plus à même de détecter les situations suspectes et de les signaler aux autorités compétentes, qu’elles soient locales ou nationales. Cette vigilance citoyenne contribue à renforcer la capacité de prévention et de réaction de l’État.
Des initiatives similaires existent dans d’autres contextes, notamment aux États-Unis, où des campagnes comme « If you see something, say something » encouragent les citoyens à signaler tout comportement ou situation inhabituelle. Ce type d’approche illustre l’importance d’une coopération étroite entre les populations et les professionnels de la sécurité.
Ainsi, le renforcement du lien armée-nation apparaît comme un levier stratégique pour améliorer la résilience des communautés face aux menaces sécuritaires. Une telle dynamique favorise une sécurité plus inclusive et participative, où les citoyens deviennent pleinement acteurs de leur propre protection.
L’intérêt d’une approche civilo-militaire, telle que proposée dans ce programme, réside précisément dans cette volonté d’intégrer les citoyens dans l’offre de sécurité. En effet, les menaces sécuritaires, notamment celles liées aux groupes armés ou aux réseaux criminels, trouvent souvent des points d’ancrage au sein des communautés. Ces acteurs cherchent généralement à s’infiltrer dans le tissu social avant de mener des actions de déstabilisation
Le parti Force Cauris pour un Bénin émergent (FCBE) avait insisté, durant la campagne, sur la sécurisation des frontières, l’amélioration des conditions de travail des forces de sécurité et le renforcement des moyens matériels. Dans quelle mesure ces priorités apparaissent-elles en phase avec les réalités sécuritaires actuelles de la sous-région ?
La prise en compte du bien-être des forces de sécurité constitue un impératif pour tout État confronté à des menaces sécuritaires croissantes. L’efficacité opérationnelle des forces armées dépend en grande partie de la qualité des conditions dans lesquelles elles exercent leurs missions. Cela inclut, en premier lieu, la question des équipements. Être « bien équipé » ne se limite pas à quelques dotations ponctuelles, mais renvoie à une approche globale couvrant l’ensemble des besoins opérationnels : uniformes adaptés, équipements de protection comme les gilets pare-balles, armements modernes, ainsi que des moyens logistiques performants.
Dans le contexte actuel, marqué par la montée en puissance des groupes armés dans la sous-région, il est parfois observé que ces derniers disposent d’équipements comparables, voire supérieurs, à ceux des forces régulières. Une telle situation pose un réel défi en matière d’efficacité des opérations et souligne l’urgence d’un renforcement continu des capacités matérielles des forces de défense.
Au-delà des équipements, l’amélioration des conditions de travail passe également par une attention particulière aux aspects sociaux et financiers. La question du traitement salarial et des conditions de vie des militaires demeure un élément central pour garantir leur motivation et leur engagement. À cet égard, un point souvent sous-estimé concerne la prise en charge des familles des soldats tombés en opération.
Lorsqu’un militaire perd la vie sur le terrain, il laisse derrière lui une famille — conjoint, enfants, parents — qui se retrouve confrontée à des difficultés parfois considérables. Il est donc essentiel que l’État mette en place des mécanismes d’accompagnement et de soutien durables pour ces familles, afin d’éviter qu’elles ne soient laissées dans une situation de vulnérabilité.
Cette dimension sociale participe pleinement de l’amélioration des conditions de travail des forces de sécurité. Elle envoie également un signal fort aux personnels en activité et aux futurs engagés, en montrant que la nation reconnaît et soutient concrètement ceux qui s’engagent pour sa défense. À défaut, l’absence de telles garanties pourrait affecter la motivation des troupes et, à terme, la capacité de mobilisation des ressources humaines nécessaires à la sécurité nationale.
Dans un contexte d’expansion de l’extrémisme violent en Afrique de l’Ouest, les candidats ont également évoqué la coopération sécuritaire régionale et le partage de renseignements. Avec le recul, quelle place ces dimensions ont-elles réellement occupée dans leurs propositions, et sont-elles à la hauteur des enjeux actuels ?
Il est crucial de souligner que le terrorisme constitue une menace transnationale qui ne peut être efficacement combattue par un seul État, aussi puissant soit-il. La nature même de ces groupes, mobiles et adaptatifs, impose une réponse collective fondée sur la coordination et la solidarité entre États. La lutte contre l’extrémisme violent nécessite ainsi une synergie d’actions à l’échelle régionale.
Dans cette perspective, la coopération entre les armées nationales et les dispositifs régionaux apparaît non seulement nécessaire, mais indispensable. Elle suppose un partage effectif du renseignement, une coordination des opérations et une capacité d’intervention conjointe. Toutefois, dans la pratique, cette coopération se heurte à plusieurs obstacles, notamment liés à la souveraineté des États et au déficit de confiance entre partenaires.
Lorsqu’un militaire perd la vie sur le terrain, il laisse derrière lui une famille — conjoint, enfants, parents — qui se retrouve confrontée à des difficultés parfois considérables. Il est donc essentiel que l’État mette en place des mécanismes d’accompagnement et de soutien durables pour ces familles, afin d’éviter qu’elles ne soient laissées dans une situation de vulnérabilité
L’exemple du « droit de poursuite » mis en place au début des années 2010 entre la Mauritanie et le Mali illustre ces limites. Ce mécanisme permettait à une armée de poursuivre des groupes armés au-delà de ses frontières. Mais son application a suscité de vives tensions, certains y voyant une atteinte à la souveraineté nationale. Dans un contexte opérationnel où la réactivité est essentielle, les exigences de coordination préalable peuvent s’avérer difficilement compatibles avec l’urgence des interventions.
Ces difficultés mettent en évidence la nécessité de renforcer la confiance entre États et d’adopter des mécanismes de coopération plus pragmatiques et adaptés aux réalités du terrain. Une coopération efficace ne peut se limiter à des accords formels ; elle doit reposer sur une volonté politique forte et sur des dispositifs opérationnels réellement fonctionnels.
La question du partage de renseignements est, à cet égard, centrale. Or, les relations entre certains pays de la sous-région compliquent cette dynamique. Les tensions actuelles entre le Bénin et le Niger illustrent les limites de la coopération sécuritaire dans un contexte de divergences politiques. Malgré une frontière commune et des menaces similaires, les échanges de renseignements restent limités, ce qui fragilise l’efficacité de la réponse sécuritaire.
Dans ces conditions, il apparaît nécessaire que les programmes des candidats intègrent davantage cette dimension régionale. Au-delà des différends politiques, la lutte contre le terrorisme impose une coopération renforcée, fondée sur le partage d’informations, la coordination des stratégies et une vision commune de la sécurité.
En définitive, seule une approche collective, dépassant les logiques strictement nationales, permettra de répondre efficacement à une menace qui ignore les frontières et exploite les failles de la coopération entre États.
Le candidat de la mouvance présidentielle avait mis en avant une diplomatie stratégique visant à diversifier les partenariats internationaux, notamment vers l’Asie, l’Amérique latine et les pays du Golfe. Cette orientation traduit-elle, selon vous, une évolution durable de la politique étrangère du Bénin vers un positionnement plus multipolaire ?
Sur ce point, il apparaît pertinent que le Bénin, dans sa stratégie de lutte contre le terrorisme et de renforcement de ses capacités militaires, ne se limite plus à ses partenaires traditionnels. Historiquement, la coopération sécuritaire du Bénin s’est largement appuyée sur des acteurs comme la France, et dans une moindre mesure sur les États-Unis, dont l’engagement s’est toutefois renforcé ces dernières années.
Dans le contexte actuel, marqué par la complexité croissante des menaces sécuritaires, une diversification des partenariats apparaît non seulement souhaitable, mais nécessaire. Les défis auxquels le Bénin est confronté exigent des ressources importantes, tant sur le plan matériel que technique, qu’aucun partenaire unique ne peut, à lui seul, fournir de manière exhaustive. Une approche multi-partenariale permet ainsi de mobiliser des expertises variées et de renforcer les capacités opérationnelles des forces de défense et de sécurité.
Toutefois, cette ouverture ne doit pas se faire au détriment de l’autonomie stratégique de l’État. Le développement de partenariats internationaux en matière sécuritaire doit s’accompagner d’une capacité du Bénin à définir de manière souveraine sa doctrine de sécurité, ses priorités et les modalités d’engagement de ses forces. Autrement dit, la diversification des coopérations ne doit pas conduire à une dépendance ou à une perte de contrôle sur les orientations nationales en matière de défense.
Il est donc essentiel que ces partenariats soient conçus comme des leviers de renforcement des capacités nationales, et non comme des cadres contraignants limitant la marge de manœuvre de l’État. Le Bénin doit ainsi veiller à préserver sa capacité à décider de manière autonome des stratégies à mettre en œuvre, en fonction de ses intérêts et des réalités de son environnement sécuritaire.
Dans le contexte actuel, marqué par la complexité croissante des menaces sécuritaires, une diversification des partenariats apparaît non seulement souhaitable, mais nécessaire. Les défis auxquels le Bénin est confronté exigent des ressources importantes, tant sur le plan matériel que technique, qu’aucun partenaire unique ne peut, à lui seul, fournir de manière exhaustive
En définitive, la diplomatie sécuritaire envisagée dans ce programme repose sur un équilibre entre ouverture internationale et souveraineté nationale, deux dimensions complémentaires pour faire face efficacement aux défis sécuritaires contemporains.
De manière plus globale, les programmes présentés lors de la présidentielle de 2026 traduisent-ils une vision suffisamment structurée et cohérente du rôle du Bénin dans les équilibres sécuritaires régionaux et internationaux ?
L’offre politique proposée dans le cadre de la présidentielle de 2026 traduit une prise de conscience des enjeux sécuritaires contemporains et de la nécessité pour le Bénin de renforcer ses capacités de défense. Toutefois, ces propositions gagneraient à être approfondies et, surtout, à être mises en œuvre de manière plus ambitieuse sur le terrain.
La sécurisation du territoire national demeure une priorité, qu’il s’agisse du renforcement des capacités matérielles, de l’élaboration d’une doctrine de sécurité adaptée ou encore du développement des coopérations militaires. Mais au-delà de cette dimension nationale, il apparaît clairement que les réponses strictement étatiques sont aujourd’hui insuffisantes face à une menace de nature transnationale.
En effet, le terrorisme dépasse désormais les frontières et s’inscrit dans une dynamique régionale, voire internationale. Dans ce contexte, le Bénin ne dispose pas, à lui seul, des moyens nécessaires pour faire face efficacement à cette crise. La situation sécuritaire en Afrique de l’Ouest, marquée par l’instabilité dans les pays sahéliens et la progression des menaces vers les États côtiers du golfe de Guinée, illustre cette réalité.
L’offre politique proposée dans le cadre de la présidentielle de 2026 traduit une prise de conscience des enjeux sécuritaires contemporains et de la nécessité pour le Bénin de renforcer ses capacités de défense. Toutefois, ces propositions gagneraient à être approfondies et, surtout, à être mises en œuvre de manière plus ambitieuse sur le terrain
Dès lors, une coopération régionale renforcée apparaît comme un impératif stratégique. Il s’agit non seulement de mutualiser les moyens, mais aussi de coordonner les stratégies entre États confrontés à des défis similaires. Cette approche suppose une intégration plus poussée des dispositifs sécuritaires à l’échelle ouest-africaine, afin de répondre de manière collective et cohérente à la menace.
Parallèlement, le recours à des partenariats internationaux reste important, mais il doit venir en complément des dynamiques régionales. La priorité, pour le Bénin, devrait être de consolider les chaînes nationales, locales et régionales de sécurité, avant d’élargir davantage sa coopération à l’échelle internationale.
Dans cette perspective, l’enjeu pour le prochain gouvernement sera de positionner le Bénin comme un acteur crédible et engagé dans le dispositif sécuritaire régional. Cela passe par le renforcement des capacités militaires, mais aussi par l’implication des populations dans les dispositifs de sécurité, afin de construire une approche globale et résiliente.
En définitive, au-delà des programmes présentés, c’est la capacité du Bénin à s’inscrire dans une dynamique régionale de sécurité, en tant que maillon solide et fiable, qui déterminera l’efficacité de son action face aux défis sécuritaires actuels.
