

Franck Aboe & Loïc Simo
Alors que la politique commerciale des États-Unis s’inscrit dans une logique protectionniste incarnée par le mot d’ordre « America First » et que l’African Growth and Opportunity Act (AGOA) n’a été prolongé que jusqu’à la fin 2026, la Chine adopte une posture résolument tournée vers le libre-échange. Premier partenaire commercial de l’Afrique depuis plus d’une décennie, Pékin a franchi un nouveau cap en février dernier.
En marge du 39ᵉ sommet de l’Union africaine, tenu en Éthiopie, le président Xi Jinping a annoncé l’instauration d’un régime de droits de douane nuls pour 53 pays africains entretenant des relations diplomatiques avec la Chine, avec une entrée en vigueur prévue le 1ᵉʳ mai 2026. Seul le royaume d’Eswatini, qui reconnaît Taïwan, demeure exclu du dispositif.
Cette décision soulève des interrogations fondamentales : profitera-t-elle équitablement à l’ensemble des économies africaines ? Favorisera-t-elle une transformation structurelle du continent ou risque-t-elle, au contraire, de renforcer des asymétries déjà existantes ?
Pour comprendre la portée de cette décision, il faut la replacer dans un contexte plus large de recomposition du commerce international. La montée des tensions géopolitiques et la fragmentation des échanges redéfinissent les stratégies des grandes puissances. Dans ce cadre, la rivalité sino-américaine prend une dimension particulièrement significative sur le continent africain, désormais placé au cœur de compétitions d’influence et d’accès aux marchés internationaux. Les analyses de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) soulignent d’ailleurs combien le continent constitue aujourd’hui l’un des théâtres privilégiés de cette confrontation économique et diplomatique. C’est dans ce cadre que s’inscrit l’évolution récente de la politique commerciale chinoise à l’égard du continent.
Une rupture dans la politique tarifaire chinoise envers l’Afrique
Il convient de rappeler que cette annonce intervient dans un contexte marqué par les limites du régime tarifaire actuel. Depuis 2005, la Chine accorde des exemptions de droits de douane uniquement aux pays africains classés parmi les moins avancés (PMA). Parmi les 46 PMA recensés à l’échelle mondiale, 32 sont africains et bénéficient déjà d’un accès en franchise au marché chinois. Néanmoins, l’impact concret de ce dispositif est resté limité pour plusieurs d’entre eux, avec des gains annuels supplémentaires parfois inférieurs à 100 000 dollars.
Ce régime excluait par ailleurs les économies africaines à revenu intermédiaire, créant des asymétries tarifaires susceptibles de fragmenter les échanges régionaux. La généralisation opérée par Xi Jinping ouvre, en théorie, la voie à une harmonisation favorable à la coopération transfrontalière et à une organisation régionale de la production orientée vers l’exportation. Toutefois, l’universalité de la mesure ne garantit pas l’équité de ses effets : en l’absence de mécanismes d’ajustement, elle pourrait renforcer la concentration des gains au profit des économies africaines les plus compétitives.
En 2025, les échanges commerciaux entre la Chine et l’Afrique ont atteint 348 milliards de dollars, soit une hausse de 17,7 % par rapport à 2024. Les exportations chinoises ont progressé de 25,8 % pour s’établir à 225 milliards de dollars, portant principalement sur des produits manufacturés : textiles, machines, véhicules et équipements électroniques. Les exportations africaines, elles, se sont élevées à 123 milliards de dollars, avec une croissance bien plus modérée de 5,4 %, demeurant largement dominées par les matières premières.
Le Top 5 des partenaires commerciaux africains de la Chine demeure dominé par l’Afrique du Sud (53,7 milliards de dollars), suivie du Nigeria (28 milliards), de la RDC (26,7 milliards), de l’Angola (20,8 milliards) et de l’Égypte (20,7 milliards). Ces cinq pays concentrent à eux seuls 43,1 % des échanges commerciaux totaux sino-africains, pour un volume cumulé de 149,9 milliards de dollars sur un total de 348 milliards.
Ce chiffre illustre une forte concentration géographique des échanges : moins de 10 % des pays du continent captent près de la moitié du commerce total avec la Chine.
Des effets ambivalents sur les structures commerciales africaines
En généralisant les droits nuls, la Chine met fin à une distorsion héritée de sa politique antérieure. Lorsque seuls certains pays bénéficiaient d’un accès préférentiel, les investisseurs étaient incités à s’y concentrer, sans que cela produise de résultats transformateurs en raison de contraintes structurelles persistantes, notamment l’insuffisance des infrastructures, l’irrégularité de l’approvisionnement en énergie et l’étroitesse des marchés locaux.
En 2025, les échanges commerciaux entre la Chine et l’Afrique ont atteint 348 milliards de dollars, soit une hausse de 17,7 % par rapport à 2024. Les exportations chinoises ont progressé de 25,8 % pour s’établir à 225 milliards de dollars, portant principalement sur des produits manufacturés : textiles, machines, véhicules et équipements électroniques. Les exportations africaines, elles, se sont élevées à 123 milliards de dollars, avec une croissance bien plus modérée de 5,4 %, demeurant largement dominées par les matières premières
La suppression généralisée prive les PMA de leur « statut spécial », mais ouvre la possibilité de fonder les décisions de production sur les avantages comparatifs réels et sur des chaînes d’approvisionnement transnationales.
Les pays susceptibles de tirer le plus grand profit de cette mesure sont ceux qui disposent d’une base industrielle et logistique consolidée : l’Afrique du Sud, le Maroc, le Kenya ou l’Égypte. Les économies moins diversifiées risquent en revanche de voir leurs exportations progresser en volume sans transformation structurelle, tandis que les importations chinoises continueraient de croître à un rythme soutenu. Ce constat est d’autant plus préoccupant que, malgré des annonces répétées, moins de 5 % des investissements directs chinois en Afrique entre 2018 et 2022 ont concerné le secteur manufacturier.
En l’absence de diversification industrielle, la suppression des droits de douane risque de perpétuer un modèle d’échanges asymétrique. À moyen terme, seuls les pays capables de transformer localement leurs ressources pourront améliorer durablement leur balance commerciale. À l’inverse, les économies demeurant dépendantes des matières premières pourraient voir leurs déséquilibres s’accentuer, d’autant que la demande pour ces produits reste davantage liée aux cours mondiaux qu’aux variations tarifaires.
Intégration régionale africaine : condition nécessaire, chantier inachevé
La nouvelle orientation chinoise pourrait encourager l’émergence de chaînes de valeur régionales, permettant aux pays africains de mutualiser leurs capacités productives pour atteindre une taille critique. Une telle dynamique offrirait aux pays les moins avancés des opportunités d’intégration indirecte au commerce mondial, en s’insérant dans des réseaux de production régionaux plutôt qu’en exportant directement vers la Chine. Les travaux de la Commission économique pour l’Afrique (CEA-ONU) préconisent d’étendre les préférences commerciales à l’ensemble des blocs régionaux africains, afin que l’intégration continentale amplifie les bénéfices des accords conclus avec les partenaires extérieurs. La Chine a d’ailleurs annoncé des mesures complémentaires de facilitation des échanges : simplification des procédures douanières et phytosanitaires, investissements dans la logistique, et création d’un centre dédié au commerce sino-africain à Changsha.
En l’absence de diversification industrielle, la suppression des droits de douane risque de perpétuer un modèle d’échanges asymétrique. À moyen terme, seuls les pays capables de transformer localement leurs ressources pourront améliorer durablement leur balance commerciale. À l’inverse, les économies demeurant dépendantes des matières premières pourraient voir leurs déséquilibres s’accentuer, d’autant que la demande pour ces produits reste davantage liée aux cours mondiaux qu’aux variations tarifaires
Pourtant, les limites structurelles du continent demeurent considérables. L’Afrique ne représente que 3 % du commerce mondial, et le commerce intra-africain ne constitue que 16 % des échanges totaux du continent. Les barrières non tarifaires – complexité des réglementations douanières et infrastructures de transport « sous-développées » entravent la dynamique d’intégration régionale. Environ 33 % des pays africains ont maintenu des restrictions commerciales depuis la création de la ZLECAf : le Nigeria a conservé des interdictions sur plusieurs produits importés pour protéger son industrie locale, tandis que le Zimbabwe a renforcé ses droits sur certaines importations, compliquant ainsi la mise en œuvre des engagements de libre-échange.
Les réformes tarifaires entrées en vigueur le 1ᵉʳ mai constituent une avancée notable dans un contexte international marqué par la montée du protectionnisme. Elles simplifient les incitations économiques et corrigent certaines asymétries structurelles. Toutefois, les droits de douane ne constituent pas, à eux seuls, le principal frein à la transformation industrielle du continent. La pleine réalisation de cette mesure reste conditionnée à des réformes structurelles profondes et à l’effectivité de la ZLECAf, seule à même de doter l’Afrique d’un cadre d’intégration cohérent et durable, capable de faire de l’ouverture commerciale chinoise une opportunité de transformation plutôt qu’un simple prolongement des dépendances héritées.
Crédit photo : financialafrik.com
Franck Aboe est diplômé de l’Institut des relations internationales du Cameroun (IRIC), avec une spécialisation en économie internationale. Il exerce actuellement à la Caisse autonome d’amortissement du Cameroun, un organisme de gestion de la dette publique. Loïc Simo est économiste et cadre à la Caisse des dépôts et consignations du Cameroun, une institution publique dédiée au financement du développement. Ses centres d’intérêt incluent les politiques commerciales, l’intégration régionale et les conditions de l’industrialisation en Afrique subsaharienne.
