

Aboubakar Alfa Bah
Alors que l’équipe nationale sud-africaine affrontait le Mexique à l’ouverture de la coupe du Monde 2026, les supporters mexicains furent surpris de recevoir le soutien fort de plusieurs pays africains. Le pays dit « arc-en-ciel », qui avait pourtant bénéficié de la solidarité des pays africains, notamment durant la lutte contre l’apartheid, portée par l’Organisation de l’unité africaine (OUA) et par de nombreux leaders du continent engagés aux côtés des mouvements de libération et d’indépendance.
Il ne semble cependant plus jouir aujourd’hui de ce même capital de sympathie. Ces derniers mois, les vagues de manifestations ont envahi les townships sud-africains, une partie de la population sud-africaine, mobilisée autour des mouvements anti-immigration réclame le départ des étrangers. Loin d’être un phénomène isolé, cet épisode n’est pourtant que la manifestation la plus récente d’une xénophobie, qui s’inscrit dans les dynamiques sociales et politiques qui ont marqué le pays depuis la fin de l’apartheid.
Si l’opinion africaine et internationale ne prend réellement conscience de l’hostilité d’une partie de la population sud-africaine qu’à partir des événements de mai 2008, entraînant le décès de plus de 50 morts et de 60 000 déplacés. Il convient de souligner que celle-ci était déjà perceptible bien avant cette date. Comprendre leur persistance suppose de s’interroger sur les conditions dans lesquelles des frustrations sociales et économiques peuvent être dirigées vers des populations étrangères, mais aussi sur le rôle de l’apartheid, des discours politiques et des acteurs qui contribuent à donner une dimension collective à ces frustrations.
Ces derniers mois, les vagues de manifestations ont envahi les townships sud-africains, une partie de la population sud-africaine, mobilisée autour des mouvements anti-immigration réclame le départ des étrangers
La frustration et l’héritage de l’apartheid comme cause de la violence
Au début des années 1990, la transition démocratique sud-africaine a suscité des attentes considérables. La victoire de l’African National Congress (ANC) lors de la première élection nationale inclusive, en 1994, a marqué la fin de l’apartheid et ouvert la voie à un projet de transformation politique et sociale qui devait permettre à la majorité noire d’accéder pleinement aux droits et aux opportunités dont elle avait été privée. Cette victoire marquant la fin de l’apartheid portait les espoirs et les rêves de millions de Sud-africains, qui très rapidement allaient se heurter à des réalités persistantes d’un pays profondément marqué par les inégalités sociales et économiques.
Dans la foulée, ces années post apartheid se succédèrent avec les premières violences à l’égard des migrants étrangers dans le pays. L’un des événements témoignant de cette violence est l’opération « Buyelekhaya », qui signifie « Rentrez chez vous ». Cette opération a été perpétrée contre les étrangers, accusés par certains groupes locaux d’être responsables de la criminalité, des agressions sexuelles et du chômage. Plusieurs autres attaques se suivront entre 1996 et 2005, avant d’atteindre les violences extrêmes de mai 2008.
Bien que certaines figures politiques à l’image de Nelson Mandela aient dénoncé ces actes, qualifiant cela de division, madame Mapisa – Nqakula, alors ministre de l’Intérieur soulignait quant à elle que Malgré l’instauration de la démocratie fondée sur l’égalité politique et les droits civiques, la persistance des inégalités continue de structurer les tensions sociales en Afrique du Sud. Plusieurs chercheurs ont ainsi interprété les attaques à l’égard des populations étrangères comme l’expression de la frustration populaire.
Dans cette perspective, l’universitaire Adam Habib, s’inspirant du célèbre poème de Langston Hughes titré le « Rêve différé », analyse les violences xénophobes comme le résultat d’un décalage entre les promesses nées de la fin de l’apartheid et la réalité vécue par une partie de la population sud-africaines. Les promesses d’accès à un emploi, un logement et à une amélioration des conditions de vie ont largement contribué à l’accumulation des frustrations, qui ont fini par se transformer en violences dirigées contre les étrangers.
Toutefois, se limiter aux théories de la frustration serait nier l’héritage de l’apartheid, où la violence est devenue normative et, dans une large mesure, acceptée à la fois par le gouvernement de l’apartheid et par ceux qui s’y opposaient. Ce système a largement influencé les comportements des populations, favorisant de facto la normalisation d’attitudes de haine et de peur structurées autour de la race, de la classe sociale et du genre.
Si durant cette période, le système a configuré une société permettant de classifier mais aussi de distinguer les blancs des noirs, certains mécanismes de catégorisation hérités de l’apartheid semblent toutefois se prolonger dans les pratiques contemporaines d’exclusion, où la distinction entre les ressortissants noirs des non-ressortissants noirs dans l’Afrique du Sud postapartheid devient une nouvelle frontière sociale.
La matérialisation de ce système n’est nul autre que le South African Police Service (SAPS). Celui-ci intervient en remplacement du South African Police (SAP), qui initialement était une police politique, brutale et raciste dont le principal rôle était le contrôle des mouvements des Noirs et la répression anti-insurrectionnelle. Or si la différence tient au déplacement de la cible. Ce ne sont plus les noirs sud-africains en tant que tels, qui font l’objet de ce contrôle mais les noirs étrangers. Notons toutefois, que des citoyens sud-africains eux-mêmes peuvent faire l’objet d’appréhension de ce type dans la mesure où ils sont perçus, à tort, comme étrangers.
Le SAPS s’est vu associé au Department of Home Affairs (DHA), qui relève directement du ministère de l’Intérieur et qui est en charge des étrangers, des visas et des cartes d’identité. Selon les travaux du chercheur Rodolphe Demeestère, l’appui humain et logistique apporté par le SAPS (South African Police Service) au DHA a débouché sur une véritable « politisation » de la gestion migratoire ainsi que de la criminalisation des flux.
Plusieurs rafles conjointes ont ainsi été organisées, contribuant ainsi à instaurer un climat d’insécurité chez les migrants, constamment harcelés et contraints de se déplacer en permanence munis de leurs papiers d’identité. Un des exemples démontrant la continuité des pratiques policières héritées de l’apartheid est l’incident de 1999, au cours duquel six policiers ont été filmés en train d’agresser violemment deux migrants mozambicains.
L’ambiguïté du discours politique sur la migration en Afrique du Sud
Si les approches structurelles permettent de comprendre les frustrations et les perceptions d’une partie de la population sud-africaine, elles n’expliquent pas pour autant le rôle du politique, et même parfois son discours qui a créé un environnement favorable à l’expression de ces violences.
Bien que depuis 1994, le pays semble se positionner comme l’une des plus grandes démocraties du continent, il faut dire que depuis la fin de l’apartheid, certains politiques dont une partie des candidats issus de l’ANC n’ont cessé de brandir « la carte migratoire» lors des campagnes électorales, et favorisés des législations de plus en plus restrictives et répressives en matières d’immigration.
En 2012, l’ANC s’exprimant sur la question migratoire à travers un document de travail intitulé peace and stability policy discussion document, préparé en vue de sa 53ᵉ Conférence nationale de Mangaung affirmait que « plus de 95 % des personnes réclamant l’asile ne sont pas de véritables demandeurs d’asile mais en réalité des migrants économiques à la recherche de travail et d’opportunités commerciales ».
Le discours politique en Afrique du Sud a longtemps marginalisé les actes de violences envers les étrangers noirs, fréquemment requalifiés en simples actes criminels, refusant de reconnaître la montée en puissance de la xénophobie. Cette ambiguïté se retrouve également dans le traitement de la question migratoire par la classe politique. S’ils reconnaissent l’apport des migrants, appellent au calme et réaffirment le respect de leurs droits, plusieurs d’entre eux ont toutefois présenté l’immigration comme source de problèmes.
Cette rhétorique qui condamne les violences tout en légitimant l’idée d’une pression exercée par les migrants sur les ressources, a participé à la construction d’un récit où les étrangers sont perçus comme étant responsables des dysfonctionnements. À cet égard, le maire de Johannesburg déclarait en 2004 : « Si les mouvements migratoires contribuent à la riche diversité de cette ville cosmopolite, ils exercent également une forte pression sur l’emploi, le logement et les services publics. »
Le discours présidentiel illustre à son tour cette ambivalence face à la question migratoire. Le Président Ramaphosa met en garde contre l’instrumentalisation du migrant comme bouc-émissaire des problèmes socio-économiques, rappelant que les problèmes sont d’abord internes. Cette position ne l’empêche cependant pas de reconnaître dans le même temps que l’immigration reste un véritable problème à traiter, ce dont témoignent les annonces relatives au renforcement du contrôle des frontières formulées lors de son adresse à la nation du 7 juin 2026. Cette ambivalence démontre à suffisance, le dilemme auquel les hommes politiques sont confrontés, partagés entre les valeurs humaines, les principes constitutionnels et la pression croissante en faveur d’un durcissement de la politique migratoire.
Le discours politique en Afrique du Sud a longtemps marginalisé les actes de violences envers les étrangers noirs, fréquemment requalifiés en simples actes criminels, refusant de reconnaître la montée en puissance de la xénophobie
Quand « la xénophobie s’organise »
Si les premières manifestations de rejet d’étrangers apparaissent dès 1994, la xénophobie ne relève plus uniquement d’explosions sporadiques de colère populaire, mais tend surtout à se structurer autour des leaders politiques, des figures locales et traditionnelles. Les déclarations du roi zoulou en témoignent : celui-ci aurait affirmé vouloir s’adresser directement aux « Amakwerekwere » pour exiger leur départ, rappelant que chacun dispose d’un foyer où retourner. Le terme «Amakwerekwere», signifie les « barbares », est employé pour désigner les étrangers.
Les vagues de manifestations récentes en Afrique du Sud sont portées par plusieurs mouvements anti-immigration. Bien qu’ils se revendiquent pacifiques, on note plusieurs affrontements entre ces organisations et les migrants. Ces mouvements recourent à des méthodes axées sur le porte-à-porte, se positionnant comme des groupes de vigilantisme nourris par des logiques d’exclusion des étrangers. L’une des figures majeures de ces manifestations est le mouvement « March & March », qui avait lancé un ultimatum sommant les étrangers de quitter le pays avant le 30 juin et aux entreprises pour mettre fin à leurs contrats de travail.
Si les premières manifestations de rejet d’étrangers apparaissent dès 1994, la xénophobie ne relève plus uniquement d’explosions sporadiques de colère populaire, mais tend surtout à se structurer autour des leaders politiques, des figures locales et traditionnelles
Les données d’Afrobaromètre publiées en 2025 montrent que sept Sud-Africains sur dix (69 %) considèrent les immigrés comme ayant un impact économique négatif. Les mouvements anti-immigration trouvent un terreau favorable dans une opinion publique largement acquise à cette représentation. Pourtant, une étude de la banque mondiale, démontre que les immigrés ont plutôt un impact positif sur l’emploi. L’étude révèle qu’un immigré génère environ deux emplois pour les ressortissants nationaux. Toutefois, notons que le chômage, quant à lui, est une réalité sud-africaine. Selon les statistiques du premier trimestre de l’année 2026 de Statistics South Africa, le chômage serait officiellement évalué à 32,7 %.
Ces chiffres démontrent une réalité plus profonde que le simple phénomène migratoire. En faisant des étrangers les principaux responsables des difficultés économiques et sociales, une partie de la population sud-africaine désigne un « bouc-émissaire », qui n’en ai est pas un. L’immigration apparaît ainsi moins comme une source de tension que le révélateur des fragilités de cette société et des limites des gouvernements postapartheid à répondre aux profondes inégalités héritées du passé.
Crédit photo : cdn.unitycms.io
Aboubakar Alfa Bah est assistant de recherche à WATHI. Ses recherches portent sur la gouvernance, les politiques de jeunesse, les dynamiques de sécurité et les transformations politiques en Afrique de l’Ouest et dans les pays du Sud

