

Anta Barry
L’attaque américano-israélienne contre la République islamique d’Iran a eu des répercussions mondiales avec le blocage du détroit d’Hormuz, stratégique pour le trafic maritime mondial.
Quelles leçons géopolitiques cette crise implique-t-elle pour l’Afrique, très dépendante des importations d’hydrocarbures et de biens de consommation en plein contexte de mutation des rapports de force mondiaux ?
Dans cette tribune, nous tenterons de montrer que cette situation représente un défi mais aussi une opportunité pour le continent, en nous appuyant sur le cas spécifique du Sénégal, un pays reconnu pour sa stabilité et sa vitalité socioéconomique.
Quand le parapluie américain montre ses limites
La guerre entre les États-Unis et l’Iran constitue un tournant pour les monarchies pétrolières et gazières du Golfe. Réputés pour leur stabilité, leur sécurité et leur prospérité, ils ont subi des attaques sans précédent qui ont ébranlé cette image.
L’Iran a peaufiné une stratégie de riposte contre ces monarchies abritant les installations militaires américaines. Ainsi, il a su habilement tirer profit de la « géographie du lieu » comme le soulignait Sun Tzu, le stratège de la Chine impériale, dans son célèbre essai, l’Art de la guerre. En conséquence, le blocus du détroit d’Hormuz et l’utilisation de missiles balistiques performants et de drones à bas coût d’une efficacité remarquable ont donné une orientation inattendue à la guerre.
Avec cette tactique, l’Iran a ciblé les infrastructures critiques de ces pays, notamment les ports, les aéroports et les raffineries de pétrole.
La posture étasunienne quant à leur protection a suscité de la frustration chez ces monarchies. Ce sentiment est d’autant plus vif que c’est surtout la présence de bases militaires américaines sur leur territoire qui leur a valu les attaques iraniennes.
Ce contexte marquerait-il la fin d’une illusion ?
Compte tenu de la configuration actuelle des rapports de force et du caractère inédit des attaques subies, on pourrait bien répondre par l’affirmative.
Ces pays ont un statut de priorité relative aux yeux de l’allié américain, qui n’a pas jugé opportun de les consulter avant le déclenchement de l’attaque. Les États-Unis, en effectuant un pivot vers l’Indo-Pacifique ces dernières années, considèrent la Chine comme la principale menace pour leur hégémonie, reléguant le Moyen-Orient au second plan de leurs préoccupations stratégiques.
Face à la riposte iranienne, les États-Unis ont plutôt adopté une attitude presque « passive » dans la défense de leurs alliés, davantage préoccupés par la protection de leurs bases militaires. La nouvelle réalité pourrait aujourd’hui conduire ces pays à s’interroger sur la fiabilité de ce partenariat. La situation étant incertaine, le risque d’une reprise des hostilités existe. Cela rend l’avenir de la région incertain, ce qui pourrait saper la confiance des investisseurs et des entreprises.
Dubaï : un modèle « non infaillible »
Dubaï, vitrine du rayonnement des Émirats arabes unis, a vu son aéroport, ses bâtiments de luxe et son emblématique Palm Jumeirah frappés par les missiles et les drones.
Des multinationales de premier ordre, telles que Google et Amazon, y ont temporairement évacué leur personnel. De nombreux investisseurs et touristes ont également choisi de quitter la ville, au moins temporairement. Cette situation inédite, impensable il y a peu, nécessitera du temps pour restaurer la confiance des investisseurs et redorer l’image de la ville.
Ainsi, l’image d’oasis de paix et d’opulence qu’elle projetait, façonnée au fil des décennies, a été en partie altérée.
Face à la riposte iranienne, les États-Unis ont plutôt adopté une attitude presque « passive » dans la défense de leurs alliés, davantage préoccupés par la protection de leurs bases militaires. La nouvelle réalité pourrait aujourd’hui conduire ces pays à s’interroger sur la fiabilité de ce partenariat. La situation étant incertaine, le risque d’une reprise des hostilités existe. Cela rend l’avenir de la région incertain, ce qui pourrait saper la confiance des investisseurs et des entreprises
Certes, il est encore prématuré de prédire un déclin du soft power construit autour de cette exception dubaïote, symbole de modernité et de projection futuriste. Toutefois, en raison de sa fragilité apparente, il n’est pas à exclure que cette image soit désormais durablement ternie.
L’attaque israélo-américaine : ce que l’Afrique doit comprendre
En remettant en question l’image d’invulnérabilité de la puissance militaire américaine, cette guerre représente une opportunité d’enseignements pour les pays africains. La perturbation mondiale de l’approvisionnement en pétrole illustre la portée globale des guerres régionales. Comme l’a souligné le politologue français Bertrand Badie, nous sommes entrés dans l’ère des guerres mondialisées : bien que localisées, elles ont des effets planétaires.
L’Afrique, à l’instar d’autres continents, est impactée par le blocage du détroit d’Hormuz. Outre les difficultés liées à l’approvisionnement en carburant, le continent voit son accès aux engrais perturbé. Déjà confrontée aux effets des changements climatiques, un accès restreint aux engrais pourrait aggraver l’insécurité alimentaire sur le continent. Par ailleurs, la fourniture d’autres types de produits vitaux comme les médicaments, dans un contexte de faiblesse des systèmes de santé de la plupart des pays, constitue une menace supplémentaire pour les populations. Une telle situation montre la nécessité pour les pays africains d’élaborer des politiques publiques d’autonomie en matière d’alimentation, d’énergie et d’industrie pharmaceutique, tout en se dotant d’une capacité d’anticipation efficace.
Néanmoins, malgré les conséquences de cette guerre, elle constitue également une fenêtre d’opportunité si l’Afrique en tire les leçons nécessaires.
En premier lieu, elle montre le risque pour un pays de sous-traiter sa sécurité nationale. Dans un contexte de fragilisation des alliances, l’autonomie de défense apparaît comme un enjeu vital.
En conséquence, les pays africains doivent renforcer leurs capacités militaires et développer des partenariats de défense intra-africains, notamment en matière d’industrie de défense. Être en mesure de fabriquer certaines armes stratégiques, comme les drones, voire les missiles balistiques, devient un enjeu crucial pour les États africains. D’autant plus que la richesse du continent en ressources énergétiques et minières stratégiques est source d’instabilité dans un environnement de compétition internationale accrue pour l’accès et le contrôle de ces ressources.
En second lieu, cette guerre souligne la nécessité pour le continent d’opérer une transition accélérée vers l’autosuffisance alimentaire. En effet, sa dépendance aux importations alimentaires constitue un paradoxe qu’il faudrait surmonter au regard de ses ressources hydriques et en matière de terres arables. Aussi, la souveraineté alimentaire est vitale pour un continent qui compte 1,5 milliard d’habitants.
De même, la dépendance aux exportations d’hydrocarbures appelle à une transformation structurelle, incluant le développement des énergies renouvelables et une meilleure redistribution des dividendes des ressources minières. Il s’agira alors de promouvoir une industrie extractive respectueuse de l’environnement, basée sur une redistribution équitable de ses retombées monétaires.
Un pays symbolise cette capacité de saisir cette guerre comme une opportunité afin de devenir un hub ouest-africain minier et touristique, en tirant les dividendes sur le long terme de l’impact de la guerre sur le climat des affaires de Dubaï : le Sénégal.
Le Sénégal comme pôle stratégique émergent
Le Sénégal peut tirer parti de ce contexte pour développer une industrie du commerce de l’or et de l’écotourisme.
Le pays dispose d’une façade atlantique et de frontières terrestres globalement stables. Cette position géographique stratégique lui offre une ouverture privilégiée sur les routes maritimes mondiales et un rôle potentiel de point d’ancrage entre l’Afrique subsaharienne, le Maghreb et l’Europe.
Réputé pour la solidité de ses institutions, le pays fait figure d’îlot de stabilité dans une région marquée à la fois par l’expansion du terrorisme dans la zone sahélienne et par des ruptures constitutionnelles répétées. Il s’est en effet distingué par sa capacité à préserver ses institutions, y compris lors des crises politiques.
Le Sénégal a su se construire une attractivité à travers sa stabilité politique, sa culture administrative solide et la formation de ressources humaines de qualité. Il dispose également d’infrastructures aéroportuaires et routières performantes, ainsi que d’une riche culture empreinte d’hospitalité. Sa diplomatie pragmatique et efficace lui permet enfin d’entretenir de solides relations avec ses voisins immédiats, mais aussi à l’échelle internationale.
Pour cela, le pays dispose d’un atout décisif : sa zone orientale, constituée des régions de Tambacounda et de Kédougou. Cette zone stratégique, située sur le corridor Dakar-Bamako, est également frontalière de la Guinée-Conakry. Elle couvre une superficie de 59 517 km², soit 27,5 % du territoire national (DGPPE, 2025).
La région de Tambacounda regorge de ressources minérales importantes, dont l’or, le fer, le cuivre, le chrome, le zircon, le titane, le calcaire et les phosphates. Elle a également un grand potentiel agricole avec des terres arables propices aux activités de production vivrière.
Réputé pour la solidité de ses institutions, le pays fait figure d’îlot de stabilité dans une région marquée à la fois par l’expansion du terrorisme dans la zone sahélienne et par des ruptures constitutionnelles répétées. Il s’est en effet distingué par sa capacité à préserver ses institutions, y compris lors des crises politiques
Le parc national du Niokolo-Koba, riche en faune (éléphants, lions, singes, plusieurs espèces d’oiseaux) et en flore diversifiée, classé patrimoine mondial de l’UNESCO, ainsi que les célèbres cascades de Dindéfélo et la richesse culture des minorités ethniques (Bassari, Bédik, Koniagui), offrent à ces deux régions un potentiel touristique de premier ordre.
La valorisation de ce potentiel pourrait faire de ces régions un hub minier et touristique sous-régional, constituant un levier essentiel du développement du Sénégal. Cela passera par la mise en place d’une industrie de raffinage des minerais performante, ainsi que par la création d’un pôle d’écotourisme.
Cette dynamique pourrait tirer parti de la proximité de Kayes, l’une des principales régions aurifères du Mali, pour positionner le Sénégal comme une plaque tournante du commerce de l’or en Afrique occidentale, à condition de mettre en œuvre une stratégie sécuritaire solide pour préserver sa stabilité dans une zone investie par « l’hydre terroriste ».
Crédit photo : lecourrierdumaghrebetdelorient.info
Titulaire d’une double Maîtrise en Développement international et en environnement, Anta Barry a publié « Mali, entre tourments et espérance » (2017) et milite pour une Afrique souveraine, durable et inclusive. Ses travaux explorent les interactions entre enjeux sociaux, écologiques et géostratégiques, avec un accent particulier sur les effets des rapports de force mondiaux sur les trajectoires africaines.

