

Auteurs : Nour Mohammed Rida, Tazi Lamiae
Site de la publication : https://hal.science/
Type de publication : Article
Date de publication : Août 2025
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Introduction
L’Intelligence Artificielle (IA) s’impose aujourd’hui en tant que levier de transformation majeur, en particulier pour les pays en développement confrontés à des défis structurels. En Afrique, l’IA est de plus en plus perçue comme un catalyseur d’innovation, susceptible d’accélérer la réalisation des Objectifs de Développement Durable (ODD) et de contribuer à la mise en œuvre de l’Agenda 2063 de l’Union africaine. Cependant, la faible maturité des infrastructures numériques, le manque de compétences, la fragmentation réglementaire et les inégalités socio-économiques posent de véritables défis.
Face à cette situation, un modèle alternatif d’adoption de l’IA émerge à travers les stratégies d’innovation portées par des start-up africaines. Ces dernières parviennent à concevoir des solutions simples, efficaces et accessibles, en mobilisant intelligemment des ressources limitées. C’est dans ce contexte que l’innovation frugale (faire mieux avec moins) s’impose comme une approche stratégique pertinente.
Dans sa conception initiale, Schumpeter associait l’innovation aux grandes entreprises industrielles disposant de ressources financières importantes. Il considérait l’innovation comme le résultat de processus de recherche et développement routiniers menés au sein de grands laboratoires, souvent intégrés aux structures organisationnelles des firmes dominantes. Cette approche, centrée sur la figure de l’entrepreneur capitaliste et sur la dynamique interne de l’entreprise, reste toutefois réductrice. Elle ne prend pas en compte le caractère interactif, cumulatif et distribué de l’innovation, ni la diversité de ses sources, comme le souligne Sander.
Les startups africaines, dans leur quête de scalabilité et d’impact, illustrent pleinement l’approche d’innovation frugale. Elles conçoivent des solutions accessibles, à faible coût marginal, en tirant parti de technologies existantes et de ressources locales. Cette approche permet de générer de la valeur dans des contextes marqués par la rareté des moyens, les déficits d’infrastructures et les inégalités d’accès.
Toutefois, si l’innovation frugale constitue une réponse pertinente face aux contraintes locales, elle ne saurait à elle seule pallier l’ensemble des obstacles structurels. Le déploiement de l’IA en Afrique continue de se heurter à des enjeux majeurs : souveraineté numérique, fragmentation des infrastructures, dépendance aux technologies importées, protection insuffisante des données, biais algorithmiques, et déficit de compétences spécialisées. D’où la nécessité de penser cette innovation frugale non comme une démarche isolée, mais comme une véritable stratégie de développement technologique, appuyée par des politiques publiques, des écosystèmes collaboratifs et des dispositifs de financement adaptés.
Définitions et origines de l’innovation frugale
Plusieurs définitions ont été proposées dans la littérature. Selon Tiwari et Herstatt, l’innovation frugale désigne des produits, services, processus ou méthodes organisationnelles nouveaux ou significativement améliorés, visant à minimiser l’usage de ressources matérielles et financières tout au long de la chaîne de valeur, tout en garantissant des niveaux acceptables, voire supérieurs, de qualité. Les auteurs soulignent cette double exigence : d’une part, une réduction significative des coûts et de la consommation de ressources tout au long de la chaîne de valeur ; d’autre part, un maintien des performances pour élargir l’accès à l’innovation, notamment auprès des populations marginalisées.
D’après Martin Albert, la signification de l’innovation frugale se déploie comme suit : Elle est principalement définie comme une solution nouvelle ou disruptive. Les auteurs s’accordent peu sur sa nature : certains la considèrent comme un processus (reposant sur des démarches de reconfiguration, de re-ingénierie ou de repensée des structures et stratégies), tandis que d’autres envisagent comme un résultat (produits, services, modèles économiques, etc.).
Les initiateurs de l’innovation frugale varient : entreprises multinationales, grandes firmes, startups, entrepreneurs sociaux ou communautaires. Les marchés cibles sont surtout les pays émergents ou en développement, notamment les populations pauvres ou à revenus modestes, bien que certains travaux mentionnent aussi les marchés occidentaux. Enfin, les parties prenantes incluent, au-delà des acteurs économiques, l’environnement, les générations futures et les pays d’origine de l’innovation.
L’innovation frugale se distingue par sa visée de démocratisation de l’accès à l’innovation, son ancrage local et sa capacité à combiner sobriété et efficacité.
Plus récemment, la recherche sur l’innovation frugale a évolué vers une compréhension plus large, la définissant comme un résultat net positif produit dans un contexte social donné, grâce à des solutions frugales conçues avec peu de ressources, mais générant un fort impact social.
D’après Martin Albert, la signification de l’innovation frugale se déploie comme suit : Elle est principalement définie comme une solution nouvelle ou disruptive. Les auteurs s’accordent peu sur sa nature : certains la considèrent comme un processus (reposant sur des démarches de reconfiguration, de re-ingénierie ou de repensée des structures et stratégies), tandis que d’autres envisagent comme un résultat (produits, services, modèles économiques, etc.)
L’intelligence artificielle comme levier d’innovation frugale
Au-delà de sa dimension fonctionnelle, l’innovation frugale élargit de manière plus substantielle notre conception de l’innovation. En déplaçant l’attention vers des espaces souvent marginalisés, marqués par la rareté des ressources, la précarité institutionnelle ou la faiblesse des revenus, elle met en lumière des formes d’innovation ancrées, contextuelles et potentiellement plus inclusives. Elle remet ainsi en cause l’idée, implicite dans de nombreux discours dominants, selon laquelle seuls les pays industrialisés, dotés de puissants mécanismes de R&D, seraient les foyers légitimes de l’innovation. Ce renversement de perspective ouvre la voie à une réflexion critique sur les liens entre innovation, inégalités et durabilité.
Contrairement à une vision binaire opposant systématiquement low-tech et high-tech, l’innovation frugale s’appuie sur un spectre technologique élargi. Elle peut recourir aux outils de la quatrième révolution industrielle, comme l’IA, la blockchain ou l’Internet des objets, dès lors qu’ils sont adaptés, allégés, réappropriés localement ou déployés à moindre coût. Cela se traduit dans les solutions d’IA utilisées par les cas de startups qu’on a étudiées.
La diffusion croissante des technologies numériques dans les pays du Sud, en particulier des smartphones, de l’open source ou de l’impression 3D, participe pleinement à cette dynamique. Elle permet à des innovateurs locaux de concevoir des solutions sur mesure dans des secteurs clés comme la santé, l’éducation ou l’énergie. Elle abaisse aussi les coûts d’entrée sur le marché et favorise l’émergence d’écosystèmes d’innovation autonomes. Ainsi, l’IA, loin d’être réservée aux grands centres technologiques mondiaux, devient un outil d’innovation frugale puissant lorsqu’elle est mise au service d’un ancrage local et d’une ingénierie de terrain.
Dans cette perspective, l’innovation frugale appliquée à l’IA peut être conçue comme une stratégie de développement à part entière, et non plus comme une simple réponse d’adaptation aux contraintes. Elle permettrait de repenser les modèles de création technologique dans les pays du Sud, en favorisant l’appropriation locale de technologies avancées, la réduction des coûts structurels et l’inclusion d’acteurs souvent marginalisés des processus d’innovation. En ce sens, elle se distingue des logiques classiques de transfert de technologie exogène, en posant les conditions d’un développement endogène, autonome et co-construit.
En tant que stratégie, elle requiert toutefois des choix politiques clairs, une structuration des écosystèmes de soutien, des partenariats ciblés et une reconnaissance institutionnelle. Dans le contexte africain, elle pourrait ainsi devenir un levier de souveraineté technologique et de transformation durable, fondé sur des dynamiques enracinées dans les réalités locales et les ressources disponibles.
Vers une stratégie endogène d’innovation technologique
Les études de cas montrent que l’innovation frugale en Afrique ne se limite pas à faire « moins cher » : elle repose sur des choix intelligents, une conception adaptée, et un ancrage local fort. Dès lors, elle peut constituer une véritable stratégie technologique souveraine, à condition d’être structurée, outillée et soutenue.
La diffusion croissante des technologies numériques dans les pays du Sud, en particulier des smartphones, de l’open source ou de l’impression 3D, participe pleinement à cette dynamique. Elle permet à des innovateurs locaux de concevoir des solutions sur mesure dans des secteurs clés comme la santé, l’éducation ou l’énergie. Elle abaisse aussi les coûts d’entrée sur le marché et favorise l’émergence d’écosystèmes d’innovation autonomes. Ainsi, l’IA, loin d’être réservée aux grands centres technologiques mondiaux, devient un outil d’innovation frugale puissant lorsqu’elle est mise au service d’un ancrage local et d’une ingénierie de terrain
A cet égard, il est utile de préciser ce que signifie la notion de stratégie. Une stratégie gouvernementale peut se définir comme l’utilisation systématique des ressources et du pouvoir d’organisations publiques pour atteindre un objectif d’intérêt général. Elle se distingue par sa temporalité longue, contrairement à d’autres actions publiques souvent limitées au court ou moyen terme. Mulgan précise qu’une stratégie repose sur trois éléments : une vision (représentation du fonctionnement futur de la société une fois l’objectif atteint), des orientations (résultats majeurs à atteindre), et des objectifs opérationnels (actions concrètes à mettre en œuvre).
Dans le contexte africain, où les initiatives frugales en matière d’intelligence artificielle émergent souvent à partir de contraintes locales, ces constats plaident pour une stratégie qui articule technologie et cadre institutionnel. L’ancrage dans des processus d’action collective, l’appui des gouvernements, l’ouverture des données publiques et l’implication des universités apparaissent ainsi comme des leviers essentiels pour favoriser la montée en puissance de solutions frugales à base d’IA au service du développement.
Cela passe par l’intégration de cette démarche dans les politiques publiques à travers des incitations fiscales et des programmes de soutien aux start-ups ainsi que par le développement de cadres réglementaires souples favorisant l’expérimentation et la scalabilité des projets. Des collaborations entre gouvernements, entreprises et universités permettraient la mutualisation des ressources tout en comblant le déficit en infrastructures et favorisant l’émergence de centres d’excellence régionaux.
L’innovation frugale pourrait également s’appuyer sur des technologies open source pour réduire les coûts de développement et garantir l’accessibilité des solutions. En parallèle, l’intégration de modules autour de l’innovation frugale au sein des programmes éducatifs, associé à les formations liées à l’IA permettraient de renforcer les compétences locales. Le financement de ces initiatives pourrait se baser sur des mécanismes inclusifs tels que le crowdfunding, les microcrédits, ou encore des incubateurs spécialisés dans l’IA et l’innovation frugale.
En outre, la sensibilisation et l’implication des communautés locales garantiraient une meilleure adéquation des solutions aux besoins des populations, tout en assurant leur adoption à grande échelle. En mettant en lumière les « success stories » africaines et en développant des projets pilotes reproductibles, l’innovation frugale a le potentiel d’accélérer l’intégration de l’intelligence artificielle sur le continent. En définitive, face aux défis structurels de l’Afrique subsaharienne, l’adoption de l’intelligence artificielle à travers des logiques d’innovation frugale offre une voie originale, contextuelle et inclusive. Cette approche, lorsqu’elle est pensée comme une stratégie, permet de réconcilier accessibilité technologique, ancrage local et transformation durable.
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