
La valorisation des résultats de la recherche Depuis très longtemps, nos recherches restaient limitées à la communauté scientifique qui peut lire les publications. Mais les pays, et surtout l’Université Abdou Moumouni, se rendent compte de plus en plus qu’il est important de valoriser les résultats de la recherche. C’est pour cette raison que nous avons créé, au niveau du rectorat, la DDPI, la Division de Développement et de Prospective des Innovations. Par exemple, l’année dernière, avec le vice-recteur chargé de la recherche, nous avons organisé un grand atelier sous le thème : Journée de la Recherche, de l’Innovation et de la Créativité Technologique. Au cours de cet atelier de trois jours, nous avons lancé un appel aux enseignants-chercheurs ayant obtenu des résultats de recherche remarquables, et nous avons décerné des prix. On se rend compte qu’il existe de tels résultats, mais que les chercheurs manquent d’opportunités pour les valoriser. Grâce à ces prix, et avec l’appui du centre incubateur de l’université, tous les lauréats ont ensuite été accompagnés et placés en incubation, afin qu’eux-mêmes ou leurs étudiants puissent développer des entreprises à partir de ces résultats. Nous comptons organiser à nouveau ce type d’événement cette année, car c’est un aspect essentiel. Le directeur de la DDPI, se démène pour encourager les partenaires industriels à s’intéresser davantage à l’université. En tant que directrice de la recherche, j’ai discuté avec le vice-recteur afin que nous puissions organiser des journées portes ouvertes, pour que le grand public découvre ce que nous faisons et les opportunités de création d’emplois et d’entreprises issues de nos résultats de recherche. Les partenariats entre différents domaines de recherche Le partenariat scientifique existe, mais il faudrait le renforcer. Quand je parle de partenariat scientifique, je pense en particulier à mon domaine ; j’aimerais que d’autres laboratoires, dans d’autres pays, s’intéressent à ce que je fais. Par exemple, avec mon étudiante, nous avons des difficultés à identifier certains insectes. Je ne suis pas taxonomiste, ce sont les taxonomistes qui identifient les insectes et le seul que je connaissais se trouvait au Bénin. Il s’agissait d’un chercheur allemand, basé à l’Institut de technologie alimentaire du Bénin, qui effectuait des identifications pour presque toute l’Afrique de l’Ouest. Existe-t-il quelqu’un d’autre ? Il y a peut-être un autre taxonomiste ailleurs, mais je ne le connais pas. Il serait vraiment utile d’avoir ce type de relations dans des domaines aussi spécifiques. J’aurais aimé, par exemple, envoyer mon étudiante dans un laboratoire pour effectuer certaines manipulations, mais malheureusement, je ne connais personne qui pourrait l’accueillir. La relève dans la recherche Récemment, nous avons recruté beaucoup de jeunes chercheurs. Je suis moi-même dans la soixantaine, et avant de partir à la retraite, à 70 ans, j’aimerais former un ou deux jeunes qui assureront la relève. Un doctorant est déjà intéressé, mais il faudrait pour cela des postes budgétaires disponibles. Je crois que le gouvernement a lancé l’ouverture de nouveaux postes, ce qui permettra peut-être de recruter des jeunes chercheurs. Les sources de financement Malheureusement, l’État ne nous donne pas assez de ressources. Heureusement, nous avons des partenaires. Par exemple, l’année dernière, la Journée de la Recherche et de la Technologie dont je vous parlais a été financée par l’ambassade de France. Nous avons également reçu des financements de l’Agence universitaire de la Francophonie, ainsi que d’un réseau de recherche appelé Racine. Grâce à ces soutiens, nous avons pu organiser cette journée. Même si le gouvernement y avait aussi contribué, l’idéal serait de dégager un fonds spécialement dédié à ce type d’activité et je pense que nous allons dans ce sens. Nous avons par exemple organisé un atelier sur la formation continue, destinée à la fois aux professionnels souhaitant s’améliorer et aux entrepreneurs souhaitant se former davantage dans un domaine. En revanche, je ne trouve pas de financement pour mener des recherches sur l’entomologie forestière, car ce sujet n’intéresse pas les bailleurs pour le moment. Nous manquons réellement de fonds de recherche : le rectorat se bat déjà pour payer les salaires, et ce que donne le gouvernement couvre à peine cette charge, on ne parle donc même pas de recherche. Pourtant, nous disposons de trois écoles doctorales et d’équipes de recherche officiellement mises en place. Mais chacun doit se débrouiller pour travailler, et la recherche menée par ces équipes n’est pas toujours orientée vers les besoins réels du pays, car les bailleurs imposent souvent leurs propres thématiques en contrepartie de leur financement. Pour ma part, je suis encore à la recherche d’un bailleur susceptible de s’intéresser à l’amélioration de la production des fruits agroforestiers du Niger. Mais je suis convaincue que cela finira par se concrétiser. En tant que chercheurs, nous devons avoir le cran d’aller vers les partenaires financiers et de leur exposer nos propres projets, plutôt que d’attendre systématiquement des appels à projets déjà entièrement définis. C’est un exercice difficile. Nous disposons aussi de ce qu’on appelle les fonds communs, auxquels contribuent tous nos partenaires financiers au Niger. Ces fonds sont gérés par le gouvernement, qui en alloue une partie à l’éducation ; l’enseignement supérieur, de base et primaire se partageant le reste. Mais ces montants restent dérisoires et ne permettent pas de mener de grands projets de recherche. Message aux femmes actives dans la recherche J’ai été recrutée ici en 2000, et j’avoue que jusqu’en 2012 ou 2014, j’étais la seule femme enseignante-chercheuse à la Faculté d’agronomie. C’était assez difficile. Aujourd’hui, heureusement, nous sommes quatre femmes, et trois autres jeunes femmes ont été recrutées récemment. Nous serons donc sept sur une trentaine d’enseignants-chercheurs. C’est déjà un bon début. Mais il faut dire que, malgré leurs diplômes, nos collègues masculins gardent souvent cette mentalité traditionnelle : lorsqu’une femme est compétente et leur tient tête, cela pose problème. J’avoue avoir beaucoup de frictions avec mes collègues, car ils n’apprécient pas que l’on ait de bonnes idées ou qu’on leur en propose ; ils préfèrent qu’on se contente de suivre ce qu’ils disent. C’est assez difficile. Le premier message que j’adresse aux femmes, c’est de chercher avant tout l’excellence dans leur domaine. Dans ce milieu, si l’on n’est pas compétente, on se fait rapidement écarter. C’est la compétence qui donne le pouvoir de s’exprimer avec assurance devant ses collègues hommes, car ils savent alors qu’ils n’ont rien à vous apprendre. Deuxièmement, les jeunes femmes doivent développer leur assurance et leur confiance en elles, qui découlent d’ailleurs directement de la compétence : quand on est compétente, on a la confiance nécessaire pour se lever et prendre la parole. C’est d’ailleurs un problème que je constate : sur nos enseignantes-chercheuses, seules deux prennent réellement la parole en réunion ; les autres n’ouvrent pas la bouche, ce qui est dommage. Il faut donc, avant tout, être compétente dans son domaine, et développer une confiance en soi qui permette de s’exprimer. Appel aux décideurs Le gouvernement devrait d’abord élaborer une stratégie de recherche, puis un programme de recherche pertinent pour le Niger, construit avec l’ensemble des chercheurs du pays. Ce document deviendrait alors le guide officiel de la recherche dans le pays : tous les bailleurs qui interviennent ne pourraient plus imposer leurs propres idées ou programmes, mais devraient suivre cette stratégie commune. Je pense vraiment que le gouvernement doit investir davantage dans l’enseignement supérieur et la recherche. C’est dommage que nous restions les parents pauvres des gouvernements successifs du Niger, au point que nous devons souvent faire grève simplement pour percevoir nos salaires. Ce n’est pas normal. L’Union africaine a pourtant encouragé les pays à consacrer au moins 1 % de leur budget à la recherche ; mais ici, on n’y pense même pas, et chacun doit se débrouiller. C’est pour cela que, dans une faculté comme la nôtre, il est difficile de savoir précisément qui mène un projet de recherche : beaucoup sont financés par l’extérieur, et comme ce financement vient de l’étranger, les chercheurs ne sont pas tenus d’en informer les autres. J’étais très favorable à ce type d’initiative, car je pense que nous devons nous battre pour que la recherche soit davantage prise en considération dans nos pays. Je sais qu’au Sénégal, cela fonctionne plutôt bien. Dans les pays de l’Est que je connais, la recherche donne des résultats formidables. Nous disposons d’ailleurs, ici, d’un centre d’excellence sur les productions pastorales, financé par la Banque mondiale, mais nous faisons partie d’un ensemble d’autres centres à l’échelle de l’Afrique. Nous avons cependant des groupes qui publient leurs travaux. Mais quand on voit ce que les chercheurs des pays de l’Est publient qui des recherches innovantes, des résultats extraordinaires, on remarque que nous restons encore à la traîne. Peut-être que cela changera si nous obtenons des financements plus importants.

