

Moïse Tchankoumi
Il arrive parfois que l’actualité politique éclaire, mieux que de longs traités, les contradictions profondes auxquelles sont confrontés les États. Le Sénégal traverse aujourd’hui l’un de ces moments. Depuis plusieurs semaines, le débat public est largement dominé par les tensions entre le président de la République, Bassirou Diomaye Faye, et le président de l’Assemblée nationale, Ousmane Sonko. Les réseaux sociaux s’enflamment, les commentaires se multiplient et chacun est invité à choisir son camp, comme si l’avenir du pays dépendait exclusivement de cette confrontation.
Cette lecture est pourtant insuffisante. Elle personnalise une crise dont les causes sont avant tout structurelles. Ce qui se joue aujourd’hui à Dakar dépasse la relation entre deux hommes, fussent-ils les principales figures du parti PASTEF et les artisans de l’alternance de 2024. La véritable question est ailleurs : comment un gouvernement élu sur une promesse de rupture peut-il rester fidèle à son projet lorsque les contraintes économiques réduisent brutalement ses marges de manœuvre ?
Recentrer le débat
Le tournant est intervenu avec la publication de l’audit des finances publiques. Au-delà des débats méthodologiques qu’il suscite encore, celui-ci a révélé un niveau d’endettement très supérieur aux estimations jusque-là retenues. Si cette évaluation est confirmée, le Sénégal ne fait plus seulement face à un défi budgétaire ; il entre dans une nouvelle séquence politique. Une dette de cette ampleur modifie le rapport de l’État à ses créanciers, renforce le poids des institutions financières internationales, accroît la vigilance des investisseurs et réduit les possibilités d’action du gouvernement.
Dans ce contexte, la dette cesse alors d’être une question réservée aux économistes. Elle devient un fait politique majeur. Les arbitrages budgétaires, les réformes économiques, les négociations avec le Fonds monétaire international, mais aussi les équilibres internes de la majorité présidentielle se trouvent désormais influencés par une contrainte qui s’impose à tous les décideurs, quelles que soient leurs convictions.
C’est précisément ici que le débat sénégalais mérite d’être déplacé. Plutôt que d’opposer les intentions ou les fidélités des uns et des autres, il convient de s’interroger sur la manière dont la dette transforme l’exercice du pouvoir. Car la confrontation actuelle révèle moins un conflit de personnes qu’un dilemme auquel seront confrontés, demain, de nombreux gouvernements africains : comment concilier une ambition de souveraineté avec les exigences de la soutenabilité financière ?
La véritable fracture ne sépare pas les partisans de la souveraineté de ses adversaires. Elle oppose deux conceptions de la manière de la reconquérir. C’est à la lumière de cette tension, plus que des rivalités personnelles, qu’il devient possible de comprendre la séquence politique que traverse aujourd’hui le Sénégal
La genèse d’une controverse
Pendant plus d’une décennie, le Pastef a construit son identité politique autour d’une idée simple mais puissante : la reconquête de la souveraineté économique. Cette ambition dépassait largement l’alternance politique. Elle portait la promesse de rééquilibrer les relations entre l’État sénégalais, les institutions financières internationales, les partenaires extérieurs et, plus largement, les mécanismes qui encadrent les choix économiques des pays africains. Pour une grande partie de la jeunesse, cette souveraineté signifiait la capacité retrouvée de décider librement des priorités nationales, sans que celles-ci soient dictées par les créanciers, les bailleurs de fonds ou les contraintes héritées de l’histoire.
Mais l’exercice du pouvoir obéit à une logique différente de celle de l’opposition. Dans une démocratie, l’opposition peut promettre une rupture ; le gouvernement, lui, doit arbitrer entre des objectifs souvent contradictoires. Il doit financer les services publics, honorer les engagements internationaux, préserver la stabilité monétaire, maintenir la confiance des investisseurs et éviter une crise de financement. L’accession au pouvoir ne supprime pas les contraintes ; elle les révèle dans toute leur intensité.
Cette exigence est particulièrement forte lorsqu’un pays connaît un niveau d’endettement élevé. Dans un tel contexte, la crédibilité devient une ressource économique à part entière. Les agences de notation, les investisseurs, les banques de développement et les institutions financières internationales ne financent pas seulement des projets ; ils évaluent également la capacité d’un État à conduire une politique budgétaire cohérente et prévisible. C’est pourquoi un accord avec le Fonds monétaire international ne représente pas uniquement un financement supplémentaire. Il constitue aussi un signal adressé aux marchés internationaux, susceptible de faciliter ou, au contraire, de renchérir l’accès au crédit.
La question devient alors centrale : comment concilier les réalités économiques révélées par l’audit des finances publiques avec l’exercice du pouvoir et les exigences de souveraineté ? Si l’objectif demeure le même, les trajectoires divergent
Comme le rappelait l’économiste John Maynard Keynes, « Tous les hommes politiques appliquent, sans le savoir, les recommandations d’économistes souvent morts depuis longtemps et dont ils ignorent le nom. » Comprendre ces filiations éclaire les choix aujourd’hui à l’œuvre.
Bassirou Diomaye Faye et les institutionnalistes
Une première manière d’interpréter la situation actuelle consiste à considérer que la restauration de la crédibilité financière constitue une étape préalable à la reconquête de marges de souveraineté.
Loin d’être interprétée comme un simple renoncement aux engagements de campagne, sa volonté de renouer le dialogue avec le FMI, de rétablir la transparence des comptes publics et de restaurer la crédibilité financière du Sénégal peut également être comprise comme une stratégie visant à reconstruire les capacités d’action de l’État. Autrement dit, accepter temporairement certaines contraintes pourrait constituer, dans cette lecture, une condition préalable pour retrouver demain des marges de souveraineté plus importantes.
Cette réalité, cette stratégie, est bien connue des économistes et des spécialistes des institutions. Douglass North a montré que le développement économique repose largement sur la crédibilité des règles et la confiance qu’elles inspirent aux acteurs économiques. Daron Acemoglu et James Robinson rappellent, quant à eux, que des institutions stables et prévisibles constituent l’un des fondements de la croissance de long terme. Dans cette perspective, la souveraineté ne consiste pas seulement à affirmer son indépendance ; elle suppose également la capacité de convaincre les partenaires économiques que l’État respectera ses engagements.
Cette approche n’est pas propre au Sénégal. En 1983, confronté à une grave crise financière, le président François Mitterrand renonça à une partie de son programme économique afin de préserver l’ancrage européen de la France. En Grèce, après la crise de 2015, le gouvernement d’Alexis Tsípras dut lui aussi composer avec des contraintes financières qui réduisirent considérablement sa capacité à appliquer le programme sur lequel il avait été élu. Plus récemment encore, plusieurs gouvernements africains, du Ghana à la Zambie, ont été conduits à engager des négociations difficiles avec le FMI afin de restaurer leur soutenabilité budgétaire et de retrouver l’accès aux marchés financiers.
Ces expériences montrent une constante : lorsque la dette devient dominante, les gouvernements disposent souvent de moins de liberté qu’ils ne l’avaient imaginé. La véritable question n’est donc plus de savoir si les dirigeants souhaitent être souverains, mais de comprendre dans quelles conditions économiques cette souveraineté peut effectivement être exercée.
Pour Bassirou Diomaye Faye, la souveraineté semble désormais passer par la reconstruction préalable des capacités de l’État. Dans cette logique, assainir les finances publiques, restaurer la confiance des partenaires internationaux, améliorer la transparence budgétaire et rétablir une crédibilité financière constituent moins une fin en soi qu’une étape préalable indispensable à toute politique de transformation. Cette approche s’inscrit dans une tradition de l’économie institutionnelle selon laquelle un État durablement fragilisé par la défiance des marchés ou par une crise budgétaire voit inévitablement sa capacité d’action se réduire.
À cette conception de la souveraineté par la crédibilité, une autre tradition oppose une lecture différente des mécanismes de la domination financière.
Ousmane Sonko : dette, monnaie, servitude et liberté
Le discours du président de l’Assemblée nationale renvoie à une autre tradition de pensée, profondément ancrée dans l’histoire intellectuelle africaine. Lorsqu’il affirme que « ce qui intéresse le FMI, ce n’est pas votre développement, c’est que vous restiez pauvres et sages », il exprime une vision selon laquelle la dette et certaines formes de coopération financière internationale ne constituent pas seulement des instruments économiques, mais également des mécanismes de pouvoir susceptibles de limiter l’autonomie des États.
Cette analyse fait écho aux travaux de l’économiste camerounais Joseph Tchundjang Pouémi qui, dès le début des années 1980, soutenait que la dépendance monétaire et financière constituait l’un des principaux obstacles à une véritable indépendance politique des États africains. Selon lui, la souveraineté ne pouvait être pleinement réalisée tant que les principaux leviers de la politique économique demeuraient fortement conditionnés par des institutions ou des mécanismes extérieurs.
Cette critique rejoint également une tradition plus large de l’économie politique du développement. Kwame Nkrumah dénonçait déjà le néocolonialisme comme une domination qui ne s’exerce plus principalement par l’occupation militaire, mais par les instruments économiques et financiers. Samir Amin, de son côté, analysait les rapports entre le centre et la périphérie comme un système de dépendance structurelle limitant les capacités de développement autonome des pays du Sud. Quant à Thomas Sankara, son célèbre discours prononcé à Addis-Abeba en 1987 demeure l’une des critiques les plus radicales de la dette internationale, présentée comme un rapport de domination politique autant qu’économique.
Même au sein de la pensée économique internationale, les débats sont loin d’être clos. Joseph Stiglitz, ancien économiste en chef de la Banque mondiale et prix Nobel d’économie, a lui-même souligné à plusieurs reprises que certaines politiques d’ajustement, lorsqu’elles sont appliquées de manière uniforme et sans tenir compte des réalités nationales, peuvent produire des effets sociaux et économiques contre-productifs.
Ces références ne signifient évidemment pas que la position d’Ousmane Sonko se confond avec chacune de ces analyses. Elles montrent en revanche que le débat sénégalais s’inscrit dans une controverse intellectuelle ancienne et toujours vivante.
Sénégal : un laboratoire pour l’Afrique
L’histoire politique retiendra sans doute les noms des principaux acteurs de cette période. Mais l’histoire économique retiendra peut-être surtout la question qu’ils auront contribué à remettre au centre du débat public :
Jusqu’où un État peut-il accepter les contraintes financières internationales sans compromettre sa capacité à définir librement sa trajectoire de développement ? Autrement dit, la véritable fracture ne sépare peut-être pas les partisans de la souveraineté de ses adversaires. Elle oppose deux conceptions de la manière de la reconquérir
La crise actuelle ne dit pas seulement quelque chose du Sénégal. Elle annonce peut-être les dilemmes auxquels seront confrontés, demain, la plupart des gouvernements africains. Au fond, la souveraineté ne se mesure pas seulement à la conquête du pouvoir. Elle se mesure à la capacité de conserver une liberté de décision lorsque les contraintes économiques deviennent elles-mêmes un acteur politique. Car comme l’affirme une citation souvent attribuée à John Maynard Keynes : « C’est un acteur trop important pour être laissé aux seuls économistes. »
Crédit photo : Seyllou/AFP
Le professeur Moïse Tchankoumi est politiste et économiste, spécialiste des transitions démocratiques, de la gouvernance et de l’économie politique post conflit en Afrique. Expert certifié en maintien de la paix et en résolution des conflits, ses travaux portent sur la légitimité, la fragilité institutionnelle et les dynamiques civilo militaires dans les contextes de transition. Il mène actuellement des recherches sur les transitions hybrides, la souveraineté économique et les effets politiques de la dette dans les États africains. Il est secrétaire général de l’Observatoire des transitions politiques et des conflits en Afrique (OPTCA).

