

Christian Abadioko Sambou
Le sommet Africa Forward organisé à Nairobi les 11 et 12 mai 2026 intervient dans un contexte de recomposition profonde des relations entre la France et l’Afrique. Alors que l’influence française recule au Sahel et dans plusieurs anciennes colonies, de nouveaux acteurs, notamment la Russie, la Chine, la Turquie ou les pays du Golfe renforcent leur présence politique, économique et sécuritaire sur le continent.
Au-delà des enjeux diplomatiques, ce sommet pose une question centrale : la France est-elle en train de redéfinir son logiciel stratégique africain ? Et pourquoi plusieurs États sur le continent continuent-ils malgré tout à entretenir des partenariats étroits avec Paris ? Comme l’analyse Achille Mbembe, les relations entre l’Afrique et les anciennes puissances coloniales restent marquées par les héritages politiques, symboliques et psychologiques de la colonisation. La question touche ainsi autant à la souveraineté qu’aux imaginaires politiques contemporains.
La fin d’un cycle politique et sécuritaire
Les relations franco-africaines traversent aujourd’hui une crise de légitimité profonde qui marque probablement la fin d’un cycle politique et sécuritaire ouvert après les indépendances. Le retrait de l’Opération Barkhane en constitue le symbole le plus visible. Lancée pour contenir l’expansion djihadiste au Sahel, cette stratégie n’a pas permis de stabiliser durablement la région. Les données d’ACLED montrent au contraire une intensification des violences au Sahel central et leur diffusion progressive vers les pays côtiers du golfe de Guinée. Plusieurs analyses de l’Institute for Security Studies soulignent ainsi les limites d’une réponse principalement militarisée, insuffisamment articulée aux causes politiques, sociales et économiques des conflits.
Dans ce contexte, la présence militaire française est devenue un enjeu de souveraineté. Les régimes de l’Alliance des États du Sahel ont construit leur légitimité politique autour de la rupture avec Paris. Mais cette dynamique dépasse les seuls régimes militaires : des États historiquement proches de la France, comme le Sénégal, la Côte d’Ivoire ou le Tchad, ont eux aussi engagé une réduction ou une réorganisation de la présence militaire française.
Cette recomposition s’accompagne d’une diversification des partenariats stratégiques africains. La Russie a notamment renforcé son influence au Sahel et en Afrique centrale, en particulier en République centrafricaine. Selon International Crisis Group, cette concurrence reconfigure les équilibres sécuritaires régionaux.
La France souffre enfin d’un déficit de cohérence perçu dans son discours africain. Ses positions variables face aux transitions militaires ou aux réformes constitutionnelles controversées alimentent les accusations de double standard, tandis que ses prises de position plus fermes sont souvent dénoncées comme paternalistes ou néocoloniales.
Pourquoi la France regarde désormais vers l’Afrique anglophone de l’Est ?
Le choix de Nairobi pour accueillir le sommet Africa Forward illustre une évolution majeure de la stratégie africaine de la France. Pendant plusieurs décennies, les relations franco-africaines ont été largement structurées autour de l’espace francophone ouest-africain. Aujourd’hui, Paris cherche à diversifier ses partenariats et à élargir son ancrage vers les économies florissantes des États anglophones d’Afrique de l’Est.
Le Kenya apparaît à cet égard comme un partenaire stratégique. L’Afrique de l’Est s’impose désormais comme l’un des espaces les plus dynamiques du continent sur les plans diplomatique, technologique, économique et démographique. Nairobi accueille plusieurs organisations internationales et s’affirme comme un hub africain majeur dans les secteurs du numérique, des infrastructures, du climat et de l’innovation. Cette réorientation traduit aussi un pragmatisme géopolitique : la France semble considérer que son avenir en Afrique ne peut plus dépendre exclusivement de ses anciennes colonies.
La France souffre enfin d’un déficit de cohérence perçu dans son discours africain. Ses positions variables face aux transitions militaires ou aux réformes constitutionnelles controversées alimentent les accusations de double standard, tandis que ses prises de position plus fermes sont souvent dénoncées comme paternalistes ou néocoloniales
Cette évolution répond également à une transformation plus profonde des débats africains sur la souveraineté économique et politique. Des intellectuels comme Kako Nubukpo ont largement critiqué les dépendances héritées de la période postcoloniale, notamment autour du franc CFA. Ces débats dépassent désormais les questions monétaires pour toucher à la place de l’Afrique dans la mondialisation.
Mais la réorientation française est aussi dictée par une réalité démographique et économique majeure. Selon les Nations unies, l’Afrique comptera près de 2,5 milliards d’habitants en 2050, soit un quart de la population mondiale, près d’1 milliard en Afrique de l’Est. Le continent possède déjà la population la plus jeune du monde, avec un âge médian d’environ 19 ans. D’après la Banque mondiale, entre 10 et 12 millions de jeunes arrivent sur le marché du travail africain chaque année.
L’Afrique devient ainsi un espace central de croissance, de consommation et d’innovation. La Banque africaine de développement estime que la classe moyenne africaine dépasse déjà 300 millions de personnes, tandis que le Fonds monétaire international prévoit une croissance continentale supérieure à celle de nombreuses économies européennes, soit 6% en Afrique de l’Est.
Dans ce contexte, l’Afrique est devenue un espace de compétition géoéconomique mondiale entre la Chine, les États-Unis, la Turquie, les pays du Golfe ou encore la Russie. Face à cette concurrence, les États africains disposent désormais d’une plus grande capacité de négociation et cherchent moins à choisir un camp qu’à multiplier leurs partenariats stratégiques.
Pourquoi les relations avec la France restent importantes pour plusieurs États africains ?
À Nairobi même, la France n’échappe pas à la contestation. Les manifestations organisées en marge du sommet Africa Forward, ainsi que l’absence de plusieurs États, notamment ceux de l’Alliance des États du Sahel, illustrent la profondeur des tensions qui continuent de marquer les relations franco-africaines. L’héritage colonial, les interventions militaires et les débats autour de la souveraineté alimentent une défiance persistante envers Paris.
Malgré ces tensions, les relations entre la France et de nombreux États africains restent structurantes dans plusieurs domaines. Les liens économiques, financiers et humains demeurent particulièrement denses. Des entreprises françaises conservent des positions importantes dans les secteurs des télécommunications, des infrastructures, de l’énergie, des transports ou de la banque dans plusieurs pays africains. Les échanges universitaires, les diasporas et les coopérations administratives entretiennent également une forte interdépendance.
La France conserve par ailleurs une influence diplomatique significative. Son statut de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, son poids au sein de l’Union européenne et sa place dans les institutions financières internationales lui permettent de rester un partenaire recherché par plusieurs États africains sur les questions sécuritaires, économiques ou climatiques.
Au-delà des relations interétatiques, des réseaux politiques, économiques et administratifs se sont consolidés depuis plusieurs décennies autour de cet espace franco-africain. Cette réalité explique pourquoi les ruptures annoncées dans les discours souverainistes restent souvent partielles dans les faits.
Toutefois, cette relation demeure traversée par de fortes asymétries. Les revendications africaines de souveraineté traduisent désormais une volonté croissante de rééquilibrer des partenariats longtemps perçus comme inégalitaires et hérités de la période postcoloniale.
Malgré ces tensions, les relations entre la France et de nombreux États africains restent structurantes dans plusieurs domaines. Les liens économiques, financiers et humains demeurent particulièrement denses. Des entreprises françaises conservent des positions importantes dans les secteurs des télécommunications, des infrastructures, de l’énergie, des transports ou de la banque dans plusieurs pays africains. Les échanges universitaires, les diasporas et les coopérations administratives entretiennent également une forte interdépendance
Quel avenir pour les relations franco-africaines ?
Le sommet Africa Forward met l’accent sur les enjeux économiques du XXIe siècle : réforme de l’architecture financière internationale, transition énergétique, industrialisation verte, intelligence artificielle, économie numérique ou encore économie bleue. Le président de la France annonce 23 milliards d’euros d’investissements au sommet de Nairobi. Mais derrière les annonces et les priorités économiques se joue une question profondément politique : celle de la refondation des relations entre la France et l’Afrique, et de l’autonomie stratégique des États africains dans un monde en compétition.
Le principal défi aujourd’hui et des prochaines années sera d’adapter cette relation à un contexte africain et mondial profondément transformé. Les sociétés africaines ne sont plus celles des indépendances ni de la guerre froide. Les aspirations des jeunesses, l’affirmation des souverainetés nationales, l’intégration régionale et la diversification des partenaires internationaux imposent désormais de nouveaux cadres de coopération en ce sens, le format de la « diplomatie des sommets » interroge.
Dans ce contexte, le renouvellement des relations franco-africaines ne pourra être crédible qu’à condition de reconnaître pleinement les souverainetés africaines, notamment dans les domaines politique, sécuritaire et économique. Cela implique aussi une remise en question progressive des mécanismes de dépendance et des logiques d’ingérence qui ont longtemps structuré cette relation. Par ailleurs, il est légitime de se demander si la France a les moyens de ses ambitions ? Son positionnement en Afrique comme puissance face à de nombreux États africains est-il justifié par sa situation actuelle, ou regarde-t-on encore les relations France-Afrique avec les lunettes du XIX siècle?
L’impératif d’évolution ne signifie toutefois pas la fin des coopérations. Plusieurs défis globaux : climat, sécurité, énergie, mobilité, innovation ou enseignement supérieur, rendent au contraire nécessaires des partenariats renouvelés et plus équilibrés. La francophonie, les diasporas, les échanges culturels et les coopérations universitaires peuvent constituer des leviers importants pour construire des relations davantage fondées sur les intérêts mutuels que sur les héritages historiques.
Au fond, le sommet de Nairobi montre surtout que les relations franco-africaines sont entrées dans une phase de transition : l’ancien modèle est contesté, mais le nouveau reste encore à inventer.
Le principal défi aujourd’hui et des prochaines années sera d’adapter cette relation à un contexte africain et mondial profondément transformé. Les sociétés africaines ne sont plus celles des indépendances ni de la guerre froide. Les aspirations des jeunesses, l’affirmation des souverainetés nationales, l’intégration régionale et la diversification des partenaires internationaux imposent désormais de nouveaux cadres de coopération en ce sens, le format de la « diplomatie des sommets » interroge
Le sommet Africa Forward de Nairobi illustre une transition historique des relations entre la France et l’Afrique : le passage progressif d’un modèle postcolonial centré sur les enjeux politico-sécuritaires vers une relation davantage géoéconomique, concurrentielle et multipolaire. Le recul de l’influence française au Sahel, combiné à la montée en puissance d’acteurs comme la Chine, la Russie, la Turquie ou les pays du Golfe, confirme que l’Afrique est devenue l’un des espaces stratégiques majeurs du XXIe siècle.
Par sa démographie, sa jeunesse, ses marchés et ses ressources critiques, le continent attire désormais toutes les grandes puissances. Mais cette recomposition révèle également une évolution importante : les États africains disposent aujourd’hui d’une capacité de négociation plus forte et cherchent à diversifier leurs partenariats plutôt qu’à dépendre d’un seul acteur.
Derrière le discours du « partenariat d’égal à égal », demeure toutefois une question centrale : celle du contrôle de la valeur, des financements, des technologies et des chaînes de production. L’enjeu fondamental reste donc celui de la souveraineté économique et stratégique africaine.
Crédit photo : manara.td
Christian Abadioko Sambou est enseignant en sciences politiques à l’Université numérique Cheikh Hamidou Kane et chercheur spécialisé sur les questions de paix, de sécurité et de gouvernance au Sahel et dans le Bassin du Lac Tchad. Docteur en Science politique de l’université Paris-Saclay, il travaille également sur les enjeux de souveraineté, de conflictualité et de recomposition géopolitique en Afrique.

