

Andreu Iranzo Navarro
En Afrique de l’Ouest, l’intégration régionale ne se joue pas seulement aux postes frontières, dans les textes juridiques ou dans les accords commerciaux, mais également dans une opération beaucoup plus ordinaire : payer un fournisseur, encaisser un client, régler une facture ou transférer des fonds d’un pays à l’autre. Pour de nombreuses entreprises, en particulier les Petites et moyennes entreprises (PME), cette dimension financière reste un obstacle discret mais déterminant. Une transaction peut être juridiquement possible, commercialement pertinente, tout en étant économiquement fragilisée par les délais de paiement, les frais de change, les incertitudes bancaires ou encore la dépendance à des circuits extérieurs.
Cette question est centrale pour comprendre les limites concrètes de l’intégration économique. Une région peut réduire les droits de douane, harmoniser certains cadres ou promouvoir la libre circulation, mais si les opérateurs économiques ne peuvent pas payer et être payés simplement, rapidement et à coût raisonnable, l’intégration reste incomplète. Le commerce ne repose pas seulement sur la possibilité de vendre, mais aussi sur la capacité à sécuriser la transaction.
C’est dans ce contexte que le Système panafricain de paiement et de règlement ( en anglais le Pan-African Payment and Settlement System (PAPSS) constitue une avancée majeure. Développé avec l’appui d’Afreximbank, il vise à faciliter les paiements transfrontaliers en monnaies locales, à réduire le recours systématique aux devises tierces comme le dollar ou l’euro, et à fluidifier les règlements entre pays africains. Il s’agit là d’un pas important vers une intégration plus opérationnelle, mais aussi vers une forme de souveraineté économique plus concrète.
Le diagnostic doit toutefois rester équilibré. Des outils existent, des institutions avancent, des innovations se diffusent. Mais la question décisive reste celle de leur appropriation effective par les entreprises, les banques, les commerçants et les administrations. L’intégration ne devient réelle que lorsque les instruments créés s’intègrent dans les pratiques ordinaires.
Des instruments prometteurs, mais une appropriation encore inégale
La dynamique actuelle est positive. Le PAPSS traduit une volonté de construire des infrastructures africaines capables de soutenir la mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine. Celle-ci ne peut pas se limiter à un cadre juridique ; elle suppose des instruments concrets pour faciliter les échanges et réduire les coûts de transaction. En ce sens, les infrastructures de paiement ne sont pas périphériques : elles font partie du socle de l’intégration.
Malgré cette ambition, le déploiement et l’usage effectif de ces systèmes restent progressifs. Comme le souligne AfricaNenda, la fragmentation des cadres réglementaires, les différences entre régimes de conformité, l’interopérabilité encore limitée et la coordination inégale entre acteurs continuent de renchérir les paiements transfrontaliers et de freiner leur appropriation par les entreprises, en particulier les PME. L’enjeu n’est donc pas seulement de disposer d’une infrastructure de paiement, mais de créer les conditions réglementaires, techniques et commerciales qui permettent son utilisation régulière.
C’est dans ce contexte que le Système panafricain de paiement et de règlement ( en anglais le Pan-African Payment and Settlement System (PAPSS) constitue une avancée majeure. Développé avec l’appui d’Afreximbank, il vise à faciliter les paiements transfrontaliers en monnaies locales, à réduire le recours systématique aux devises tierces comme le dollar ou l’euro, et à fluidifier les règlements entre pays africains. Il s’agit là d’un pas important vers une intégration plus opérationnelle, mais aussi vers une forme de souveraineté économique plus concrète
Toutefois, cette transformation reste inégale. Dans une analyse publiée par WATHI sur la bancarisation en Afrique de l’Ouest, Madame Aicha Fall souligne que l’accès aux services financiers progresse, notamment grâce au numérique, mais qu’il reste profondément marqué par les structures économiques, les territoires et les différences d’usage entre pays. La Côte d’Ivoire illustre cette dynamique : un réseau bancaire plus dense, une économie plus diversifiée et une adoption étendue des services digitaux y favorisent l’intégration aux circuits financiers formels.
Mais même dans des contextes relativement plus avancés, disposer d’un compte, d’un portefeuille mobile ou d’un outil de paiement ne signifie pas automatiquement pouvoir l’utiliser de manière régulière, sûre et productive dans une stratégie commerciale régionale.
C’est là que se situe le cœur du problème. Une infrastructure financière peut être disponible au niveau institutionnel sans être pleinement appropriée par les acteurs économiques. Les banques peuvent être connectées, les textes adoptés, les plateformes lancées, mais si les entreprises ne connaissent pas l’outil, ne lui font pas confiance ou ne le trouvent pas intégré à leurs pratiques habituelles, l’effet reste limité. Ainsi, il faut éviter deux erreurs : minimiser les progrès accomplis, car le PAPSS montre une capacité réelle d’innovation institutionnelle ; mais aussi croire que l’existence de ces outils suffit à transformer le commerce régional.
Les PME face au coût invisible des paiements
Pour une grande entreprise, un paiement transfrontalier complexe peut représenter un coût de gestion. Pour une petite entreprise, il peut devenir une barrière d’entrée. Les grandes structures disposent de services financiers, de relations bancaires établies et de marges suffisantes pour absorber des délais ou des frais supplémentaires. Les PME, elles, opèrent avec moins de trésorerie, moins d’information et moins de capacité à gérer l’incertitude.
Une PME qui souhaite vendre dans un pays voisin doit sécuriser le règlement, anticiper les frais, comprendre les délais, gérer parfois plusieurs monnaies et s’assurer que l’opération reste rentable. Lorsque ces éléments sont incertains, l’entreprise peut renoncer à exporter ou passer par des circuits informels plus familiers, mais moins sécurisés. Un paiement lent ou coûteux peut dégrader la trésorerie, une incertitude sur le règlement peut décourager une vente, une dépendance à une autre devise introduit un risque supplémentaire. Ces frictions réduisent concrètement la capacité des PME à utiliser les opportunités ouvertes par l’intégration régionale.
Malgré cette ambition, le déploiement et l’usage effectif de ces systèmes restent progressifs. Comme le souligne AfricaNenda, la fragmentation des cadres réglementaires, les différences entre régimes de conformité, l’interopérabilité encore limitée et la coordination inégale entre acteurs continuent de renchérir les paiements transfrontaliers et de freiner leur appropriation par les entreprises, en particulier les PME
Ce constat vaut même dans des espaces où certaines conditions semblent a priori plus favorables. Au sein de l’UEMOA, l’existence d’une monnaie commune devrait théoriquement simplifier les règlements intra-régionaux. Pourtant, les obstacles persistent : frais bancaires, lenteurs administratives, informalité des échanges et fragmentation des usages continuent de limiter la fluidité des transactions. Ce paradoxe renforce l’idée centrale : l’intégration monétaire ou institutionnelle ne suffit pas si les pratiques économiques restent contraintes par des coûts, des délais et des incertitudes.
Des évolutions récentes montrent toutefois que des marges de progrès existent. Selon Afreximbank, l’allègement des exigences documentaires pour certaines opérations au Nigeria doit permettre aux PME de commercer plus facilement dans le cadre de la ZLECAf. L’enjeu dépasse la technologie : il touche à la confiance, à l’information et à l’intermédiation. Une entreprise adopte un outil financier si elle en comprend l’intérêt, si sa banque le propose clairement et si les autorités publiques en garantissent la fiabilité.
Faire des paiements un outil d’intégration productive
La priorité n’est pas de multiplier les instruments, mais de rendre ceux qui existent effectivement utilisables. Le PAPSS ne doit pas rester un dispositif connu principalement des institutions et des banques centrales. Il doit devenir un outil compréhensible pour les entreprises qui réalisent des opérations concrètes : payer un fournisseur au Ghana, encaisser un client au Sénégal, régler une prestation au Bénin. Cette appropriation passe par les banques commerciales, les chambres de commerce et les organisations professionnelles. Les entreprises ont besoin de procédures lisibles, de coûts identifiables et d’interlocuteurs capables de les accompagner.
Il faut également relier les paiements aux autres dimensions de l’intégration. Un paiement fluide ne suffit pas si la marchandise reste bloquée, si le certificat d’origine est difficile à obtenir ou si les règles changent selon les points de passage. L’enjeu est d’articuler paiements, logistique, douanes, certification et information commerciale. C’est à cette condition que les gains financiers peuvent se traduire en gains économiques réels.
À court terme, une approche pragmatique pourrait privilégier des corridors pilotes, en associant banques, PME, administrations douanières et organisations professionnelles, avec un objectif simple : mesurer si l’usage coordonné d’outils de paiement et de procédures simplifiées réduit réellement les délais, les frais et l’incertitude. Cette méthode permettrait de passer d’une logique d’annonce à une logique de preuve.
Le PAPSS, les solutions de paiement mobile, les efforts de bancarisation et les cadres de la ZLECAf constituent des avancées réelles. Or l’intégration régionale deviendra plus tangible lorsque payer un fournisseur ou encaisser un client dans un pays voisin cessera d’être une opération complexe. C’est dans ces gestes économiques ordinaires que se construit progressivement un marché régional. C’est peut-être là que se joue une partie décisive de son avenir : dans la capacité à faire fonctionner, chaque jour, les infrastructures concrètes du commerce. Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de connecter des banques, mais de connecter des usages.
Crédit photo : dakaractu.com
Andreu Iranzo Navarro est économiste, diplômé en économie européenne, formé au Collège d’Europe et titulaire d’un Master en Intégration économique de l’Université de Valence. Il a été Directeur général des Fonds européens à la Generalitat Valenciana (Espagne) et occupe actuellement un poste de Responsable de l’analyse et des études au sein de Red de Institutos Tecnológicos (REDIT) de la Comunitat Valenciana. Il est membre de l’Union des fédéralistes européens (UEF) et de la coopérative de travail espagnole Reconsidera. Il a travaillé dans plusieurs contextes internationaux, notamment dans l’espace euro-méditerranéen.

