

Mouhammad Dieng
La bienséance républicaine commande que l’évaluation de l’action publique ne soit faite qu’après l’écoulement d’un délai raisonnable permettant aux gouvernants d’éprouver leurs dispositifs. Cependant, il vaut mieux s’affranchir de ce principe dans un contexte où les gouvernements ne tirent aucune leçon des succès comme des échecs passés. Attendre l’épuisement de ce délai de grâce ne ferait que différer un constat prévisible. Ainsi, l’analyse présente s’organisera moins autour de la question « Qu’ont-ils fait ? » que de celle, plus heuristique, « Ont-ils bien commencé ? ». La première question est en effet réductrice, car elle confine le débat dans l’horizon étroit d’indicateurs dépourvus de pertinence économique et sociale.
À bien des égards, les limites observées dans les politiques d’emploi au Sénégal tiennent surtout à une problématisation initiale défaillante. De ce point de vue, le nouveau régime ne marque pas une rupture avec ses prédécesseurs. Les enjeux liés à l’emploi des jeunes se cristallisent en réalité autour d’un ensemble restreint de questions auxquelles l’État peine à apporter des réponses adéquates, à supposer même qu’il se les formule avec la rigueur nécessaire. Trois dimensions sont particulièrement révélatrices de ces impensés.
Il y a d’abord la question de l’employabilité. La vulgate dominante en la matière postule une inadéquation entre formation et emploi qui ferait du chômage la résultante d’une insuffisance de compétences empêchant les jeunes de saisir les opportunités existantes. Or, cette thèse n’a que rarement été soumise à l’épreuve des questions qu’elle appelle pourtant avec évidence : de quelles compétences notre économie a-t-elle réellement besoin ? Les compétences aujourd’hui jugées « inadéquates » ne sont-elles pas convertibles ou adaptables ? Et surtout, dans une économie dite en transformation structurelle, comment concevoir une adéquation stable entre formation et emploi ? Plus fondamentalement, l’argument de l’employabilité repose sur une prémisse erronée. Il suppose implicitement que la demande de travail formulée par l’économie excède l’offre, alors qu’au contraire, l’économie sénégalaise a une capacité d’absorption très faible. Les secteurs public et privé ne parviennent pas à créer suffisamment d’emplois pour accueillir les contingents de jeunes, diplômés ou non.
La question n’est pas tant celle d’une inadéquation des profils que celle d’une inadéquation des structures économiques elles-mêmes. Construire le développement suppose certes l’identification de compétences clés, mais encore faut-il les définir en cohérence avec la trajectoire de développement que l’on entend poursuivre. Ce n’est qu’à partir de ce préalable que la question de l’adéquation formation-emploi pourra être reformulée, non pas pour éliminer les compétences jugées obsolètes mais dans la perspective de leur revalorisation.
Il est devenu aussi presque réflexe, dans le discours public comme dans la recherche, d’associer systématiquement les problématiques de l’emploi aux jeunes et aux femmes. Les données statistiques montrent que ces deux groupes constituent le noyau le plus exposé à la précarité sur le marché du travail. Toutefois, lorsque l’on parle des jeunes et des femmes, parle-t-on de catégories homogènes ou plutôt d’ensembles hétérogènes traversés par des réalités socioéconomiques variées ? En tout cas, le traitement institutionnel de ces publics fait fi de la pluralité des trajectoires, des besoins et des vulnérabilités.
Le jeune diplômé de l’enseignement supérieur n’affronte pourtant ni les mêmes obstacles, ni les mêmes horizons d’insertion que celui issu d’une formation informelle ou technique. Les logiques de recrutement, les exigences de compétences, les réalités sectorielles diffèrent d’un univers à l’autre à ce point qu’il serait plus rigoureux de parler des marchés du travail au pluriel, plutôt que d’un marché unitaire. D’où l’importance d’une approche différenciée des jeunesses dans la conception des politiques d’emploi, qui reconnaisse les singularités sociales, éducatives et professionnelles comme autant de points d’entrée distincts pour une intervention publique pertinente.
La question n’est pas tant celle d’une inadéquation des profils que celle d’une inadéquation des structures économiques elles-mêmes. Construire le développement suppose certes l’identification de compétences clés, mais encore faut-il les définir en cohérence avec la trajectoire de développement que l’on entend poursuivre. Ce n’est qu’à partir de ce préalable que la question de l’adéquation formation-emploi pourra être reformulée, non pas pour éliminer les compétences jugées obsolètes mais dans la perspective de leur revalorisation
Un autre aspect décisif de la problématique de l’emploi réside dans la portée des solutions publiques. Les politiques d’emploi ne sont pas uniquement critiquées pour leur manque de pertinence ou pour leur inefficacité. C’est aussi leur échelle d’impact qui est dramatiquement limitée. Les emplois créés sont largement en deçà des volumes attendus, précaires, dépourvus de protection sociale, sans réelles perspectives de stabilité. Or, le Sénégal fait face à une précarité de masse. Financer un projet porté par un jeune, lorsqu’il ne génère d’emplois que pour le porteur du projet lui-même ne saurait être comptabilisé comme un succès. Malheureusement, on assiste à ces formes d’illusion de performance des politiques publiques, où l’action ponctuelle tient lieu de stratégie nationale.
Quelques signaux positifs néanmoins
Sur le plan de la planification, le nouveau régime veut marquer une rupture vis-à-vis d’une limite structurelle qui s’est consolidée au fil des régimes, à savoir l’absence d’une politique nationale de l’emploi. Depuis le début des années 2000, le volontarisme étatique en faveur de l’emploi des jeunes s’est renforcé mais sans cadre d’orientation global articulant les politiques autour d’un horizon commun. Le Sénégal a eu, pour ainsi dire, des politiques d’emploi, mais non
, lesquelles désignent les différents dispositifs et programmes mis en œuvre dans ce domaine, tels que les initiatives de formation, d’insertion professionnelle, de soutien à l’entrepreneuriat ou à l’auto-emploi. Dans sa Stratégie nationale de développement 2025–2029 (SND), à l’objectif stratégique 2.6, le nouveau régime annonce l’élaboration d’une Politique nationale de l’emploi. Cela s’est concrétisé par la validation technique du document, le jeudi 26 mars 2026.
Afin de mesurer la portée de cette initiative, il convient de rappeler que le Sénégal s’était doté, pour la première fois, d’un document de politique nationale de l’emploi en 1997, suivi de tentatives de réactualisation en 2010 et en 2017. Aujourd’hui, le pays aborde ce nouveau cycle sans aucun instrument directeur opérationnel en matière d’emploi. Le nouveau régime aborde donc le problème par le bon bout. Cela étant, le risque le plus immédiat, et le plus récurrent dans la planification à la sénégalaise, est celui de transformer ce document en catalogue de bonnes intentions, en réitération de diagnostics déjà documentés, sans que les questions structurantes restées en suspens n’y trouvent enfin une réponse.
Au premier rang de ces questions figure celle de la philosophie économique de l’État en matière d’emploi. Deux visions s’affrontent, dont aucune ne peut être esquivée : l’une érige l’État en employeur de dernier ressort ; l’autre conçoit l’État comme garant d’un environnement propice à l’initiative privée, à laquelle reviendrait la charge de la création d’emplois. La Vision Sénégal 2050, à laquelle la nouvelle politique de l’emploi s’arrimera, valorise l’idée de souveraineté nationale et de restauration du contrôle de l’État sur des secteurs stratégiques. Que recouvre exactement cette orientation ? S’agit-il d’un retour de l’État comme employeur direct ?
Parmi les signaux positifs lancés par le nouveau régime, l’adoption d’une nouvelle Convention nationale État-Employeurs (CNEE) se distingue à double titre. D’une part, par la pérennité de cet instrument (instauré en 1987) dans un environnement où la temporalité des politiques publiques épouse trop souvent celle des mandats présidentiels. D’autre part, par sa pertinence stratégique, en ce qu’elle engage le secteur privé, dont la création d’emplois n’est ni la vocation ni l’objectif, à jouer un rôle dans l’ouverture de passerelles professionnelles au bénéfice des jeunes. Pour l’exercice en cours, la convention liant la Direction de l’emploi aux entreprises prévoit l’insertion de 3500 jeunes à travers les différents instruments de la CNEE (contrats de stage, essaimage, incubation).
Afin de mesurer la portée de cette initiative, il convient de rappeler que le Sénégal s’était doté, pour la première fois, d’un document de politique nationale de l’emploi en 1997, suivi de tentatives de réactualisation en 2010 et en 2017
La tentation est certes grande de confronter ce chiffre aux flux annuels des nouveaux entrants sur le marché du travail, tant le différentiel est abyssal. Mais un rapprochement serait inapproprié, car la CNEE n’a pas vocation à absorber l’ensemble des jeunes demandeurs d’emploi. C’est précisément en cela que s’impose, comme évoqué précédemment, une approche différenciée des jeunesses qui orienterait vers chaque catégorie les instruments les plus adaptés. Il serait donc judicieux d’étendre le processus de révision engagé autour de la CNEE à l’ensemble des autres dispositifs.
Enfin, s’il y a un point dans lequel la rupture ne s’est pas du tout opérée, c’est bien au niveau du maintien de la dispersion des structures. Le nouveau régime s’était pourtant déclaré favorable à la rationalisation, notamment à travers la création de la « Maison de l’entrepreneur » qui centraliserait le dispositif de soutien à l’entrepreneuriat. Pour le moment, les principales structures héritées des régimes précédents sont maintenues et aucun signe de rationalisation n’est à ce jour perçu.
En définitive, la question de savoir si le nouveau régime a bien commencé ne peut recevoir qu’une réponse nuancée. Des innovations sont perceptibles, mais restent pour l’heure insuffisantes pour constituer une rupture véritable. Car au-delà des instruments et des dispositifs, c’est bien la manière de poser le problème de l’emploi des jeunes qui demeure inchangée.
Crédit photo : ucad.sn
Mouhammad Dieng est assistant éditorial à la revue indexée Global Africa et doctorant en science politique au Laboratoire d’analyse des sociétés et pouvoirs / Afrique-Diasporas (LASPAD-UGB). Ses travaux portent principalement sur les questions d’emploi et sur l’évaluation des politiques publiques, avec un intérêt particulier pour les politiques technologiques et leurs impacts sociétaux.
