

Sidi Ahmed S.
« Le Mali met fin, sans délai, à la consommation d’essence ». Le 10 octobre 2025, cette phrase, en apparence déroutante , a circulé sur les réseaux sociaux maliens avec une rapidité qui en dit long sur le climat qui règne dans le pays. Elle apparaît dans un contexte de perturbation grave de l’approvisionnement en carburant que traverse le pays depuis septembre 2025, liée au blocus imposé par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jamaat Nusrat al-Islam wal-Muslimin de son nom en arabe).
Cette formule faisait écho à celle utilisée quelques années plus tôt, lorsque « avec effet immédiat, les autorités dénoncent les accords de mars 2013 encadrant l’engagement de la force française Serval, puis Barkhane ». Depuis, elle est omniprésente dans les conversations à Bamako et dans d’autres capitales sahéliennes. Cette fois-ci, elle prend la forme d’une plaisanterie sur les pénuries de carburant récurrentes dans le pays, mais illustre la manière dont l’humour est devenu, au Sahel, un langage de résistance.
Au Mali, la transition militaire, qui s’éternise depuis le dernier coup d’État en 2021, s’accompagne d’un contrôle accru du discours public : la parole critique se fait rare, surveillée, et parfois réprimée. Autrefois bouillonnant, l’espace civique malien a connu de profonds bouleversements. Journalistes, activistes, acteurs politiques et citoyens engagés évoluent désormais sur une ligne de crête, oscillant entre liberté et sanction. Les autorités ont multiplié les mesures restrictives sur les organes de presse et les partis politiques.
Plusieurs médias nationaux comme internationaux ont été suspendus par la Haute autorité de la communication (HAC), tandis que des journalistes ont été arrêtés. L’affaire de la chaîne privée Joliba TV, suspendue à plusieurs reprises en 2022 et 2024, à la suite d’éditoriaux de son directeur de l’information, apparaît à cet égard emblématique et illustrative de cette dérive. Entre 2020 et 2025, le Mali a ainsi perdu près d’une vingtaine de places dans le classement de Reporters sans frontières sur la liberté de la presse, signe d’un durcissement préoccupant à l’égard d’un pilier essentiel au fonctionnement démocratique.
Dans le même temps, les partis politiques ont été purement et simplement dissous, et près d’une vingtaine d’acteurs ont été emprisonnés ces dernières années, dont deux anciens premiers ministres toujours détenus, sur des bases juridiques contestées. Le 26 mars – journée de commémoration du soulèvement contre la dictature du général Moussa Traoré en 1991 -, l’expert indépendant de l’ONU sur les droits humains au Mali, Eduardo Gonzalez, a fait état au Conseil des droits de l’homme d’une « dangereuse dérive autoritaire » sur fond de rétrécissement comme peau de chagrin de l’espace politique.
Au Mali, la transition militaire, qui s’éternise depuis le dernier coup d’État en 2021, s’accompagne d’un contrôle accru du discours public : la parole critique se fait rare, surveillée, et parfois réprimée. Autrefois bouillonnant, l’espace civique malien a connu de profonds bouleversements
Alors, pour dire sans dire, pour dénoncer sans s’exposer, les Maliens ont trouvé refuge dans la dérision. Là où le débat public se ferme, la satire et les détournements prolifèrent. Ils deviennent à la fois un espace de liberté et une forme de résistance sociale et politique.
Contester par le rire
Ces formes d’humour, souvent amplifiées sur les réseaux sociaux, circulent, se déforment et se réinventent. Elles s’inscrivent dans une continuité plus longue, profondément ancrée dans les sociétés ouest-africaines, où la satire a toujours constitué un registre d’expression à part entière.. Du korèduga (bouffonnerie) au kotèba (théâtre aux racines ancrées dans la tradition), l’humour et la satire ont toujours été des formes d’expressions de critique et d’interpellation du pouvoir. Cette tradition s’est prolongée dans des formes plus contemporaines, notamment à travers le théâtre engagé. La pièce « Wari » (l’argent), mise en scène par Ousmane Sow et qui a révélé Habib Dembélé, dit Guimba, fut jouée en 1988 sous le régime dictatorial de Moussa Traoré, président de 1968 à 1991.
Cette pièce marqua un tournant en critiquant ouvertement la corruption, la mauvaise gouvernance et les travers de la société. En 2004, Toundourou, de l’opérateur culturel Alioune Ifra Ndiaye, a repris ce flambeau sous la présidence d’Amadou Toumani Touré. Derrière une comédie en apparence légère, la pièce tourne en dérision les élites affairistes et la déconnexion du pouvoir, révélant les dérives d’une gouvernance réputée consensuelle mais traversée par le clientélisme et la corruption.
Comme l’illustre l’actualité, la dérision n’est pas qu’un instrument de contestation et de transgression, elle est également un thermomètre politique dans la mesure où le recours à l’humour, sa fréquence et son usage, permet de mesurer l’adhésion ou le désenchantement populaire.
Ce qui se jouait jadis sur scène se prolonge aujourd’hui en ligne, avec d’autres formes et de nouveaux codes. Les réseaux sociaux deviennent ainsi un prolongement de cet univers culturel en créant un espace de connivence entre ceux qui comprennent les codes, un territoire de liberté symbolique dans des environnements où la critique frontale peut coûter cher. L’humour devient ainsi un moyen de survivre à la censure, mais aussi de rappeler que, malgré la peur, le rire demeure un acte politique.
L’humour comme refuge politique
L’un des exemples les plus emblématiques est la fameuse formule « Abandon en plein vol », de l’ancien Premier ministre, Choguel Maïga, utilisée à la tribune des Nations unies en septembre 2021 pour dénoncer le départ « précipité » des troupes françaises du Mali. Cette phrase est rapidement devenue un « mème » (concept (texte, image, vidéo) massivement repris, décliné et détourné sur Internet de manière souvent parodique, qui se répand très vite repris), repris, détourné et recyclé, s’appliquant désormais à toute décision jugée incohérente ou improvisée. Également, l’insistance oratoire de son successeur, Abdoulaye Maiga, dans « Je répète trois fois », est entrée dans le folklore numérique malien, utilisée pour marquer la solennité du discours officiel.
Au pays de Seydou Badian et de Fily Dabo Sissoko, la dérision ne relève pas seulement du divertissement. Elle exprime surtout une forme de lucidité collective et traduit la fatigue d’une opinion publique confrontée à la fois à la censure, à l’incertitude et à la désillusion. Lorsque les canaux de participation politique se rétrécissent, l’humour devient le dernier espace d’échange – une agora informelle où se mesure, à coups de rire, la distance entre le discours officiel et les réalités vécues.
Ce qui se jouait jadis sur scène se prolonge aujourd’hui en ligne, avec d’autres formes et de nouveaux codes. Les réseaux sociaux deviennent ainsi un prolongement de cet univers culturel en créant un espace de connivence entre ceux qui comprennent les codes, un territoire de liberté symbolique dans des environnements où la critique frontale peut coûter cher
Sur les réseaux sociaux, particulièrement sur Facebook et TikTok, l’humour circule comme une forme de langage partagé à travers lequel les internautes échangent, se reconnaissent et commentent l’actualité. Les posts satiriques, les mêmes et les parodies de communiqués officiels rivalisent d’inventivité. Le rire permet de réintroduire du débat là où la peur a réduit la parole et offre un moyen de se reconnaître entre initiés, rappelant subtilement que tout le monde n’adhère pas au récit officiel.
Mais cette ironie n’est pas sans limites. Dans un environnement où la surveillance s’étend au numérique, plusieurs internautes ont été interpellés pour « propagation de fausses nouvelles » ou « atteinte au moral des troupes ». La loi sur la cybercriminalité est utilisée de plus en plus pour réduire au silence les élans critiques ou neutraliser les opinions alternatives contre les structures de pouvoirs établies.
Le procureur général au pôle judiciaire de la cybercriminalité, Adama Coulibaly, a engagé des poursuites visant plusieurs figures connues de l’espace public. Parmi elles, plusieurs noms. Rokia Doumbia alias « Rose la Vie Chère » poursuivie pour avoir dénoncé sur TikTok la vie chère, mais aussi Etienne Fakaba Sissoko, Clément Dembélé. Ben « le cerveau » et Siriki Kouyaté, des figures issues de sphères initialement favorables aux autorités, notamment au sein de mouvements comme Yerewolo – Debout sur les remparts, se sont retrouvés ainsi dans une séquence où ils ont été mis au pas, notamment quand leur critique s’est étendue au régime qu’ils ont porté aux nues, renforçant l’impression d’une justice aux ordres.
Dans les échanges du quotidien, un mot revient d’ailleurs avec insistance, souvent sur le ton de la plaisanterie mêlée d’inquiétude : « articli beyi » (faisant référence à l’article en français). Popularisée par le « fantasque » Issa Kaou N’Djim (ancien membre du Conseil national de transition, organe législatif de transition), arrêté pour avoir mis en doute la tentative de coup d’État manquée en 2024 au Burkina Faso, on l’évoque à demi-mot lorsqu’une conversation devient trop critique, ou justement au moment où l’on s’apprête à se retenir de l’être comme pour rappeler que quelque part dans le code pénal, un article pourrait toujours être mobilisé. Cette référence ironique, presque codée, traduit à la fois une lucidité collective et une forme d’autocensure intériorisée. On rit de la menace pour mieux la conjurer, sans jamais l’ignorer.
Depuis trois ans, l’activiste Ras Bath croupit en prison, initialement inculpé pour « simulation d’infraction » avant d’être accusé de propagation de fausses nouvelles. Plus récemment, le 23 mars 2026, soit trois jours avant la commémoration du 26 mars, date anniversaire de la chute de la dictature et de l’instauration du multipartisme au Mali, le journaliste Youssouf Sissoko a été condamné à deux ans de prison ferme. Bien que ces arrestations ne visent pas spécifiquement la dérision, elles contribuent à un climat de crainte et d’autocensure, où la simple expression d’un désaccord peut suffire à entraîner des poursuites. La satire reste donc un exercice risqué, une manière d’esquiver la répression sans jamais l’oublier.
Sur les réseaux sociaux, particulièrement sur Facebook et TikTok, l’humour circule comme une forme de langage partagé à travers lequel les internautes échangent, se reconnaissent et commentent l’actualité
Une arme douce mais politique
Au Mali, l’humour fonctionne comme un miroir déformant du pouvoir. Il met en lumière les contradictions d’une rhétorique souverainiste qui, tout en se réclamant de redonner la parole au peuple, en restreint dans les faits les marges d’expression. Il traduit aussi la créativité d’une société civile qui, même affaiblie, refuse la soumission totale. La dérision devient une forme d’intelligence collective, un art de la survie politique, discret, fragile, mais profondément subversif. Rire, dans ce contexte, n’est pas fuir. C’est résister autrement. En riant de ses dirigeants, de ses malheurs ou de ses illusions, la société malienne rappelle qu’elle n’a pas renoncé à penser.
Crédit photo : image généré par l’Intelligence artificielle
Sidi Ahmed S. est analyste politique sur l’Afrique de l’Ouest.
