

Jean-Marc Segoun
L’analyse des performances en matière de gouvernance et précisément dans le champ de la démocratie fut longtemps réservée aux indicateurs qu’ils soient quantitatifs, qualitatifs ou mixtes. Une fixation et une essentialisation sur la capacité des indicateurs à reproduire ou à transposer le réel à partir des chiffres ont longtemps été un principe de gouvernance et une doctrine des institutions financières internationales. Cette approche est fondamentalement discutable car certaines réalités continuent d’échapper au processus de modélisation, au réalisme numérique ou au techno-optimisme. La controverse des indicateurs est vérifiable dans plusieurs contextes. Dans le domaine économique, il y a une survalorisation et une surestimation des données de croissance. Au cours de ces dernières années, les exploits de l’Éthiopie et de la Côte d’Ivoire en matière de croissance économique en dix ans n’ont pas pu empêcher drastiquement la courbe de la pauvreté. Nous faisons référence aux investissements directs de l’État et les formes de circuits de redistribution dans l’amélioration des services publics. Comme le mentionne la Banque Mondiale : « L’activité économique a démontré une remarquable résilience face aux turbulences mondiales croissantes. La croissance du PIB réel, estimée à 6 % en 2024, marque une légère modération par rapport aux 6,5 % de 2023, mais dépasse toujours les moyennes régionales et mondiales… Cependant, le défi majeur reste de convertir la forte croissance économique en une baisse plus prononcée du taux de pauvreté ». Au-delà de la Côte d’Ivoire et de l’Éthiopie, de nombreux pays sur le continent comme la République Démocratique du Congo (RDC) et l’Angola ont été pris en otages dans cette illusion selon laquelle, les chiffres qui reflétaient la bonne santé économique devraient avoir des résultats structurels sur la qualité de vie et le quotidien des populations.
Dans d’autres domaines tel que celui de la bonne gouvernance, le Sénégal, réputé pour être un exemple démocratique s’est illustré entre 2021 et 2024 par une gouvernance fragilisée par la répression qui aurait causé la mort d’au moins « 65 personnes, d’après les données de Cartogra Free Senegal, une initiative citoyenne réunissant journalistes, cartographes et experts en analyse de données. La majorité des victimes (81 %, soit 51 personnes) ont succombé à des tirs par balle ».
Dans l’hexagone, en France la gestion de la crise des gilets jaunes, dont le motif de la contestation était en partie l’expression d’un malaise social, n’a pas empêché le décès de 10 personnes depuis le début du mouvement. Bien que la France soit une démocratie confirmée, elle n’a pas pu cependant préserver la vie de certains des manifestants. Au fond, ces défis questionnent la pertinence des chiffres sur la liberté de manifester ainsi que les notions de justice sociale.
Dans le domaine économique, il y a une survalorisation et une surestimation des données de croissance. Au cours de ces dernières années, les exploits de l’Éthiopie et de la Côte d’Ivoire en matière de croissance économique en dix ans n’ont pas pu empêcher drastiquement la courbe de la pauvreté
Aux États Unis d’Amérique, le 6 janvier 2021, la première démocratie au monde s’est vue contestée de l’intérieur sur la légitimité des chiffres d’une élection Présidentielle. Les partisans du Président sortant Donald Trump ont organisé un rassemblement de contestation contre les résultats des élections donnant Joe Biden vainqueur. Cette opération s’est déroulée au Capitole, siège du Congrès américain et symbole majeur de la démocratie. Cette ineptie n’a toutefois pas empêché les Etats-Unis d’être déclassés comme une référence démocratique. La démocratie devrait-elle faire l’objet d’évaluation ? Quelles sont les limites de l’évaluation en démocratie ?
Ces faits traduisent le réel défi de la qualité de la confiance aux institutions démocratiques. L’urgence du recours à la confiance comme critère d’analyse fondamentale du fonctionnement d’un système démocratique s’avère une option discutable.
Le capital confiance en démocratie substantive
Transposer dans le champ de la gouvernance, le capital confiance pourrait renvoyer à la perception que l’on a vis-à-vis d’une institution. Dans le cadre des relations intrapersonnelles, le capital confiance suppose un rapport à la réputation, une forme de crédibilité accumulée dans le temps. C’est une identité immatérielle d’un individu dominée par des formes de jugements, du vécu et du rapport au réel dans plusieurs situations. Que ce soit dans les rapports privés ou institutionnels, le capital confiance suppose une perception construite à partir d’éléments objectifs ou subjectifs parfois relevant de sources factuelles ou immatérielles. De cette analyse, émerge un jugement qui influence la perception personnelle, l’opinion construite sur une personne ou une institution. Le caractère parfois subjectif du capital confiance émane du fait qu’une part des sentiments comme la compassion, la distanciation ou la conciliation peuvent influencer les perceptions, la représentation à l’échelle de la gouvernance, le capital confiance se veut le mécanisme par lequel nous construisons des paradigmes endogènes adaptés à nos réalités. Une dynamique qui suppose de l’ingénierie, une valorisation et une reconnaissance de son patrimoine et de sa richesse. Une conception de la socialisation qui repositionne l’identité culturelle au centre de la conception des institutions, du rapport à la vie et au pouvoir. Ce dialogue social à partir du capital confiance, est porté par la démocratie substantive à travers une nouvelle conception de la gouvernance qui va au-delà des infrastructures comme le suggère Achille Mbembé : « Un tel travail passe par l’invention, sur le terrain, sur chaque terrain et chantier, de nouvelles modalités relationnelles. Il ne s’agit donc pas seulement d’alléger des dettes, d’accroitre des parts de marché, de construire barrages, ponts, écoles, dispensaires et puits, ou de financer des projets, mais d’initier sur le terrain et dans la durée un mouvement de fond adossé à de nouvelles coalitions sociales, intellectuelles et culturelles ». Cette nouvelle coalition constituée de la force de la société civile autour d’intellectuelles et personnalités culturelles ne peut se faire l’économie du dialogue intergénérationnel dans des pays où plus de 70 % des personnes actives sont constituées de jeunes sans condition d’employabilité. La renégociation de consensus sociaux par le biais du capital confiance est l’agenda porté par la démocratie substantive à travers le débat sur la dignité et la vie à partir des sources endogènes.
Ce débat contraignant sur l’établissement d’un nouveau pacte social impose l’urgence de réarmer et de renouveler la pensée intellectuelle endogène et diasporique. Longtemps caractérisé par l’exclusion dans les espaces politiques et de décisions en Afrique. Ces lieux de conflictualité disposés à écarter des catégories qualifiées de cadets sociaux, perçus comme le surplus humain dans des sociétés fortement impactées par la pression démographique.
Les défis liés à la participation politique des jeunes
La participation politique qu’elle soit militante ou citoyenne à travers l’exercice des droits politiques, se construit et se consolide à partir de la confiance. La faiblesse de consensus sur les principes, le flou dans l’établissement des règles juridiques a eu pour conséquence la création de mécanisme d’exclusion et la consolidation d’une société de la démission des forces vives. La démission des jeunes du champ politique s’est souvent présentée comme une opportunité de protection de la vie dans un contexte politique où les forces en compétition sont parfois mystiques, incontrôlables et la répression meurtrière. Cela ne veut pas dire que les jeunes ne sont pas en mesure d’intégrer et de rivaliser dans de telles arènes féroces, dépourvues de toute éthique.
C’est parfois l’usage légitime de la violence qu’exerce le politique qui est perçue comme l’incarnation de l’impunité pour une catégorie de jeunes à s’engager dans un espace de compétition où la contradiction n’est pas tolérée. Nous pouvons l’observer en Afrique de l’Ouest avec les arrestations de nombreux activistes et opposants pour atteinte à la sûreté d’État ou pour incitation à la violence à la suite de contestation ou de dénonciation d’injustice sociale. Un tel climat ponctué par la menace de l’emprisonnement, n’est pas disposé à la tolérance ou à l’émergence de voix discordantes. Ce dispositif de répression a contribué à une forme de désacralisation de l’image mythique du martyr ou des révolutionnaires qui ont combattu pendant les luttes d’indépendance. En Afrique de l’Ouest, les familles des personnes qui ont perdu la vie lors des manifestations entre 2021 et 2024 au Sénégal sont toujours en attente de justice. Au détriment d’une justice, les familles reçoivent des hommages (et des indemnisations). Une réponse inefficace face à l’impunité. Dans de nombreuses situations sur le continent, notamment au Sahel ou en Afrique orientale, le désaccord politique s’est exprimé par l’exil politique. Des jeunes activistes opposés à des systèmes politiques ont recouru à des exils pour des questions de protection. Au-delà du recours à des formes de redistribution de la mort et de l’emprisonnement pour dissuader les jeunes d’un potentiel engagement politique constructif, les régimes politiques en Afrique subsaharienne optent parfois pour des processus d’abimassions progressifs des corps et des vies à travers des accès garantis à l’alcool, au sexe et à la désinformation numérique encadrée.
La tenue des élections ou la croissance économique ne devraient pas être les indicateurs exclusifs ou majeurs pour apprécier une gouvernance responsable. Certains indicateurs jugés rationnels n’arrivent pas à saisir ou à apprécier des données immatérielles comme le rôle de la confiance dans le fondement d’une société. Dans un tel contexte, la démocratie substantive requestionne la pertinence du principe des indicateurs. Elle suggère une prise en compte de nouvelles approches d’analyse des trajectoires des sociétés et discute la légitimité de la terminologie et le principe de l’évaluation des performances. Le champ lexical de la croissance est réducteur et essentialise des dynamiques complexes et immatérielles à partir de sémantismes figés, limités, et déconnectés du réel. Cette rupture est à la fois épistémologique et normative. D’où, le recours à un réservoir endogène pour renégocier la pertinence d’analyse des trajectoires des sociétés et non les processus d’évaluation.
Crédit photo : jacobin.com
Jean-Marc Segoun est docteur en Science politique de l’Université Paris-Nanterre. Il est l’auteur de plusieurs articles sur les questions de démocratie substantive, sécurité humaine et de reconstruction post-crise.

