Dakar, ou plus précisément la ville nouvelle de Diamniadio, qui abrite le centre international de conférences Abdou Diouf, accueille les 20 et 21 avril 2026 la 10ème édition du Forum International de Dakar sur la Paix et la Sécurité en Afrique. Le thème de cette édition: « L’Afrique face aux défis de stabilité, d’intégration et de souveraineté : quelles solutions durables ? ». Ce rendez-vous lancé sous la présidence de Macky Sall est au fil des années devenu un des cadres de dialogue, de réflexion et d’échanges formels et informels les plus importants sur les défis sécuritaires du continent. Il est heureux que cette rencontre s’inscrive dans la durée et qu’elle illustre la constance de l’ambition de la diplomatie du Sénégal sous la présidence de Bassirou Diomaye Faye.
L’impossibilité pour le continent de connaître sur son vaste territoire ou au moins sur la majeure partie de celui-ci deux, trois, quatre ou cinq décennies consécutives de paix, de sécurité et de stabilité politique constitue l’obstacle le plus puissant à l’amélioration des conditions de vie des populations africaines. Le développement économique est bien sûr très important et influence les perspectives de paix, de stabilité et de sécurité d’un pays mais l’inverse est encore plus vrai : des avancées significatives en matière d’accès à la santé, à l’eau, à l’alimentation, à l’éducation, au logement, à une vie décente, ne sont simplement pas envisageables dans des pays qui ne font pas l’expérience de la paix et de la sécurité sur une assez longue durée. Ce lien n’est pas valable seulement à l’échelle d’un pays : la violence, l’insécurité et le désordre politique dans un seul pays voisin peut suffire à contrarier fortement ou même à stopper une dynamique économique positive dans un pays stable et en paix.
Même si l’Afrique de l’Ouest reçoit traditionnellement le plus d’attention lors du Forum de Dakar sur la paix et la sécurité, personne ne devrait oublier la tragédie qui continue de se jouer au Soudan. Le 15 avril 2026 dernier était le troisième anniversaire du début de la guerre au Soudan. Une conférence internationale sur le Soudan eut lieu ce jour-là à Berlin, en Allemagne, avec des représentants de plus de cinquante États, mais sans représentants des deux parties belligérantes, les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide (FSR). Comme l’a bien résumé Comfort Ero, la présidente de l’International Crisis Group, think tank de référence sur l’analyse des conflits armés dans le monde, « la conférence de Berlin est un signal important que le Soudan n’est pas oublié mais la triste réalité est qu’une fin à la guerre semble aussi lointaine que jamais. »
Le bilan humain est effroyable: des dizaines de milliers de morts depuis le début des hostilités – il n’y a pas d’estimations vraiment fiables -, 9,6 millions de déplacés internes, 4,3 millions de réfugiés dans les pays voisins, plus de 30 millions de personnes dépendant de l’aide humanitaire. Le nombre de civils tués a presque triplé en 2025 par rapport à l’année précédente. Les violences sexuelles sont également massives. Les témoignages des victimes survivantes sont insupportables. En novembre 2025, j’avais consacré une chronique à ce conflit aussi insensé que dévastateur au Soudan à la suite de la chute de la ville d’El-Fasher tombée aux mains des FSR qui y ont commis des atrocités parfois filmées avec satisfaction par leurs propres combattants.
Au Soudan comme dans tous les théâtres de conflit sur le continent, ce sont des jeunes hommes et des adolescents nés au mauvais endroit et au mauvais moment qui sont transformés en tueurs froids par des entrepreneurs de guerre. Ces derniers, tout le monde le sait, bénéficient de nombreux soutiens extérieurs, des pays dûment identifiés, qui leur fournissent les moyens de poursuivre la guerre. Les deux généraux, ex-alliés, qui se font la guerre depuis avril 2023 ne disposent pas des ressources nécessaires pour maintenir un conflit de cette intensité. S’il n’y a pas de perspective d’amorce d’un processus de paix, c’est que les parrains du conflit n’ont, à ce stade, pas jugé utile d’appuyer un règlement.
Dans ses dernières analyses, l’International Crisis Group observe que le conflit avance vers une partition de facto, chaque belligérant contrôlant désormais des portions distinctes du territoire. Il faut bien comprendre ce que cela impliquerait pour le voisinage immédiat du vaste territoire soudanais, sept pays voisins dont le très fragile Soudan du Sud, et pour le continent. Après la Libye, le Soudan. Je signale en passant qu’une partie de la République démocratique du Congo reste aussi fermement contrôlée par un groupe rebelle très organisé, adossé au Rwanda.
Beaucoup d’Africains parlent de la situation et des perspectives de paix, de sécurité et de stabilité en Afrique en oubliant de regarder, une à une, les régions du continent et en oubliant d’examiner les tendances dans chacun des pays du continent. Comme s’il y avait une Afrique flottant dans « le cloud » indépendamment de ses pays, de ses États, une Afrique où les armes se tairaient parce qu’on l’aurait décrété. En 2013, les États africains avaient convenu de l’objectif de « faire taire les armes à feu en Afrique d’ici à 2020 ». Objectif reporté ensuite à 2030. En 2026, il serait indécent d’évoquer cette campagne très officielle de l’Union africaine dans un contexte de prolifération de drones armés désormais entre toutes les mains ou presque.
Si j’ai choisi de parler une nouvelle fois du Soudan, éloigné pourtant de l’Afrique de l’Ouest, c’est parce que l’impuissance et l’indifférence africaines face à des crimes contre l’humanité présumés sont inacceptables. Ce n’est pas parce que les perspectives sécuritaires sont rassurantes à l’ouest du continent. En ouverture d’une conférence régionale organisée à Dakar par WATHI le 28 mars dernier sur les droits humains, la justice, la cohésion sociale et la paix au Sahel et en Afrique de l’Ouest, je rappelais quelques données de la dernière édition du rapport mondial sur le terrorisme, le Global Terrorism Index 2026, publié par l’Institute for Economics & Peace, Institut pour l’économie et la paix. Quatre pays d’Afrique de l’Ouest figurent parmi les dix pays les plus affectés par le terrorisme dans le monde: le Burkina Faso, le Niger, le Nigeria et le Mali.
Au-delà des données annuelles, c’est la tendance sur la moyenne durée qui doit retenir l’attention : le Sahel a vu le nombre de décès liés au terrorisme être multiplié par dix depuis 2007. Et il faut garder à l’esprit que la violence de type terroriste n’est qu’une des formes de violence et d’insécurité. Ce que les sections analytiques des rapports sur le terrorisme montrent depuis leurs premières éditions, c’est que les violences de type terroriste sont presque toujours imbriquées avec d’autres formes de violence politique et que les pays qui sont les plus touchés par le terrorisme sont aussi des pays qui connaissent d’autres conflits armés et des violations graves et massives des droits humains.
Derrière les chiffres, il y a des vies brisées, des familles dispersées, des communautés traumatisées. Il y a des millions de personnes déplacées, des enfants privés d’éducation, des femmes exposées à des violences multiples, des jeunes privés d’horizons. Il y a aussi, et il faut le rappeler, les familles de tous ceux qui dans les pays sahéliens militarisés et dans d’autres, presque aussi verrouillés, sont enlevés, portés disparus ou torturés, quand ils ne sont pas éliminés, dans un contexte où il n’y a plus aucune protection face à l’arbitraire et à l’injustice.
Lorsqu’on ne vit pas dans une Afrique promise à la paix flottante dans les nuages, on doit continuer à rechercher, ensemble, des chemins forcément difficiles et tortueux, pour sortir de la trajectoire actuelle de violence, de militarisation, de fragmentation, de petits calculs opportunistes et nationalistes de court terme. Les rencontres comme le Forum de Dakar permettent de faire de petits pas. Ils sont petits mais ils sont indispensables.
