

Anta Barry
En 1945, les États-Unis d’Amérique ont établi une relation contractuelle avec le royaume d’Arabie saoudite, appelée le pacte de Quincy. Cet accord garantissait aux États-Unis un accès préférentiel au pétrole saoudien, tout en assurant la sécurité du royaume et de la dynastie Al-Saoud par la puissance étasunienne. Le pacte a été scellé à bord du croiseur éponyme le 14 février 1945, lors d’une rencontre entre le président Franklin Delano Roosevelt et le roi Abdelaziz Al-Saoud. Cette protection américaine a permis aux monarchies du Golfe de bénéficier d’un environnement sécuritaire stable.
Ce dispositif s’apparente à une architecture de sécurité asymétrique, où la garantie militaire américaine sert de socle à un ordre régional fondé sur la rente énergétique, tout en consolidant l’ancrage des États-Unis dans un espace stratégique au cœur des routes maritimes mondiales. Cette alliance illustre plus largement le rôle structurant des ressources énergétiques dans les rapports de puissance internationaux.
L’accès et le contrôle des ressources énergétiques sont vitaux pour la consolidation de la suprématie des puissances hégémoniques. Ainsi, la compétition entre l’Empire britannique et l’Empire allemand pour le pétrole du Moyen-Orient a contribué au déclenchement de la Première Guerre mondiale.
Cette dynamique illustre une constante des relations internationales : la géopolitique de l’énergie constitue un déterminant structurant des conflits majeurs et des recompositions de puissance. Le contrôle des flux énergétiques ne relève pas uniquement d’une logique économique, mais s’inscrit dans une stratégie globale de projection de puissance et de sécurisation des intérêts vitaux des États.
Toutefois, depuis quelques années, cette alliance connaît des fissures, remettant en question la capacité des États-Unis à protéger leurs alliés. L’attaque lancée par les États-Unis et Israël contre la République islamique d’Iran aurait révélé la fragilité de cette alliance. Les États-Unis n’ont pas prêté main-forte aux monarchies du Golfe, pourtant victimes collatérales de cette guerre, sapant la crédibilité américaine vis-à-vis de ces dernières. Cette évolution traduit une recomposition plus large du système international, marquée par une érosion relative de la crédibilité des engagements sécuritaires américains, phénomène accentué par des priorités stratégiques de plus en plus orientées vers l’Indo-Pacifique.
Comment expliquer cette passivité de l’allié américain face aux attaques iraniennes contre ses alliés ? Au-delà de la conjoncture immédiate, cette interrogation renvoie à une mutation structurelle de la posture stratégique américaine et à une redéfinition des hiérarchies géopolitiques globales.
Cette dynamique illustre une constante des relations internationales : la géopolitique de l’énergie constitue un déterminant structurant des conflits majeurs et des recompositions de puissance. Le contrôle des flux énergétiques ne relève pas uniquement d’une logique économique, mais s’inscrit dans une stratégie globale de projection de puissance et de sécurisation des intérêts vitaux des États
Dans les prochaines lignes, nous tenterons d’expliquer cette posture américaine et ses implications stratégiques pour une région longtemps considérée comme un havre de paix et de sécurité.
Le pacte de Quincy : la naissance d’une alliance atypique
La découverte de gisements de pétrole au Moyen-Orient lui a conféré une dimension clé pour les puissances euro-américaines. En effet, située sur des voies maritimes stratégiques (détroit d’Ormuz et de Bab el-Mandeb et ouverture sur le canal de Suez), et riche en hydrocarbures, cette région constitue un pivot géostratégique où se croisent enjeux énergétiques, routes commerciales et rivalités de puissance, lui conférant une centralité durable dans les équilibres internationaux.
En signant le pacte de Quincy, les États-Unis ont assuré leur approvisionnement à bas coût en pétrole. Ainsi, dans le sillage de ce pacte, les autres monarchies du Golfe ont contracté une alliance sécuritaire avec les États-Unis et la France.
Cette alliance révèle la limite d’une situation stratégique atypique. Ces monarchies pratiquent un islam rigoriste et un système de gouvernance en contradiction avec les principes de la démocratie libérale. Ce paradoxe montre le primat du réalisme en politique étrangère, où les considérations stratégiques supplantent les principes idéologiques, révélant une diplomatie fondée sur les intérêts plutôt que sur les valeurs.
Une alliance au cœur d’un jeu d’intérêts réciproques
Au-delà d’un simple échange de pétrole contre la sécurité, le pacte de Quincy est stratégique pour les deux parties. Il a été le prélude d’une implantation permanente des États-Unis au Moyen-Orient à travers leurs bases militaires au Qatar, à Bahreïn, aux Émirats arabes unis et au Koweït. Cette présence militaire traduit une logique de pré-positionnement stratégique visant à garantir une capacité d’intervention rapide dans une région hautement volatile, tout en dissuadant les puissances concurrentes.
En signant le pacte de Quincy, les États-Unis ont assuré leur approvisionnement à bas coût en pétrole. Ainsi, dans le sillage de ce pacte, les autres monarchies du Golfe ont contracté une alliance sécuritaire avec les États-Unis et la France
L’assurance d’une protection par la première puissance militaire mondiale a donné les mains libres aux monarchies du Golfe pour contenir d’éventuels mouvements d’humeur de leurs élites religieuses rigoristes. Ainsi, par extension, les autres monarchies du Golfe ont bénéficié d’une non-ingérence bienveillante occidentale dans leurs affaires intérieures. Profitant de la promesse d’une mondialisation heureuse au sortir de la guerre froide, elles ont progressivement diversifié leur économie en développant des secteurs clés tels que la finance, le tourisme, le sport et les nouvelles technologies.
Tant qu’une relation contractuelle entre États continue de générer un bénéfice mutuel, elle se maintient dans la durée, sauf en cas de profonde mutation renversant l’équilibre mondial des pouvoirs. Cela explique que, aussi longtemps que la puissance étasunienne restera au sommet de l’échiquier international, le pacte de Quincy demeurera solide.
À titre illustratif, après les attentats du 11 septembre 2001, le président George W. Bush a bien veillé à ne pas classer le royaume parmi les fameux pays de « l’axe du mal », désignés comme des États parias à démanteler, bien que 15 des 19 terroristes ayant participé au détournement des avions aient été d’origine saoudienne.
Érosion de l’hégémonie occidentale et incertitudes sur l’alliance
Les monarchies du Golfe ont construit une image de havre de paix dans une région instable, marquée par des conflits récurrents.
Qu’est-ce qui explique ce phénomène ? Cette stabilité apparente doit être analysée comme le produit d’un équilibre de puissance garanti de l’extérieur, plutôt que comme une dynamique endogène propre aux États de la région.
L’assurance d’une protection par la première puissance militaire mondiale a donné les mains libres aux monarchies du Golfe pour contenir d’éventuels mouvements d’humeur de leurs élites religieuses rigoristes. Ainsi, par extension, les autres monarchies du Golfe ont bénéficié d’une non-ingérence bienveillante occidentale dans leurs affaires intérieures
Dans un contexte régional conflictuel, une stabilité relative procure un sentiment de sécurité pérenne. Dans le cas spécifique du Golfe, cette perception de stabilité repose en partie sur la présence de bases militaires américaines et d’accords de défense établis avec certains pays occidentaux. La France, puissance nucléaire, a notamment signé des accords de défense avec le Qatar, le Koweït et les Émirats arabes unis.
Bénéficiant du parapluie sécuritaire américain, ces pays ont utilisé leurs ressources financières colossales tirées des hydrocarbures pour devenir des puissances émergentes. Les Émirats arabes unis, le Qatar et l’Arabie saoudite ont massivement investi dans l’industrie hôtelière et sportive en Europe. Ils se sont également imposés comme des clients parmi les plus importants dans l’achat d’armements aux industries de défense américaines et européennes.
Cultivant leur « soft power », ces dernières années, l’Arabie saoudite et le Qatar se sont distingués comme des puissances diplomatiques incontournables dans les affaires mondiales en acquérant le statut de pays négociateurs et de faiseurs de paix. Cette stratégie s’inscrit dans une logique de diversification des instruments de puissance, combinant hard power financier et soft power diplomatique afin de renforcer leur autonomie stratégique.
Ainsi, de vastes espaces désertiques hostiles, les pays du Golfe se sont transformés en hubs économiques et diplomatiques. Ils sont devenus des pôles d’affaires florissants avec une économie dynamique portée par le boom pétrolier et gazier.
Dubaï, ville futuriste et symbole de luxe, symbolise à elle seule cette image. Elle est devenue l’une des principales places boursières mondiales. Dubaï est aujourd’hui une plateforme mondiale du négoce de l’or.
L’émergence d’un ordre multipolaire redistribue les cartes de la puissance, offrant aux États du Golfe une marge de manœuvre accrue pour adopter des stratégies d’équilibrage entre grandes puissances. Reconfigurant leurs relations stratégiques, les monarchies du Golfe, tout en conservant leur alliance traditionnelle, ont diversifié leurs partenariats internationaux. En 2024, les Émirats arabes unis ont rejoint les BRICS+. L’Arabie saoudite a opéré un rapprochement avec l’Iran sous l’égide de la Chine.
En 2025, elle a également conclu un accord de défense avec le Pakistan, lui permettant de bénéficier, en cas de besoin, du parapluie nucléaire pakistanais. Ces repositionnements traduisent une volonté d’autonomisation stratégique, fondée sur une logique de « hedging », consistant à multiplier les partenariats afin de réduire la dépendance à un seul garant sécuritaire.
Comment comprendre cette posture saoudienne ?
Ces dernières années, la relation spéciale saoudo-américaine a connu des craquements. Cette fissure a débuté avec l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi dans les locaux du consulat saoudien à Istanbul en 2018. Si le président Donald Trump s’était montré conciliant avec le prince Mohammed Ben Salmane, soupçonné comme son commanditaire, l’arrivée du président Joe Biden avait refroidi la relation entre les deux pays.
Cultivant leur « soft power », ces dernières années, l’Arabie saoudite et le Qatar se sont distingués comme des puissances diplomatiques incontournables dans les affaires mondiales en acquérant le statut de pays négociateurs et de faiseurs de paix. Cette stratégie s’inscrit dans une logique de diversification des instruments de puissance, combinant hard power financier et soft power diplomatique afin de renforcer leur autonomie stratégique
Par ailleurs, en 2019, les États-Unis s’étaient abstenus d’intervenir lorsque le royaume saoudien a subi une attaque de drones et de missiles, endommageant ses infrastructures pétrolières. Cette passivité de l’allié américain avait ébranlé les autorités saoudiennes quant à la solidité de l’alliance.
Cependant, l’arrivée de Donald Trump au pouvoir en janvier 2025 a redonné de l’assurance aux monarchies du Golfe quant à l’engagement des États-Unis à les défendre. Contracter une alliance sécuritaire avec une superpuissance militaire procure un sentiment de sécurité durable aux pays. Cette perception de sécurité pérenne les incite à déléguer la responsabilité de leur propre défense, engendrant finalement une dépendance sécuritaire envers leur allié protecteur.
Mais cette relation de dépendance, face à l’évolution du contexte ou à une réorientation des priorités de l’une des parties, peut conduire à un désengagement de sa responsabilité de garantie, semant ainsi le doute chez son partenaire et le poussant à repenser ses partenariats stratégiques. En conséquence, la non-intervention américaine face aux attaques iraniennes représente un réveil brutal pour ces pays du Golfe, dont la stratégie sécuritaire reposait sur les États-Unis. Ce basculement pourrait annoncer la fin d’un ordre régional structuré par une hégémonie unique, au profit d’un système plus fluide, caractérisé par des alliances flexibles et une compétition accrue entre puissances globales et régionales.
Crédit photo : lecourrierdumaghrebetdelorient.info
Titulaire d’une double Maîtrise en Développement international et en environnement, Anta Barry a publié « Mali, entre tourments et espérance » (2017) et milite pour une Afrique souveraine, durable et inclusive. Ses travaux explorent les interactions entre enjeux sociaux, écologiques et géostratégiques, avec un accent particulier sur les effets des rapports de force mondiaux sur les trajectoires africaines.

