

Ines Filippa
Depuis le 28 février 2026, le Détroit d’Ormuz connaît de multiples perturbations. En effet, ce sont les États unis qui ont, dans un premier temps, bombardé le territoire iranien, à travers l’intervention surnommée « Fureur épique », provoquant un conflit entre les deux pays. Dès lors, Téhéran a riposté rapidement en lançant des frappes dans la région du Golfe et restreint l’accès au Détroit d’Ormuz, passage situé entre la pointe montagneuse omanaise de Musandam (rive sud) et la côte iranienne (rive nord, aux nombreuses îles).
S’il est au cœur du conflit actuel, c’est parce que le détroit représente un passage stratégique incontournable , long de 212 kilomètres et large de 55 kilomètres, reliant le golfe Persique au golfe d’Oman, puis à la mer d’Arabie et à l’Océan Indien. Un quart du pétrole mondial et près de 20 % du Gaz naturel liquéfié (GNL) y transitent. Il s’est imposé comme un maillon essentiel de l’exportation des hydrocarbures au lendemain de la seconde guerre mondiale, lorsque la région du Golfe est devenue « le cœur pétrolier de la planète ». Il constitue la principale voie de passage, sinon l’unique, pour les pétroliers et les porte-conteneurs, et il n’existe à ce jour aucun système de contournement efficace pour ces exportations.
Héritages historiques et rivalités régionales
Au XIXe siècle, les Britanniques imposent un protectorat sur le littoral du golfe Persique, aussi surnommé « la côte des Pirates ». Ils établissent leur domination de Mascate à Ormuz, de Dubaï à Bahreïn et jusqu’au Koweït. Lorsqu’ils se retirent du Koweït en 1961, puis des Émirats arabes unis (EAU) et d’Oman en 1971, ils laissent place au relais sécuritaire américain. Les États-Unis avaient déjà conclu en 1945 avec l’Arabie saoudite, un accord fondé sur une logique de « protection contre pétrole ».
Cependant le 30 novembre 1971, à la veille de la proclamation d’indépendance des Émirats arabes unis, l’Iran s’empare de trois îlots situés à l’entrée occidentale du détroit. Les forces maritimes des « Gardiens de la révolution » y sont toujours installées et le conflit autour de leur souveraineté perdure. À partir de 1973, la Maison blanche lance la « politique des deux piliers », reposant sur l’Arabie saoudite et l’Iran pour assurer la sécurité des flux pétroliers dans la région. Sous le régime impérial et la République islamique après 1979, le détroit s’impose comme un levier concret de la puissance iranienne.
S’il est au cœur du conflit actuel, c’est parce que le détroit représente un passage stratégique incontournable , long de 212 kilomètres et large de 55 kilomètres, reliant le golfe Persique au golfe d’Oman, puis à la mer d’Arabie et à l’Océan Indien. Un quart du pétrole mondial et près de 20 % du Gaz naturel liquéfié (GNL) y transitent
Un levier stratégique et une arme de puissance asymétrique
Une question supplémentaire, et non moins centrale, dans les enjeux liés au détroit est celle du droit international et de la souveraineté. En effet, le détroit d’Ormuz est régi à la fois par le droit coutumier et le droit de la Mer, issu de la Convention des Nations unies sur le Droit de la Mer de Montego Bay, négociée en 1982 et adoptée en 1994. Cette convention établit la largeur des eaux territoriales des États entre 3 et 12 miles marins (soit environ 22 kilomètres). Ainsi, le détroit se retrouve partagé entre le Sultanat d’Oman et la République islamique d’Iran. En conséquence, le droit coutumier interdit à l’Iran de fermer unilatéralement le détroit.
Il est essentiel de noter, par ailleurs, qu’en dépit du fait que les Émirats arabes unis et l’Iran ont signé la convention, ils ne l’ont pas ratifiée. Ainsi, le message est clair : ils ne consentent pas à y être contraints juridiquement. Ils ne sont pas les seuls : les États-Unis non plus ne l’ont pas ratifiée, considérant ainsi le détroit comme une voie internationale de navigation ne relevant d’aucune souveraineté nationale.
De surcroît, dans le cadre d’un conflit avec les États-Unis, l’Iran ne peut rivaliser militairement. Disposer ainsi de ce détroit lui offre un pouvoir efficace car il peut contrôler un « point vital » de l’économie mondiale. Il ne lui faut rien de plus qu’instaurer un risque autour du passage, en y menaçant l’accès ou en ralentissant le trafic, pour contraindre le reste du monde. La crainte de mines déposées le long du passage suffit aux armateurs pour immobiliser leurs navires. Cela lui confère une arme économique puissante. La dépendance mondiale aux ressources qui transitent par le détroit lui permet d’établir une pression politique sans avoir à intervenir militairement, au-delà de ses moyens.
Dans une doctrine énoncée en 2006 par le Guide suprême, Ali Khamenei, est évoqué un blocus total du détroit en cas d’agression des Etats-Unis ou d’un de ses alliés. Cela s’est ainsi produit en février dernier et les risques d’escalades sont trop lourds pour permettre une riposte des États Unis et de ses alliés. Le passage est donc paralysé, la stratégie iranienne a fonctionné.
Une question supplémentaire, et non moins centrale, dans les enjeux liés au détroit est celle du droit international et de la souveraineté. En effet, le détroit d’Ormuz est régi à la fois par le droit coutumier et le droit de la Mer, issu de la Convention des Nations unies sur le Droit de la Mer de Montego Bay, négociée en 1982 et adoptée en 1994
Une explosion des prix de l’énergie
Les tensions récentes sur le détroit ont eu des répercussions concrètes et immédiates sur l’économie mondiale. Toute entrave à la libre circulation dans cette zone stratégique se traduit directement par des perturbations des flux énergétiques. Les derniers événements ont rendu impossible pour le Qatar toute exportation de GNL, dont il est à ce jour le troisième exportateur mondial. Les conséquences ont été immédiates : multiplication par deux du prix du gaz, 20 à 25% du GNL mondial bloqué.
Le pétrole a lui aussi vu son prix au baril augmenter, dépassant les cent dollars pour redescendre légèrement après l’annonce de Donald Trump de la fin imminente du conflit le 9 mars 2026. Cette hausse moins rapide s’explique dans un premier temps par l’existence d’autres possibilités d’exportation, comme la réorientation des flux vers la mer Rouge, passage qui impose cependant des trajets plus longs et plus coûteux.
Deuxièmement, en réponse à la crise de 1973, de nombreux pays ont développé des mécanismes de résilience, notamment à travers l’Agence internationale de l’énergie. Les Etats-Unis, qui n’ont connu aucune augmentation du prix du gaz car ils sont des exportateurs nets, ont tout de même vu le prix du gallon de pétrole à la pompe en hausse de 2,75 à 3,75 dollars. Cette hausse, si elle profite à l’économie du pays, fragilise les ménages américains.
Une crise systémique : dépendances énergétiques et vulnérabilités alimentaires
L’Asie est une des régions les plus touchées. La crise y a provoqué un choc structurel dans l’économie, notamment expliqué par la paralysie de la production de plastique, matière centrale à la production de nombreux biens. Le Japon et la Corée du Sud ont une dépendance énergétique bien plus élevée que celle de l’Union européenne. L’Inde a réactivé la distribution de kérosène en mars 2026 comme solution d’urgence face à une crise énergétique touchant le gaz de cuisine.
De surcroît, la péninsule arabe représente un hub croissant pour les investissements des pays asiatiques. La Chine par exemple, est un fournisseur très important de modernisation industrielle et contribue fortement à la diversification économique de l’ensemble des Émirats. Les pays du Moyen Orient eux-mêmes subissent les conséquences de ce conflit. Très dépendants sur le plan alimentaire et des produits manufacturés, ces pays importent 85% de leurs besoins alimentaires.
De surcroît, dans le cadre d’un conflit avec les États-Unis, l’Iran ne peut rivaliser militairement. Disposer ainsi de ce détroit lui offre un pouvoir efficace car il peut contrôler un « point vital » de l’économie mondiale. Il ne lui faut rien de plus qu’instaurer un risque autour du passage, en y menaçant l’accès ou en ralentissant le trafic, pour contraindre le reste du monde. La crainte de mines déposées le long du passage suffit aux armateurs pour immobiliser leurs navires. Cela lui confère une arme économique puissante
Le marché des engrais et l’agriculture mondiale ont eux aussi subi de lourdes conséquences. Le transit quotidien moyen par le détroit a connu une baisse significative de 96% de février à mars. Or, 30 à 35 % du commerce mondial d’engrais par voie maritime transitent par le détroit. La baisse des exportations depuis la région et les effets de la hausse du coût du gaz sur la production désorganisent profondément le marché. Le Programme alimentaire mondial alerte sur une potentielle hausse de 45 millions de personnes en situation d’insécurité alimentaire aiguë en Afrique subsaharienne. Si les passages par le détroit sont de nouveau possibles, le prolongement d’une telle crise pourrait avoir de lourdes conséquences sanitaires, économiques et humanitaires pour la région.
Au-delà de l’épisode conjoncturel, la crise du détroit d’Ormuz met en lumière une réalité structurelle : la centralité persistante des points de passage stratégiques dans l’économie mondiale. En contrôlant un espace aussi étroit que vital, l’Iran démontre sa capacité à transformer une contrainte géographique en levier de puissance, en exerçant une pression économique et politique bien au-delà de ses moyens militaires.
Les perturbations observées rappellent à quel point la « mondialisation » reste dépendante d’infrastructures vulnérables et concentrées. Si le cessez-le-feu a permis d’enrayer une escalade immédiate, les fragilités révélées demeurent. Cet épisode souligne ainsi la nécessité, pour les États, de diversifier leurs approvisionnements, de sécuriser leurs routes commerciales et, plus largement, de repenser leur dépendance aux grands corridors énergétiques dans un contexte international de plus en plus instable.
Crédit photo : resources.koha.net
Ines Filippa est étudiante à Sciences Po Lille en sciences politiques et relations internationales. Elle développe une connaissance en droit public, politiques publiques et enjeux internationaux. Forte d’expériences en milieu parlementaire et juridique, elle s’intéresse particulièrement aux questions de gouvernance globale, de droits humains et de sécurité régionale.
