

Type de publication : Rapport Afrique de Crisis Group N°321
Date de publication : Février 2026
Site de l’organisation : Crisisgroup.org
Auteur : International Crisis Group
Lien vers le document original
Fondé en 2017, le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) s’est imposé comme le principal groupe se réclamant du djihad armé au Sahel central. Initialement ancré au Mali, il a rapidement étendu son influence vers des pays voisins comme le Burkina Faso et le Niger, avant de se projeter, à partir de 2019, vers les pays côtiers d’Afrique de l’Ouest tels que le Bénin, le Togo et la Côte d’Ivoire. À la différence d’autres mouvements djihadistes structurés autour de dynamiques locales ou nationales, le JNIM se distingue de par son caractère transnational. Ce rapport met en lumière une réalité plus nuancée que celle d’un simple expansionnisme stratégique du JNIM. Il montre que, malgré les avantages potentiels d’une extension vers les zones côtières, notamment en termes de recrutement, de contrôle des flux commerciaux et de création de zones de repli, le JNIM est traversé par des tensions internes importantes. Celles-ci opposent un commandement central soucieux de préserver la cohésion du groupe à des acteurs locaux attirés par les opportunités offertes par de nouveaux territoires. L’expansion apparaît ainsi moins comme une stratégie planifiée que comme le résultat d’arbitrages permanents et souvent conflictuels. Par ailleurs, le document insiste sur les vulnérabilités des États côtiers face à cette dynamique. Il analyse les facteurs géopolitiques et sécuritaires qui peuvent favoriser l’implantation du JNIM, tout en évaluant les capacités de réponse de ces pays. Cette réflexion s’inscrit dans un contexte régional fragmenté, marqué par des divergences entre les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) et ceux de la CEDEAO, ce qui complexifie davantage la mise en œuvre de réponses coordonnées. Enfin, ce rapport souligne l’importance d’une compréhension fine des dynamiques locales pour élaborer des stratégies efficaces. En mettant en évidence les interactions entre enjeux sécuritaires, logiques internes des groupes armés et fragilités étatiques, il constitue un outil essentiel pour orienter les politiques publiques et anticiper les évolutions de la menace dans l’espace ouest-africain.
Le rapport met en lumière plusieurs enseignements utiles pour les pays de la zone WATHI. Au fond, il invite à sortir d’une réponse uniquement militaire pour adopter une approche plus globale, ancrée dans les réalités locales, appuyée par les communautés et portée par une coopération régionale renforcée. D’abord, en matière de prévention et de gestion des crises jihadistes, les États gagneraient à investir davantage dans le renseignement et dans une cartographie fine de leurs vulnérabilités. Il s’agit de mieux comprendre les territoires et les populations exposées aux discours jihadistes, d’identifier les frustrations qui peuvent être exploitées par les groupes armés, mais aussi de suivre de près les dynamiques transfrontalières qui alimentent le recrutement. Cette connaissance de terrain est essentielle pour agir sur les causes profondes de l’implantation jihadiste. Elle suppose aussi de repérer les acteurs qui, localement, tirent profit de l’extension des conflits, et de mieux comprendre pourquoi certaines communautés deviennent plus réceptives à ces discours. Ensuite, il apparaît préférable de privilégier, dans un premier temps, les forces de sécurité civile, souvent mieux préparées au contact avec les populations, plutôt que de recourir systématiquement aux unités militaires. Leur rôle n’est pas d’éliminer les groupes djihadistes, mais de prévenir leur enracinement en entretenant une relation de confiance avec les habitants. Cette proximité constitue un levier puissant pour limiter le recrutement et freiner l’implantation durable des groupes armés. Dans cette dynamique, l’implication des jeunes et des femmes est essentielle, car en tant qu’acteurs clés de la résilience communautaire, ils contribuent à renforcer la cohésion sociale et à éviter l’isolement de groupes plus vulnérables à la radicalisation. Par ailleurs, la « fracture » actuelle entre les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) et ceux de la CEDEAO représente une vulnérabilité majeure, dont les groupes jihadistes peuvent tirer parti. Restaurer la confiance entre ces deux ensembles, apaiser les tensions et mieux coordonner les initiatives régionales apparaît aujourd’hui comme une priorité stratégique pour construire une réponse durable. Enfin, aucune stratégie ne peut être efficace sans une capacité d’adaptation constante. Les contextes locaux évoluent rapidement, et les réponses doivent suivre ce rythme. Cela suppose d’évaluer régulièrement les actions menées, d’ajuster les approches en fonction des réalités du terrain et de favoriser le partage d’expériences entre pays.
Les extraits proviennent des pages : 1, 2, 3, 5, 7, 8, 11, 12, 13, 19, 21, 22, 24, 25, 26, 27
Introduction
Le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin – le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, Jnim – est le principal groupe se réclamant du jihad armé au Sahel central. Il est né au Mali en mars 2017 dans le sillage des groupes jihadistes qui se sont progressivement développés dans le pays à partir des années 2000, et ont pris en 2012 le contrôle d’une partie du nord du territoire, avant d’en être chassés par une opération militaire française.
Parmi ses fondateurs et actuels dirigeants figurent les Maliens Iyad ag Ghali, ancien dirigeant de mouvements séparatistes à dominante touareg dans les années 1990, et Hamadoum Kouffa, ancien prédicateur issu des communautés peul du centre du Mali. A sa création, le Jnim a prêté allégeance à al-Qaeda (AQ), une organisation jihadiste transnationale fondée par Oussama Ben Laden ; à al-Qaeda au Maghreb islamique (Aqmi), la branche algérienne d’AQ ; et aux talibans afghans. Il s’est donné pour objectif d’unifier les mouvements jihadistes alors actifs au Mali, d’expulser les forces étrangères présentes dans le pays depuis 2013, et d’y instaurer sa vision de la Charia (loi islamique).
Dans les zones du Sahel où il est actuellement actif, le Jnim a développé des formes de gouvernance qui lui permettent de se poser de plus en plus en alternative aux autorités étatiques. Dans ces territoires, le groupe a mis en place une structure administrative divisée en trois niveaux : une direction centrale (conseil de la shura), un niveau intermédiaire structuré autour de régions administratives (les mantiqa) et de bataillons (les katiba), ainsi qu’un niveau local organisé autour de petites unités militaires, les markaz et les saryat. Dans les zones où il est le plus fortement implanté, le Jnim exerce un contrôle social strict – inspiré de sa vision de la Charia – sur les populations, il rend la justice par l’intermédiaire de juges islamiques et a instauré plusieurs formes de taxation.
L’expansion du Jnim vers les pays côtiers d’Afrique de l’Ouest est logiquement devenue l’une des grandes préoccupations sécuritaires des États ouest-africains et de leurs partenaires internationaux. Même si la progression du groupe a été parfois plus lente que ne le redoutaient les pays concernés et leurs alliés à la fin des années 2010, la menace s’est matérialisée, alimentant les inquiétudes pour la stabilité de la région et le risque de violences contre les civils.9 L’incapacité des gouvernements civils et de leurs partenaires occidentaux à enrayer la détérioration de la sécurité de leur pays, dont le Jnim est en grande partie responsable, a été ainsi invoquée par les auteurs de plusieurs coups d’État – réussis ou non – pour justifier leur passage à l’acte, notamment au Burkina Faso en 2022, au Niger en 2023 et, plus récemment, au Bénin en décembre 2025.
Du Mali au Sahel central
Depuis la création du Jnim en mars 2017, le Mali est resté au cœur de l’action du groupe, dont trois des cinq fondateurs sont maliens. Le mouvement a su tirer parti du désordre généré par la crise malienne – mêlant affaiblissement de l’Etat, frustrations des communautés rurales à l’égard du pouvoir central et déploiement de forces internationales perçues par une partie de la population comme des troupes d’occupation – pour recruter parmi la jeunesse malienne et accroitre son influence. Aujourd’hui encore, alors que le Jnim a étendu ses actions armées au-delà du Mali, ce pays continue d’occuper une place à part, en témoigne la pression inédite que le groupe exerce depuis septembre 2025 sur la capitale, Bamako, et sur plusieurs grandes villes du pays.
Initialement, le Jnim a justifié ses opérations au Burkina Faso et au Niger en arguant qu’une partie du dispositif militaire français intervenant au Mali à partir de 2013 était également déployée dans ces deux pays. En juillet 2017, le Jnim a ainsi revendiqué, via al-Zallaqa, sa première attaque officielle au Niger, contre un détachement mobile de l’armée nigérienne près de Midal (région de Tahoua, au nord-ouest, près de la frontière avec le Mali). Le mouvement a indiqué que l’assaut avait été lancé « en réponse aux attaques répétées de l’armée nigérienne contre notre peuple et à son adhésion à la coalition armée du Sahel récemment formée par la France ».
Les pays côtiers : des théâtres périphériques
A la différence des pays de l’AES, les pays côtiers d’Afrique de l’Ouest font figure de théâtres périphériques pour le Jnim, même si les opérations armées y sont en forte augmentation dans certaines zones, comme au nord du Bénin au début de l’année 2025.
Ces pays apparaissent très rarement dans les principales déclarations du mouvement. Ils sont également absents des messages et images de propagande que diffuse al-Zallaqa au moment des grandes fêtes religieuses (comme lors du ramadan en 2025), traduisant leur importance moindre par rapport à celle des pays du Sahel central.
Le Jnim a bien développé une présence et mené des actions violentes dans certains de ces Etats côtiers. De plus, même si ces théâtres sont périphériques aux yeux du commandement central du groupe, ils n’en restent pas moins essentiels, notamment pour assurer l’approvisionnement logistique du mouvement.
Le Jnim a justifié ses opérations au Burkina Faso et au Niger en arguant qu’une partie du dispositif militaire français intervenant au Mali à partir de 2013 était également déployée dans ces deux pays. En juillet 2017, le Jnim a ainsi revendiqué, via al-Zallaqa, sa première attaque officielle au Niger, contre un détachement mobile de l’armée nigérienne près de Midal (région de Tahoua, au nord-ouest, près de la frontière avec le Mali)
De plus, le commandement central du Jnim revendique beaucoup moins les actions lancées par ses combattants dans les zones périphériques que celles visant les pays de l’AES. Ainsi, aucune des attaques attribuées au Jnim en Côte d’Ivoire entre juin 2020 et janvier 2022 n’a été revendiquée via al-Zallaqa. Au Bénin, la première revendication du groupe à travers son média officiel remonterait au 15 septembre 2023, lorsque le mouvement a d’abord déclaré avoir mené une attaque dans la zone de Kaya (nord du Burkina Faso) avant de donner, sans plus d’explications, le bilan d’un autre raid effectué au Bénin.
Nouvelles ressources et avantages tactiques
Dans certaines zones frontalières, le Jnim a ainsi plus intérêt à développer une présence discrète afin de s’insérer dans cette économie transfrontalière, voire de l’organiser, plutôt que de mener des opérations militaires qui attireraient sur le mouvement trop d’attention et certainement de la répression. Dès lors, l’absence d’attaques dans certaines zones ne signifie pas que le Jnim n’y est pas actif sous d’autres formes, notamment économiques.
Ce fut sans doute le cas du nord du Bénin, avant que le Jnim ne passe progressivement à une phase de confrontation militaire à partir de la fin des années 2010. Aussi, même s’il n’y a pas eu d’attaques contre les forces de sécurité dans le nord de la Côte d’Ivoire depuis début 2022, les jihadistes implantés au Burkina Faso continuent d’y circuler pour se ravitailler ou se livrer à différentes activités criminelles, dont le vol de bétail et les enlèvements contre rançon.
Enfin, l’expansion sert un autre objectif militaire pour le Jnim : celui de se ménager des zones sécurisées où les combattants peuvent s’éloigner du front, se reposer et se soigner. Dans ces territoires, les jihadistes préfèrent aussi se montrer discrets et éviter les confrontations armées avec les forces nationales qui les rendraient trop visibles.
Risques de divisions et de représailles
Investir dans de nouvelles zones représente par ailleurs des risques pour une organisation qui fonctionne toujours dans la clandestinité et rechigne parfois à recruter des membres dans lesquels elle n’a pas une entière confiance. En 2017, Hamadoun Kouffa, dont la katiba opère principalement au centre du Mali, avait fourni armes et ressources à des groupes nomades circulant plus à l’est, entre le Mali, le Niger et le Nigeria. Mais des tensions sont apparues lorsque ces groupes ont voulu utiliser les armes qu’ils avaient reçues du chef jihadiste pour défendre leurs communautés menacées par des milices collaborant avec les armées française et nigérienne dans les régions de Ménaka (est du Mali) et de Tillabéry (ouest du Niger).
A la fin des années 2000, le groupe Aqmi s’était d’ailleurs déchiré sur la question du territoire légitime du jihad. A l’époque, un débat avait en effet opposé, au sein du mouvement, ceux qui estimaient que les Etats du Maghreb, en particulier l’Algérie, étaient le cœur du combat, et ceux qui voulaient étendre la lutte vers les pays sahéliens.
De plus, le commandement central du Jnim revendique beaucoup moins les actions lancées par ses combattants dans les zones périphériques que celles visant les pays de l’AES. Ainsi, aucune des attaques attribuées au Jnim en Côte d’Ivoire entre juin 2020 et janvier 2022 n’a été revendiquée via al-Zallaqa. Au Bénin, la première revendication du groupe à travers son média officiel remonterait au 15 septembre 2023, lorsque le mouvement a d’abord déclaré avoir mené une attaque dans la zone de Kaya (nord du Burkina Faso) avant de donner, sans plus d’explications, le bilan d’un autre raid effectué au Bénin
Enfin, l’expansion géographique présente un risque de taille pour le Jnim dès lors qu’il s’agit de mener des opérations transfrontalières. Traverser une frontière, c’est en effet s’exposer à des représailles de tout un Etat et de ses services de sécurité. Les jihadistes ont bien conscience de cet enjeu, et c’est pourquoi ils ne franchissent pas les frontières à la légère. Au Mali, par exemple, le Jnim a développé au cours des dernières années des ramifications dans l’ouest et le sud du pays, conduisant des activités militaires dans des localités frontalières avec la Guinée et le Sénégal.
L’expansion en débats au sein du Jnim
Comme Aqmi dans les années 2000, le Jnim est engagé dans des débats à propos des territoires sur lesquels il mène sa lutte. Des communautés fuyant les violences, notamment celles commises par les forces de sécurité, reprochent par exemple au Jnim de s’en prendre aux pays côtiers, où il leur était jusque-là possible de trouver refuge.
Certains dirigeants du Jnim chercheraient à préserver des pays comme le Ghana ou la Côte d’Ivoire afin que les combattants, ainsi que les familles des communautés pastorales fuyant les pays de l’AES – où elles sont souvent suspectées de collusions avec les jihadistes et dont les griefs sont exploités par ces derniers pour recruter –, puissent s’y réfugier.
Cependant, ce souci de préserver l’intérêt des communautés dont sont issus les insurgés ne prévaut pas toujours. En avril 2025, Ousmane Dicko, l’un des leaders du groupe au Burkina Faso, a diffusé un message audio dans lequel il reconnait que les actions du Jnim peuvent exposer les parents des combattants ; il n’en justifie pas moins les attaques, arguant de la nécessité de répondre à ce qu’il décrit comme l’attitude agressive des pays côtiers contre leur groupe.
Les jihadistes y gagneraient, selon les cas, des avantages variés : de l’argent ; la libération de combattants ; la possibilité, pour leurs familles, de se réfugier en zone relativement sûre ou, pour eux-mêmes, de se déplacer librement dans certains territoires. En contrepartie, ils s’engageraient à ne pas circuler avec leurs armes, à ne pas mener d’opérations militaires ou à ne pas recruter activement.
Ainsi, plus le Jnim s’étend, plus il est travaillé par des forces centrifuges menaçant son unité. Jusqu’ici, le mouvement a su éviter les déchirures majeures, contrairement à d’autres groupes jihadistes, comme Aqmi au début des années 2010 ou Boko Haram quelques années plus tard. Des frictions internes existent néanmoins, et celles-ci sont en partie liées à l’expansion territoriale. Ce qui constitue la force du Jnim – sa capacité à fonctionner de manière décentralisée et à accorder une grande autonomie aux échelons locaux – peut se retourner contre lui : une expansion mal contrôlée accroit le risque de fragmentation, via l’autonomisation complète de nouveaux groupes ou leur possible ralliement à l’EIS.
Enfin, l’expansion sert un autre objectif militaire pour le Jnim : celui de se ménager des zones sécurisées où les combattants peuvent s’éloigner du front, se reposer et se soigner. Dans ces territoires, les jihadistes préfèrent aussi se montrer discrets et éviter les confrontations armées avec les forces nationales qui les rendraient trop visibles
Investir dans la connaissance des dynamiques locales
Les États menacés devraient d’abord renforcer les investissements dans le renseignement, y compris en acquérant du matériel d’écoute sophistiqué, pour disposer d’une analyse en temps réel des dynamiques politiques et sécuritaires qui affectent les parties de leur territoire les plus susceptibles d’être touchées par l’expansion. Ceux qui ne l’ont pas encore fait devraient cartographier les risques. Il s’agit, d’une part, d’identifier les acteurs jihadistes qui ont localement intérêt à l’élargissement des zones de combat et, d’autre part, d’analyser précisément les conflits et les sources de frustration locales qui favorisent l’implantation jihadiste parmi les populations de part et d’autre des frontières. Pour les pays côtiers, cela implique de mieux comprendre les dynamiques sociopolitiques à l’œuvre chez leurs voisins sahéliens.
Les États qui ne sont pas encore confrontés à la pression militaire du Jnim devraient ensuite renforcer la présence des forces de sécurité civile aux frontières, tout en résistant à la tentation d’y déployer prématurément des unités militaires. Comme indiqué plus haut, les attaques jihadistes contre les forces de sécurité des pays côtiers, comme en Côte d’Ivoire, ont débuté en réaction à des opérations militaires conjointes menées aux frontières.
Les États ne doivent pas renoncer à se déployer aux frontières. Dans une stratégie graduée, il est toutefois préférable de privilégier d’abord les forces de sécurité intérieure, mieux formées au contact avec les populations, plutôt que de passer trop vite au stade des unités militaires. Dans une telle configuration, les forces de sécurité civile n’auraient pas pour objectif d’anéantir les groupes jihadistes qui traversent la frontière, mais d’éviter leur implantation locale.
Une indispensable coopération régionale
Les États de la région devraient ensuite garder en tête que l’expansion jihadiste ne peut être endiguée en menant des actions d’un seul côté d’une frontière. Chaque Etat peut, certes, exercer une influence sur les facteurs locaux qui favorisent la progression des groupes armés, mais celle-ci est également liée à des dynamiques plus larges sur lesquelles les États n’ont parfois aucune prise quand ils agissent isolément. Un Etat côtier peut, par exemple, déployer des politiques efficaces pour remédier aux frustrations de certaines communautés pastorales que les jihadistes tentent d’attirer à eux.
Prévenir l’avancée des jihadistes requiert ainsi le renforcement des approches sécuritaires bilatérales et multilatérales. Toutefois, les tensions qui ont émergé ces dernières années entre la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et les pays de l’AES – qui ont tous les trois quitté l’organisation régionale en janvier 2024 – ont considérablement affaibli les mécanismes de coopération sécuritaire régionaux. Reconstruire la confiance entre, d’une part, les États sahéliens et, d’autre part, les pays côtiers, constitue donc une priorité. L’AES et la CEDEAO sont en effet interdépendantes, à la fois sur les plans sécuritaire et commercial : les pays sahéliens ont besoin de l’appui de leurs voisins côtiers pour faire face à la menace jihadiste ; de même, il serait illusoire de développer une stratégie de soutien sécuritaire aux pays côtiers sans associer le Sahel central.
Les jihadistes y gagneraient, selon les cas, des avantages variés : de l’argent ; la libération de combattants ; la possibilité, pour leurs familles, de se réfugier en zone relativement sûre ou, pour eux-mêmes, de se déplacer librement dans certains territoires. En contrepartie, ils s’engageraient à ne pas circuler avec leurs armes, à ne pas mener d’opérations militaires ou à ne pas recruter activement
Si l’initiative de ce rapprochement appartient aux États concernés, le Bureau de la mission de l’Union africaine pour le Mali et le Sahel (Misahel), basé à Bamako, et le Bureau des Nations unies pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel (Unowas, selon son acronyme en anglais), basé à Dakar, pourraient unir leurs forces et aider à rétablir la confiance mutuelle dans la région.
Composer avec un adversaire qui est aussi politique
Le fait que l’expansion ne soit pas une évidence ou une priorité absolue dans la stratégie du Jnim ouvre la voie à la recherche de compromis. Confrontés à une menace qui se précise, des États côtiers sont en effet tentés de négocier de discrets accords de non-agression avec les jihadistes. Ce type d’accord présente sans doute un intérêt pour des États qui ne veulent pas, ou ne se sentent pas, encore prêts à affronter un tel adversaire. Néanmoins, ils n’offrent qu’une protection momentanée face à des groupes dont la stratégie territoriale peut rapidement changer au gré de l’évolution des rapports de force entre le commandement central et les échelons locaux.
Cette recherche de solutions séparées peut également compliquer la formulation de réponses bilatérales ou multilatérales. Si ces accords permettent de protéger un État, ils se font souvent au prix d’une menace grandissante pour ses voisins. En effet, les jihadistes peuvent être tentés de négocier une forme de non-agression et de libre circulation d’un côté d’une frontière pour se trouver en meilleure position pour affronter leurs adversaires de l’autre côté de cette même frontière.
En ce sens, si les pactes de non-agression peuvent réduire les risques de violence immédiats pour un État, ils finissent par aggraver la fragmentation régionale, par affaiblir la coordination multilatérale et par renforcer les réseaux qui permettent au Jnim de maintenir durablement sa présence. Cela ne signifie pas que les négociations avec le Jnim sont nécessairement contre-productives sur le long terme, mais elles devraient se faire de façon coordonnée – plutôt que concurrentielle – entre les États concernés.
