

Aicha Fall
Présenté le 1er août 2025 par le Premier ministre Ousmane Sonko sous la présidence de Bassirou Diomaye Faye, le Plan de redressement économique et social (PRES), dit en wolof « Jubbanti Koom », au-delà d’une simple réponse budgétaire à court terme, se déploie comme une tentative de réorganisation de la manière dont l’État sénégalais entend financer son action. La communication officielle de la Présidence indique que le programme vise à mobiliser plus de 5 000 milliards de FCFA sur quatre ans, sans recourir à l’endettement extérieur, tandis que la Primature le présente comme un instrument destiné à restaurer l’équilibre macroéconomique et à relancer l’activité.
Ce positionnement est important, car il fait apparaître un changement d’accent. Après la séquence dominée par l’audit des finances publiques et la réévaluation des engagements de l’État, la question n’est plus seulement celle du diagnostic, mais celle du nouveau régime de financement public que les autorités cherchent à instaurer.
Ce déplacement intervient dans un environnement budgétaire nettement plus étroit qu’au cours de la décennie précédente. En mars 2025, le Fonds monétaire international estimait que le déficit budgétaire du Sénégal avait atteint 11,7 % du PIB en 2024 et que la dette de l’administration centrale s’élevait déjà à 105,7 % du PIB, tout en soulignant un durcissement marqué des conditions de financement, lié à la rareté accrue des ressources régionales, aux retards d’appuis extérieurs et à un recours plus coûteux à l’endettement de court terme.
Quelques mois plus tard, en août 2025, le FMI précisait qu’après le rapprochement complet conduit avec l’appui du cabinet Forvis Mazars, la dette de l’administration centrale avait été révisée de 74,4 % à 111,0 % du PIB à fin 2023, puis portée à 118,8 % du PIB à fin 2024. Dans le même temps, la Direction de la prévision et des études économiques (DPEE) projetait pour 2025 une croissance de 7,8 %, un déficit budgétaire de 7,8 % du PIB et une inflation de 0,5 %, soit un environnement où la reprise de l’activité ne dispense nullement d’une remise à plat du financement public. C’est dans cet espace précis que s’inscrit la stratégie « Jubbanti Koom ».
La rupture doctrinale : de la prééminence du financement extérieur à la mobilisation des ressources endogènes
Le point névralgique du plan réside dans le fait qu’il ne se limite pas à un simple ajustement des comptes publics. Il vise plus profondément à remplacer un schéma reposant sur l’accumulation d’engagements extérieurs par un modèle dans lequel la ressource budgétaire proviendrait prioritairement de la fiscalité, de la réallocation des dépenses, d’une gestion plus centralisée de la trésorerie publique et d’un recours à l’endettement davantage encadré et ordonné.
En mars 2025, le Fonds monétaire international estimait que le déficit budgétaire du Sénégal avait atteint 11,7 % du PIB en 2024 et que la dette de l’administration centrale s’élevait déjà à 105,7 % du PIB, tout en soulignant un durcissement marqué des conditions de financement, lié à la rareté accrue des ressources régionales, aux retards d’appuis extérieurs et à un recours plus coûteux à l’endettement de court terme
La Présidence affirme explicitement que le programme rompt avec les mécanismes budgétaires conventionnels en privilégiant l’autonomie financière de l’État. Cette formulation peut sembler « politique » dans sa présentation, mais elle renvoie à des mécanismes économiques très concrets. Elle signifie que le gouvernement entend réduire le rôle de l’endettement extérieur comme variable d’ajustement du budget et replacer au centre du dispositif les recettes intérieures, la discipline d’exécution et la visibilité sur les passifs publics.
Ce point mérite d’être souligné, car il distingue le PRES d’un simple plan de relance ou d’un programme de rigueur budgétaire au sens classique. Le texte présenté par la Primature parle à la fois de redressement, de croissance et d’avenir durable. L’ambition n’est donc pas seulement comptable. Elle consiste à réarticuler trois registres qui, au Sénégal, ont longtemps été pensés séparément dans le débat public :
- Le premier est celui de la crédibilité budgétaire, redevenue prépondérante après l’audit.
- Le second est relatif au financement de la croissance, dans un pays où l’investissement public a longtemps servi de moteur.
- Le troisième réside dans la souveraineté financière, comprise ici comme capacité à financer une part plus large de l’action publique sans dépendre prioritairement de ressources extérieures.
Dans cette perspective, Jubbanti Koom peut être lu comme une tentative de recomposition de la doctrine budgétaire de l’État.
L’ingénierie du redressement : les nouveaux leviers de la transparence
Les échanges entre les autorités sénégalaises et le FMI permettent de préciser les mécanismes autour desquels cette réorganisation devrait s’opérer. En août 2025, le Fonds indiquait que les mesures examinées avec les autorités incluaient la centralisation des fonctions de gestion de la dette, le renforcement du Comité national de la dette publique, l’audit complet des arriérés de paiement lancé le 21 juillet 2025 par l’Inspection générale des finances, la mise en place d’une base de données centralisée de la dette, le renforcement des contrôles sur les engagements budgétaires et la consolidation progressive des comptes bancaires publics dans le cadre d’un compte unique du Trésor.
Le point névralgique du plan réside dans le fait qu’il ne se limite pas à un simple ajustement des comptes publics. Il vise plus profondément à remplacer un schéma reposant sur l’accumulation d’engagements extérieurs par un modèle dans lequel la ressource budgétaire proviendrait prioritairement de la fiscalité, de la réallocation des dépenses, d’une gestion plus centralisée de la trésorerie publique et d’un recours à l’endettement davantage encadré et ordonné
Prises ensemble, ces dispositions disent quelque chose de plus implicite qu’une volonté de bonne gouvernance. Elles traduisent un effort pour reconstruire la chaîne d’information, de décision et de paiement de l’État. Autrement dit, avant même de lever de nouvelles ressources, le plan cherche à rendre l’appareil budgétaire lisible, traçable et pilotable.
La même lecture vaut pour les priorités macroéconomiques associées au plan. Dans sa communication d’août 2025, le FMI relève que les autorités entendent organiser leur action autour de quatre piliers stratégiques : le renforcement de la gestion des finances publiques et de la transparence budgétaire, le redressement des secteurs stratégiques afin de soutenir la croissance, l’amélioration du capital humain et de l’équité sociale, ainsi que le renforcement de la résilience face aux chocs climatiques et naturels.
Ces piliers montrent que le PRES ne se cantonne pas à une opération de resserrement budgétaire. Le gouvernement cherche à replacer l’ajustement financier dans un schéma plus large où la maîtrise des comptes publics est censée cohabiter avec la remise en mouvement de secteurs jugés productifs. Ce point est décisif, car un plan exclusivement axé sur l’inhibition de la dépense produirait un effet économique très différent d’un programme articulant consolidation budgétaire, sélectivité de la dépense et relance de secteurs ciblés.
Cette architecture prend d’autant plus de relief que la marge budgétaire reste étroite. La DPEE anticipait pour 2025 une croissance de 7,8 %, ce qui suggérait une base d’activité susceptible de soutenir les recettes, mais elle retenait simultanément un déficit de 7,8 % du PIB, très au-dessus de la norme communautaire de l’UEMOA.
Dans ce contexte, la cohérence du plan sera avant tout appréciée à l’aune de sa capacité à convertir la croissance, les recettes fiscales et une meilleure exécution budgétaire en ressources réellement mobilisables, plus qu’à travers le montant global affiché. L’enjeu principal ne réside donc pas uniquement dans la somme annoncée, mais dans le rythme auquel les nouvelles procédures, les recettes supplémentaires et les arbitrages de dépense pourront se traduire en liquidités budgétaires et en maîtrise des passifs.
L’impératif opérationnel : de la cohérence macroéconomique à la sécurisation effective des flux de trésorerie
Dire qu’un plan mobilisera plus de 5 000 milliards de FCFA sans endettement extérieur revient à déplacer le problème vers deux questions plus tangibles : d’où viendra cette ressource, et à quel rythme pourra-t-elle être sécurisée ? Dans une conjoncture où le FMI souligne encore en mars 2025 le poids du déficit, le niveau élevé des engagements publics et le coût croissant du financement de court terme, l’hypothèse d’un financement exclusivement interne suppose que l’État améliore rapidement le recouvrement, réduise les pertes de trésorerie, hiérarchise plus strictement la dépense et rétablisse un degré élevé de confiance auprès des agents économiques. Le Plan de Redressement Économique et Social ne sera donc pas jugé seulement à l’aune de son chiffrage global, mais à partir de sa capacité à transformer une orientation politique en circuits budgétaires plus performants et en ressources effectivement mobilisées.
Sous cet angle, le plan agit comme un test de cohérence pour le nouveau pouvoir économique sénégalais. Il doit simultanément rassurer les partenaires, stabiliser la mécanique budgétaire, éviter une paralysie de l’investissement utile et préserver une ligne de croissance. C’est ce qui explique qu’il faille le lire non comme un appendice du débat sur la dette, mais comme l’étape suivante. Il ouvre sur une autre question, plus prospective et plus institutionnelle : le Sénégal peut-il déplacer durablement le financement de l’action publique vers un socle plus interne, plus transparent et plus pilotable, sans interrompre la dynamique d’activité qu’il cherche parallèlement à préserver ?
Le Plan de Redressement Économique et Social ne sera donc pas jugé seulement à l’aune de son chiffrage global, mais à partir de sa capacité à transformer une orientation politique en circuits budgétaires plus performants et en ressources effectivement mobilisées
Une autre dimension mérite enfin d’être soulignée. Le succès de cette stratégie dépendra aussi de la capacité des autorités à arbitrer entre des impératifs qui ne relèvent pas toujours du même calendrier. Les économies budgétaires, la réduction des exonérations ou le renforcement du recouvrement fiscal peuvent produire des effets relativement rapides sur les finances publiques, tandis que les transformations plus structurelles, comme l’élargissement de l’assiette fiscale, la formalisation de certaines activités ou la hausse durable de la productivité, nécessitent davantage de temps.
Il existe donc un écart potentiel entre le rythme auquel l’État doit retrouver des marges budgétaires et celui auquel les réformes susceptibles de les générer produiront réellement leurs effets. Une partie de la crédibilité de cette orientation se jouera ainsi dans la capacité du gouvernement à gérer cette temporalité, en évitant que les objectifs de court terme ne fragilisent les ambitions de plus long terme.
Crédit photo : lopinion.fr
Aicha Fall a rejoint l’équipe de WATHI en novembre 2025 en tant que chargée de recherche en économie. Son travail porte principalement sur l’analyse des politiques économiques et des dynamiques financières, avec une attention particulière portée aux données et à leur interprétation dans le débat public. Journaliste économique et financière, elle a notamment collaboré avec Polytechnique Insights, Parlons Finance, Certifive, Seneweb, Afrique XXI, Décideurs Magazine et Le Parisien Matin, où elle a développé une expertise dans le décryptage des enjeux macroéconomiques et financiers.
