

Détien Dona Honvo
En 2023, Singapour arrive une nouvelle fois en tête du classement du Programme internationale pour le suivi des acquis des élèves (PISA) de devant tous les pays européens et nord-américains. Ce résultat n’est pas le fruit du hasard, il est l’aboutissement de six décennies de réformes éducatives pensées comme un investissement stratégique au service du développement national. Devenu une référence mondiale en matière d’éducation et de compétitivité économique, Singapour offre l’un des exemples les plus marquants du rôle que peut jouer l’investissement dans le capital humain dans une stratégie de développement.
Faute de pouvoir s’appuyer sur d’importantes ressources naturelles, les autorités singapouriennes ont misé très tôt sur la formation de leur population, faisant de l’éducation un instrument central de modernisation économique et de renforcement de la compétitivité du pays. Les performances remarquables des élèves singapouriens dans les évaluations internationales telles que la Third International Mathematics and Science Study (TIMSS) et le PISA régulièrement saluées par l’OCDE et l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), témoignent de la cohérence entre politiques éducatives et stratégie économique.
Cet exemple suscite aujourd’hui un intérêt croissant au-delà de l’Asie. En Afrique francophone, où les systèmes éducatifs sont confrontés à des défis structurels majeurs tels que la croissance démographique rapide, des classes surchargées, le manque de formation des enseignants, la question qui se pose avec acuité est de savoir ce que l’on peut apprendre réellement du modèle singapourien ? L’enjeu n’est pas de reproduire mécaniquement un système étranger, mais d’analyser les principes qui ont permis à Singapour de bâtir une école au service du développement, afin d’en tirer des enseignements adaptés aux réalités africaines.
Une politique éducative pensée comme une stratégie de développement
L’expérience singapourienne illustre la place que peut occuper l’éducation dans une stratégie de développement lorsqu’elle est pensée en lien étroit avec les objectifs économiques et sociaux d’un pays. Lorsque Singapour devient indépendant en 1965 après sa séparation de la Malaisie, le pays traverse une période particulièrement difficile avec un taux de chômage d’environ 10 % des actifs, des tensions communautaires importantes entre les populations chinoise, malaise et indienne, et l’absence quasi totale de ressources naturelles, le pays devait même importer une partie de son eau potable. Dans ce contexte de grande fragilité économique et institutionnelle, les autorités considèrent rapidement que le principal atout du pays réside dans sa population.
Faute de pouvoir s’appuyer sur d’importantes ressources naturelles, les autorités singapouriennes ont misé très tôt sur la formation de leur population, faisant de l’éducation un instrument central de modernisation économique et de renforcement de la compétitivité du pays
Le chef du gouvernement singapourien, Lee Kuan Yew, place alors l’éducation au cœur du projet de développement national. Convaincu que la principale richesse du pays réside dans sa population, il fait de l’éducation un pilier central de la stratégie nationale. Elle ne vise pas seulement l’accès au savoir, mais la formation d’une main-d’œuvre qualifiée capable de soutenir l’industrialisation, d’attirer les investissements étrangers et de renforcer la compétitivité économique. Le gouvernement investit massivement dans les infrastructures scolaires, la formation des enseignants et la modernisation des programmes.
Selon l’OCDE, dans son rapport Strong Performers and Successful Reformers in Education, les premières réformes éducatives singapouriennes répondaient à une logique de « survie économique ». L’éducation apparaît comme un instrument stratégique directement lié aux ambitions économiques du pays. La cohérence entre politique éducative et stratégie de développement maintenue depuis plus de cinq décennies constitue l’un des éléments les plus distinctifs. Les autorités n’ont pas simplement cherché à améliorer les résultats scolaires, elles ont construit un système capable d’accompagner les transformations économiques sur plusieurs décennies.
Une cohérence entre économie, pédagogie et formation des enseignants
Cette vision se traduit concrètement à partir des années 1970 ; l’évolution de l’économie vers des secteurs à plus forte valeur ajoutée, c’est ainsi que naissent les premiers grands pôles industriels dans l’électronique et les semi-conducteurs, la première usine de semi-conducteurs s’installe, suivie par l’essor de l’ingénierie, des technologies et des services financiers, qui font aujourd’hui de Singapour la deuxième place financière d’Asie. En réponse directe à ces transformations économiques, les compétences scientifiques et mathématiques deviennent des priorités éducatives centrales. Le succès de cette approche sera d’ailleurs reconnu au niveau international tels que les programmes fondés sur les « Singapour math » seront adoptés dans plusieurs établissements aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et au Canada.
Sur le plan pédagogique, cette orientation conduit progressivement à une priorité donnée à certaines disciplines et une transformation des méthodes pédagogiques. Le système éducatif développe notamment l’approche dite CPA (Concrete, Pictorial, Abstract). Cette méthode repose sur une progression allant de la manipulation d’objets concrets à la représentation visuelle, puis à l’abstraction mathématique. L’objectif est de favoriser la compréhension des concepts et les capacités de résolution de problèmes plutôt que la simple mémorisation. Selon le rapport de l’UNESCO portant sur l’Éducation pour tous 2000-2015: progrès et enjeux: rapport mondial de suivi sur l’EPT, 2015 cette méthode initialement conçue pour répondre aux besoins d’une économie industrielle en transition, s’est révélée particulièrement efficace pour développer des compétences transférables et adaptables -des qualités essentielles dans un environnement économique en constante évolution.
Parallèlement à ces réformes pédagogiques, le système éducatif singapourien accorde également une importance particulière à la formation des enseignants. Le National Institute of Education joue un rôle central dans cette stratégie. Les enseignants y bénéficient d’une formation continue rigoureuse et d’un accompagnement professionnel important. Les performances du système ne reposent pas uniquement sur les programmes scolaires ou les manuels utilisés. Elles dépendent largement de la capacité de l’État à professionnaliser durablement le métier d’enseignant et à maintenir une cohérence entre les objectifs pédagogiques et les politiques publiques.
Le chef du gouvernement singapourien, Lee Kuan Yew, place alors l’éducation au cœur du projet de développement national. Convaincu que la principale richesse du pays réside dans sa population, il fait de l’éducation un pilier central de la stratégie nationale. Elle ne vise pas seulement l’accès au savoir, mais la formation d’une main-d’œuvre qualifiée capable de soutenir l’industrialisation, d’attirer les investissements étrangers et de renforcer la compétitivité économique
La réputation internationale du système singapourien ne doit cependant pas conduire à l’idéaliser. Ce modèle est fréquemment critiqué pour la forte pression académique qu’il exerce sur les élèves. La compétition scolaire y est particulièrement intense et de nombreuses familles investissent massivement dans les cours privés afin d’améliorer les performances de leurs enfants. Cette culture de la performance produit parfois des niveaux élevés de stress et d’anxiété chez les élèves.
Des voix critiques pointent également le risque de valorisation excessive des disciplines scientifiques au détriment des compétences artistiques, sociales ou créatives. Conscientes de ces limites, les autorités singapouriennes ont engagé depuis les années 2010 plusieurs réformes destinées à rééquilibrer le système, encourager davantage la créativité, l’autonomie et le développement personnel des élèves. Ces ajustements rappellent qu’aucun système éducatif n’est parfait. Elles montrent surtout qu’un modèle éducatif performant doit constamment évoluer afin de s’adapter aux transformations sociales, économiques et technologiques.
Que peut réellement retenir l’Afrique francophone ?
Les systèmes éducatifs africains sont souvent présentés uniquement à travers leurs difficultés telles que le manque d’infrastructures, les classes surchargées, l’insuffisance de ressources pédagogiques ou faibles performances scolaires. Plusieurs pays ont engagé des réformes pour adapter l’enseignement aux réalités locales. C’est dans ce cadre que le programme ELAN (Ecole et langues nationales en Afrique) répond à un constat où une majorité d’élèves arrivent en classe sans maîtriser le français, langue d’enseignement héritée de la colonisation, ce qui fragilise les apprentissages fondamentaux.
De même, l’introduction du numérique à l’école répond à une réalité économique incontournable dans un continent où plus de 60 % de la population a moins de 25 ans et où les économies se numérisent rapidement, préparer les jeunes aux compétences du XXIe siècle est devenu une priorité. C’est dans cette logique que s’inscrivent des programmes successifs portés avec l’UNICEF (Fonds des Nations Unies pour l’enfance) et l’UNESCO au Sénégal, en Côte d’Ivoire et au Ghana.
Pourtantcollectés dans 14 pays auprès de plus de 62 000 élèves, révèlent qu’environ 84 % des élèves sont en dessous du seuil suffisant de compétences en lecture et près de 65 % en mathématiques en fin de scolarité primaire. En d’autres termes, après des décennies d’initiatives et de réformes, plus d’un élève sur deux quitte le primaire sans maîtriser les apprentissages fondamentaux. Cependant, une réelle question demeure, pourquoi, malgré les efforts, les résultats restent-ils aussi insuffisants ? Et qu’est-ce que le modèle singapourien aujourd’hui peut nous apprendre sur ce qui manque encore ?
Le système éducatif développe notamment l’approche dite CPA (Concrete, Pictorial, Abstract). Cette méthode repose sur une progression allant de la manipulation d’objets concrets à la représentation visuelle, puis à l’abstraction mathématique. L’objectif est de favoriser la compréhension des concepts et les capacités de résolution de problèmes plutôt que la simple mémorisation. Selon le rapport de l’UNESCO portant sur l’Éducation pour tous 2000-2015: progrès et enjeux: rapport mondial de suivi sur l’EPT, 2015 cette méthode initialement conçue pour répondre aux besoins d’une économie industrielle en transition, s’est révélée particulièrement efficace pour développer des compétences transférables et adaptables -des qualités essentielles dans un environnement économique en constante évolution
Ce qui distingue Singapour n’est pas d’avoir trouvé une méthode pédagogique miracle, ni d’avoir bénéficié de ressources exceptionnelles -le pays en était dépourvu. Ce qui le distingue, c’est d’avoir construit une adéquation durable entre les objectifs de formation, les besoins de son économie et les priorités de l’État. L’exemple des langues en est l’illustration la plus frappante, là où l’Afrique francophone réforme la langue d’enseignement pour des raisons pédagogiques et d’équité réduire le décrochage, faciliter les apprentissages fondamentaux, Singapour a fait un choix inverse et délibérément stratégique.
Confronté à une population plurilingue, Lee Kuan Yew a imposé l’anglais comme unique langue d’instruction, un choix culturellement douloureux, mais assumé comme un impératif économique pour s’intégrer dans les marchés internationaux et attirer les investissements étrangers. En d’autres termes, là où les programmes d’intégration des langues nationales répondent à la question « comment mieux apprendre ? » Singapour a d’abord répondu à une autre question « quelles compétences notre économie aura-t-elle besoin dans vingt ans et comment l’école doit-elle s’y préparer dès aujourd’hui ? » C’est cette question que l’Afrique francophone ne s’est pas encore pleinement posée et c’est peut-être là le vrai enseignement du modèle singapourien.
Cette réflexion revêt une importance particulière dans un contexte marqué par la croissance démographique, les défis liés à l’emploi des jeunes et les transformations induites par le numérique. La jeunesse africaine constitue un atout majeur, mais sa valorisation dépend largement de la capacité des systèmes éducatifs à préparer les compétences nécessaires aux économies de demain. Les réformes éducatives ne peuvent produire des résultats durables sans cohérence politique, continuité institutionnelle et investissement dans la formation des enseignants. Pour l’Afrique francophone, l’enjeu est d’adapter ces principes aux réalités locales afin de faire de l’école un véritable moteur de transformation.
Crédit photo : Danita Delmont/Imago
Détien Dona Honvo est titulaire d’un Master en Sciences politiques et Relations internationales du Groupe ISM-Madiba Leadership Institute de Dakar. Elle s’intéresse aux questions éducatives, de gouvernance et de développement en Afrique de l’Ouest. Son mémoire de Master a porté sur l’intégration des langues nationales dans les systèmes éducatifs africains, à travers le cas du programme Ecole et langues nationales en Afrique : cas au Sénégal. Elle est actuellement stagiaire au think tank WATHI.

