

Type de publication : Rapport économique régional
Date de publication : Avril 2026
Site de l’organisation : banquemondiale.org
Auteurs : Bureau de l’économiste en chef de la région Afrique de la Banque mondiale
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La réflexion sur la politique industrielle en Afrique reste souvent enfermée dans une opposition réductrice entre intervention publique et logique de marché. Ce rapport déplace utilement le débat en s’intéressant davantage aux conditions concrètes de l’efficacité de l’intervention qu’au simple principe. La véritable question n’est pas de savoir s’il faut soutenir la transformation productive, mais comment organiser une action publique capable d’accroître la productivité, de renforcer le tissu entrepreneurial et de générer des emplois durables. Cette problématique revêt une importance particulière dans un contexte où la croissance demeure trop modeste pour répondre aux besoins sociaux. La Banque mondiale prévoit une progression de 4,1 % pour l’Afrique subsaharienne en 2026, un rythme identique à celui de 2025, mais encore insuffisant pour faire reculer significativement la pauvreté et absorber l’augmentation rapide de la population active. Le défi porte donc moins sur la quantité de croissance que sur sa qualité, sa capacité d’entraînement et son ancrage dans l’économie réelle. Le document révèle que la politique industrielle ne se résume ni aux exonérations fiscales ni au relèvement des barrières douanières. Elle repose avant tout sur la suppression des obstacles structurels qui freinent l’investissement productif. L’irrégularité de l’approvisionnement électrique, le coût élevé du transport, l’accès limité aux financements longs, la faiblesse des qualifications techniques ou encore l’instabilité réglementaire constituent des freins bien plus décisifs que l’absence de stratégies nationales ambitieuses. La question du capital humain apparaît ici fondamentale. En 1960, le taux d’alphabétisation des adultes en Afrique subsaharienne atteignait à peine 16 %, avec seulement 8 000 diplômés du secondaire par an pour près de 200 millions d’habitants. Dans plusieurs États nouvellement indépendants, environ 75 % des postes administratifs supérieurs étaient encore occupés par des expatriés. Malgré les progrès réalisés, le taux d’achèvement du second cycle du secondaire ne dépassait toujours pas 29 % en 2018. Ces données rappellent qu’aucune montée en gamme productive ne peut être durable sans un investissement profond dans les compétences, la formation technique et la qualification de la main-d’œuvre. Le rapport accorde également une place importante à la qualité des institutions. Les politiques sectorielles échouent fréquemment lorsqu’elles se transforment en mécanismes de rente protégée. Accorder un soutien public sans critères de performance ni obligation de résultats produit rarement de véritables gains de compétitivité. Les expériences les plus solides sont celles où les dispositifs sont évalués, ajustés et, si nécessaire, interrompus. La crédibilité de l’État stratège repose donc davantage sur sa capacité de pilotage que sur l’ampleur des ressources mobilisées. De surcroît, la recomposition du commerce international modifie profondément les perspectives industrielles africaines. La montée du protectionnisme, les rivalités sino-américaines et les stratégies de relocalisation réduisent les opportunités offertes par le modèle classique fondé sur une main-d’œuvre peu coûteuse orientée vers l’exportation. L’industrialisation africaine doit désormais être pensée à partir des chaînes de valeurs régionales, des transitions énergétiques et des nouvelles exigences technologiques plutôt qu’à travers la simple reproduction des trajectoires asiatiques des décennies passées.
Le premier enseignement concerne la nécessité de consolider les bases avant de multiplier les annonces sectorielles. Plusieurs pays ouest-africains affichent des ambitions industrielles élevées alors même que l’accès à l’électricité demeure instable, que les infrastructures logistiques restent insuffisantes et que l’administration économique manque parfois de capacités techniques. Sans ces fondations, les stratégies de transformation productive restent largement déclaratives. Les investissements dits horizontaux produisent souvent des effets plus durables que les programmes sectoriels très visibles mais peu soutenables. Une autre leçon porte sur la place centrale des filières agricoles dans la diversification économique. L’industrialisation ne commence pas nécessairement par les industries lourdes ou l’assemblage manufacturier complexe. Dans l’espace WATHI, la transformation locale du cacao, du coton, de l’anacarde, du karité, des produits halieutiques ou encore des céréales constitue un levier plus crédible à court et moyen terme. L’exemple kenyan présenté dans le rapport, notamment dans l’horticulture, montre que la compétitivité dépend autant des normes sanitaires, de la certification et de la logistique que du volume de production lui-même. La question du financement demeure tout aussi déterminante. Les petites et moyennes entreprises industrielles accèdent difficilement à des ressources de long terme alors que les investissements productifs exigent stabilité, patience et visibilité. Sans banques de développement solides, sans mécanismes de garantie fiables et sans instruments adaptés au risque industriel, la diversification reste un objectif théorique. Le système bancaire commercial classique ne peut pas, à lui seul, porter cette transition. Le rapport rappelle également que la demande intérieure mérite une attention comparable à celle accordée aux exportations. Plus des deux tiers de la population non agricole en Afrique et en Asie du Sud vivent de l’économie informelle. Concevoir la transformation productive uniquement en fonction des marchés extérieurs ou des segments les plus solvables réduit fortement son impact social. Répondre aux besoins des ménages dans l’alimentation, l’habitat, l’énergie ou la mobilité peut aussi constituer une stratégie industrielle structurante. En outre, l’échelle régionale s’impose comme une condition de viabilité économique. Les marchés nationaux restent souvent trop étroits pour soutenir seuls une base productive compétitive. La ZLECAf ainsi que les cadres communautaires ouest-africains doivent être envisagés comme des instruments économiques concrets. L’harmonisation des normes, la fluidité des corridors logistiques et l’intégration commerciale peuvent permettre aux pays de la zone WATHI de dépasser la fragmentation actuelle et de construire de véritables chaînes de valeurs régionales.
Les extraits proviennent des pages : 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 73, 74, 75
PERSPECTIVES DE CROISSANCE EN AFRIQUE SUBSAHARIENNE
Après une série de chocs mondiaux, le redressement de l’Afrique subsaharienne s’essouffle en 2026.
La montée des risques géopolitiques liés au conflit au Moyen-Orient, conjuguée à l’alourdissement du fardeau du service de la dette et à des faiblesses structurelles de longue date, pèse sur l’activité économique. La croissance du produit intérieur brut (PIB) régional devrait s’établir à 4,1 % en 2026, un chiffre inchangé par rapport à 2025. Par contre, les risques de ralentissement se sont intensifiés. La croissance économique en 2025 a bénéficié d’une meilleure gestion de l’inflation, de l’assainissement budgétaire en cours et de réformes visant à améliorer la mobilisation des recettes intérieures et à renforcer les cadres de gestion de la dette.
Les efforts en cours de stabilisation macroéconomique permettent à la demande intérieure de soutenir la croissance économique dans toute la région. Une politique monétaire accommodante et l’amélioration des conditions extérieures, notamment la dépréciation du dollar américain, qui a contribué à atténuer les pressions inflationnistes ont soutenu la consommation privée et l’investissement intérieur. Parallèlement, la hausse des prix des matières premières — en particulier ceux des métaux précieux et des boissons — a rehaussé les recettes de plusieurs économies africaines en 2025 et devrait continuer à soutenir les équilibres budgétaires et extérieurs des pays riches en ressources au cours de l’année en cours.
Les risques qui pèsent sur les perspectives de croissance se sont nettement accrus depuis la fin février 2026. Le conflit au Moyen-Orient s’est fortement intensifié, avec des attaques directes contre les infrastructures énergétiques et de graves perturbations du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz.
L’ampleur des répercussions sur l’Afrique subsaharienne dépendra de la durée du conflit, de l’étendue des canaux de transmission régionaux et de l’importance des dommages causés aux infrastructures critiques.
Ces risques sont aggravés par une vulnérabilité accrue face à l’endettement et par une contraction des financements extérieurs — notamment une réduction de l’aide au développement —, ce qui exerce une pression supplémentaire sur la situation budgétaire des pays à faible revenu.
Les répercussions du conflit au Moyen-Orient sur l’Afrique subsaharienne vont principalement affecter l’investissement, les marchés financiers, le marché du travail et, de façon plus immédiate, le commerce, en raison d’une volatilité accrue des marchés mondiaux de l’énergie et des matières premières. Les prix du pétrole brut Brent et du gaz naturel liquéfié ont fortement augmenté, ainsi que les prix des engrais en raison des perturbations du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz. Ces évolutions font peser des risques sur les saisons de semis actuelles et futures, ce qui pourrait aggraver l’insécurité alimentaire dans toute la région. Les perturbations de la production alimentaire nationale et la hausse des coûts d’importation des denrées alimentaires devraient entraîner une augmentation des prix des denrées alimentaires. Conjuguées à la hausse des prix des carburants et au renforcement du dollar américain, ces évolutions devraient exacerber les pressions inflationnistes — en particulier dans les pays importateurs de pétrole, ce qui pourrait restreindre la politique monétaire et entraîner un nouveau resserrement.
Le conflit qui sévit actuellement au Moyen-Orient pourrait également diminuer les investissements du Golfe vers l’Afrique subsaharienne. Ces dernières années, les pays du Golfe étaient devenus des investisseurs majeurs sur l’ensemble du continent, leurs engagements en matière d’investissements directs étrangers dans de nouveaux projets en Afrique subsaharienne ayant dépassé les 100 milliards de dollars américains pour la seule période 2022-2023.
Toutefois, l’incertitude accrue incite les fonds souverains à réévaluer leur exposition et leurs priorités d’investissement, ce qui pourrait retarder ou réduire l’ampleur de projets à grande échelle dans les secteurs de l’énergie – notamment l’hydrogène, le solaire et l’éolien – ainsi que dans les infrastructures, la logistique, l’exploitation minière et l’agriculture. Le conflit fait également peser des risques sur les flux de transferts de fonds, une source de revenus essentielle pour de nombreux ménages africains, en particulier dans les pays fortement dépendants de ces transferts, tels que les Comores, la Gambie, le Lesotho et le Libéria.
Les prix du pétrole brut Brent et du gaz naturel liquéfié ont fortement augmenté, ainsi que les prix des engrais en raison des perturbations du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz
Une prolongation du conflit pourrait encore freiner ces flux, car la baisse de la demande de main-d’œuvre, le ralentissement des embauches et l’augmentation des rapatriements affectent des secteurs clés dans les pays d’accueil, notamment l’hôtellerie et la construction.
Les gouvernements de l’Afrique subsaharienne réagissent de diverses manières au choc des prix de l’énergie, ce qui reflète leurs différences en matière de marge de manœuvre budgétaire et de dépendance vis-à-vis des importations de carburant. Certains pays ont cherché à protéger les consommateurs en réduisant ou en réaffectant les taxes sur les carburants et les fonds de stabilisation — comme au Kenya et en Namibie – ou en mettant en place des subventions d’urgence pour les carburants, comme en Éthiopie.
En revanche, les pays disposant d’une marge de manœuvre budgétaire plus limitée ont revu à la hausse les prix réglementés des carburants ou les plafonds, notamment le Ghana, le Malawi, le Mali et la Tanzanie. Dans les contextes où la capacité d’intervention est faible, les prix des carburants ont fortement augmenté, comme on l’a observé en Somalie et au Zimbabwe. Etant donné que les subventions aux carburants non ciblées ont tendance à être régressives et difficiles à supprimer, une réponse politique plus efficace consisterait à renforcer les mesures de protection sociale ciblées et temporaires.
La réaffectation des ressources destinées aux subventions vers le renforcement des mécanismes de préparation et de réponse aux chocs pourrait permettre un soutien plus rapide et plus évolutif, y compris des interventions à court terme visant à améliorer l’accès à l’emploi, en particulier le long des chaînes de valeur agricoles rurales. »
La croissance par habitant en Afrique subsaharienne est estimée à 1,6 % en 2025, contre 1,0 % en 2024, et devrait continuer de progresser pour atteindre 2,0 % en 2026 et 2,0 % en 2027-2028. Néanmoins, la région ne s’est pas encore complètement remise des multiples chocs mondiaux intervenus au cours de la dernière décennie. Même avec l’amélioration attendue, le rythme prévu de la croissance du revenu par habitant devrait rester insuffisant pour réduire de manière significative l’extrême pauvreté ou absorber la population active en expansion rapide de la région.
Le conflit au Moyen-Orient : conséquences économiques pour l’Afrique subsaharienne
Répercussions sur les marchés de l’énergie et les pays en Afrique subsaharienne
L’escalade des tensions au Moyen-Orient a déclenché des attaques contre des infrastructures de production énergétique et entraîné une forte réduction du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz.
Les perturbations du transit de marchandises traversant cet étroit point de passage stratégique ont eu des répercussions immédiates sur les marchés mondiaux de l’énergie. Environ 38% du pétrole brut transporté par voie maritime dans le monde et un cinquième du gaz naturel liquéfié (GNL) et des produits pétroliers raffinés passent par ce détroit. La région est également un producteur majeur d’ammoniac et d’azote, des intrants clés pour de nombreux engrais synthétiques, tandis que le Qatar représente 40% de la production mondiale d’hélium, un composant indispensable à la fabrication de semi-conducteurs.
En réponse à ces perturbations, les prix du pétrole Brent sont passés d’un niveau proche de 70 USD le baril fin février à plus de 100 USD à la mi-mars. Les cours du gaz naturel en Europe, fortement influencés par les évolutions sur le marché du GNL, ont grimpé encore plus rapidement, atteignant un niveau de l’ordre de 55 EUR par mégawattheure. Depuis le début du conflit, les prix au comptant du pétrole Brent et du gaz naturel européen se sont envolés respectivement de 67 % et 58 %.?
L’escalade des tensions au Moyen-Orient a déclenché des attaques contre des infrastructures de production énergétique et entraîné une forte réduction du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz
L’impact de la hausse des prix du pétrole et du gaz sur les marchés internationaux est mitigé pour les pays africains. Si les exportateurs de matières énergétiques tels que l’Angola, le Gabon, le Mozambique, le Niger, le Nigeria et la République du Congo devaient enregistrer une augmentation de leurs revenus d’exportation (et de leurs recettes publiques), ces bénéfices seraient limités par leur dépendance aux importations de produits raffinés (comme l’essence, le diesel, le gaz de pétrole liquéfié et le carburant d’aviation). Ces effets sont encore aggravés chez les importateurs de pétrole. C’est notamment le cas des économies d’Afrique de l’Est et australe qui dépendent lourdement des importations de carburant en provenance des pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Des pays tels que l’Éthiopie, le Kenya, le Mozambique, l’Afrique du Sud, la Tanzanie et l’Ouganda importent ainsi plus de la moitié de leurs produits pétroliers (hors pétrole brut) depuis le Moyen-Orient.
Canaux de transmission
L’impact du conflit au Moyen-Orient sur l’Afrique subsaharienne devrait se transmettre par quatre grands canaux : le commerce, les investissements, le financement et la main-d’œuvre. Le canal du commerce agit par le biais de la hausse des prix des matières premières, notamment des produits énergétiques, des engrais et des denrées alimentaires, ainsi que des perturbations des chaînes d’approvisionnement et de l’affaiblissement de la demande pour les exportations de la région en raison de l’incertitude géopolitique et politique accrue.
Si les exportateurs de matières énergétiques tels que l’Angola, le Gabon, le Mozambique, le Niger, le Nigeria et la République du Congo devaient enregistrer une augmentation de leurs revenus d’exportation (et de leurs recettes publiques), ces bénéfices seraient limités par leur dépendance aux importations de produits raffinés (comme l’essence, le diesel, le gaz de pétrole liquéfié et le carburant d’aviation)
Le canal des investissements prend en compte les baisses potentielles des investissements directs étrangers, des investissements de portefeuille (en actions comme en obligations), ainsi que des autres formes d’investissement. Le canal financier, quant à lui, opère par une aversion accrue au risque à l’échelle mondiale, susceptible d’entraîner des sorties de capitaux, un resserrement des conditions financières, tant externes qu’internes, et des pressions à la baisse sur les monnaies nationales.
Le canal de la main-d’œuvre reflète les éventuelles réductions des transferts de fonds et l’instabilité accrue de l’emploi pour les travailleurs migrants africains dans les pays du CCG.
Le canal du commerce
Les échanges de biens entre les pays du CCG et l’Afrique dépassent 120 milliards USD : les économies du Golfe exportent principalement des hydrocarbures et des produits pétrochimiques et importent des minerais, de l’or et des produits agricoles d’Afrique. Le conflit a gravement perturbé ces échanges, ce qui a contribué à la hausse des prix mondiaux des produits de base et accru le risque de nouvelles pressions inflationnistes susceptibles de ralentir, voire d’inverser, la normalisation des politiques monétaires dans la région. La hausse des cours et les perturbations de l’offre sur les marchés pétroliers mondiaux accroissent également les risques de pénuries de carburant dans les économies africaines.
Plusieurs pays ont déjà réagi en ajustant leurs politiques nationales, avec notamment la hausse des prix des carburants (Nigeria et Afrique du Sud), le recours à des subventions pour protéger les consommateurs (Éthiopie) ou l’adoption de mesures d’économie d’énergie telles que des restrictions sur les usages non essentiels (Maurice) et le rationnement du carburant (Soudan du Sud).
La hausse des prix mondiaux des engrais exerce une pression considérable sur les pays de la région, en particulier ceux qui dépendent fortement des importations d’urée et de phosphate. Les perturbations de l’approvisionnement risquent d’affecter la saison des plantations, de réduire les rendements agricoles et d’accroître les coûts de la production alimentaire. Cela entraînera une montée des prix des denrées de base et aggravera l’insécurité alimentaire, avec des répercussions négatives majeures sur les ménages les plus vulnérables. Les agriculteurs de toute la région cherchent déjà à s’assurer un approvisionnement en engrais avant la saison des plantations, en particulier en Afrique de l’Ouest, où les engrais sont cruciaux pour les cultures commerciales telles que le cacao et le coton. Parmi les autres pays fortement dépendants des engrais pour leur production alimentaire figurent le Kenya, la Somalie et le Soudan.
Dans l’ensemble, la hausse des coûts de l’énergie, des engrais et des transports (y compris des tarifs de fret, des prix du carburant maritime et des primes d’assurance) fait grimper les prix des denrées alimentaires et intensifie les pressions sur le coût de la vie, en particulier pour les plus vulnérables.
Plusieurs pays ont déjà réagi en ajustant leurs politiques nationales, avec notamment la hausse des prix des carburants (Nigeria et Afrique du Sud), le recours à des subventions pour protéger les consommateurs (Éthiopie) ou l’adoption de mesures d’économie d’énergie telles que des restrictions sur les usages non essentiels (Maurice) et le rationnement du carburant (Soudan du Sud)
Le choc des prix de l’énergie risque de se transformer en une crise énergétique et alimentaire aggravée qui touche les pays africains à un moment où leurs gouvernements sont déjà confrontés à une montée des coûts du service de la dette. L’impact sur l’inflation de l’augmentation des prix intérieurs des denrées alimentaires et des carburants pourrait entraîner un relèvement des taux d’intérêt, non seulement au niveau national, mais aussi à l’étranger. Cela amplifierait le coût du service de la dette et rendrait plus difficile pour les gouvernements de la région de mettre en œuvre des mesures visant à atténuer l’impact de l’inflation sur les consommateurs.

Le canal des investissements
Les pays du Golfe, avec les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et le Qatar en tête, sont devenus des investisseurs majeurs en Afrique. Ils ont engagé environ 113 milliards USD en investissements directs étrangers sur le continent en 2022 et 20233 Ces ressources ont été principalement canalisées vers les énergies renouvelables (notamment les projets solaires et éoliens), les infrastructures, la logistique, l’exploitation minière et l’agriculture.
Les Émirats arabes unis représentent environ 59,4 milliards USD, avec un accent particulier sur l’exploitation minière (de l’or, mais aussi de minéraux critiques tels que le cuivre, le nickel et le cobalt) et la logistique, dans l’objectif de renforcer leur sécurité alimentaire et énergétique.
La richesse de l’Afrique en ressources minérales, notamment en minéraux critiques et en métaux précieux, a attiré d’importants investissements de la part des pays du Golfe, qui cherchent à faire progresser leurs stratégies industrielles et leurs ambitions technologiques, en particulier en matière de véhicules électriques et d’énergies renouvelables. La société International Holding Company, basée aux Émirats arabes unis, figure parmi les partenaires les plus actifs dans l’exploitation minière en Afrique et détient une participation majeure dans les mines de cuivre de Mopani en Zambie. Le Fonds public d’investissement et la société minière publique Ma’aden d’Arabie saoudite ont également étendu leur présence par le biais de multiples accords miniers.
Dans le secteur agricole, les efforts des pays du CCG pour garantir leur approvisionnement alimentaire à long terme ont suscité toute une série d’investissements à travers l’Afrique, en particulier dans des entreprises agroalimentaires locales en Afrique de l’Ouest. Ces investissements comprennent l’acquisition de terres agricoles, l’expansion de la production alimentaire et l’amélioration des infrastructures. Ils s’étendent également à la mise en place d’installations de transformation et de services logistiques destinés à la fois à la consommation locale et aux exportations vers le Golfe, avec un accent particulier sur la production de cultures vivrières et de bétail.
En raison du conflit, les grandes économies du Golfe pourraient revoir leurs engagements d’investissement afin de compenser leurs chocs économiques nationaux.’ Des projets clés dans les domaines de l’énergie, des ports et de la technologie pourraient subir des retards ou des retraits de financement. Les projets en phase de planification ou de mise en œuvre précoce sont les plus exposés aux retards, alors que les priorités budgétaires évoluent pour privilégier la stabilisation nationale et la défense.
On peut citer l’exemple du projet saoudien de connectivité numérique sous-marine reliant l’Afrique à sa côte ouest. Des engagements majeurs, y compris les plans d’investissement du Qatar, sont en cours de réévaluation afin de déterminer si les fonds doivent être redéployés au niveau national. Les projets critiques dans le domaine des énergies renouvelables (menés, par exemple, par Masdar et ACWA Power) sont moins susceptibles d’être revus à la baisse en raison de la nécessité stratégique à long terme de diversification énergétique dans la région.
Le canal de la finance
Le conflit actuel a déclenché un mouvement de fuite vers les valeurs refuges, les investisseurs réagissant à l’escalade des tensions géopolitiques, aux pressions inflationnistes liées à la hausse des prix de l’énergie et au regain d’inquiétudes concernant la stabilité régionale. La sécurité du Golfe en tant que destination pour les capitaux mondiaux est en cours de réévaluation, en particulier à la suite d’attaques contre des infrastructures essentielles comme l’aéroport international de Dubaï et des installations de dessalement au Koweït et au Qatar.
Les investisseurs réorientent leurs portefeuilles au profit d’actifs bénéficiant d’une forte crédibilité institutionnelle et d’une grande liquidité, tels que le dollar des États-Unis, le franc suisse et les instruments de trésorerie à court terme, au détriment des actifs des économies vulnérables face aux risques de stagflation, dont beaucoup se situent en Afrique.
Ce mouvement pourrait accroître les écarts de risque-pays et affaiblir les devises dans toute la région. L’ampleur et la persistance de ces effets dépendront en partie de la manière dont les banques centrales des économies avancées réagiront aux pressions inflationnistes découlant du choc d’offre.”
Le canal de la main-d’œuvre
Pour beaucoup d’économies africaines, en particulier en Afrique de l’Est, les transferts de fonds des nombreux travailleurs migrants employés dans les secteurs de la construction et des services dans les pays du Golfe restent une bouée de sauvetage essentielle. Le conflit a accru les risques pesant sur ces flux, menaçant une source de revenus vitale pour des pays comme le Kenya, qui pourraient subir des pertes pouvant atteindre 40 millions USD par mois.’ À mesure que les revenus des travailleurs migrants diminuent, les ménages à travers l’Afrique subissent des tensions financières accrues, en particulier dans les pays où les transferts de fonds représentent près de 20 % du produit intérieur brut (PIB), comme les Comores, la Gambie, le Lesotho et le Libéria.
Un conflit prolongé pourrait réduire encore davantage ces flux, à mesure que les perspectives d’emploi s’assombrissent, les embauches ralentissent et les rapatriements augmentent, dans le contexte de la contraction de secteurs tels que l’hôtellerie et la construction.

Exposition, vulnérabilités et marge de manœuvre politique
D’un point de vue politique, une question clé est de savoir dans quelle mesure les pays africains sont préparés à atténuer les répercussions économiques du conflit au Moyen-Orient. L’exposition rend compte du degré de dépendance vis-à-vis des importations de pétrole et de gaz, y compris de pétrole brut, de produits pétroliers raffinés et de gaz naturel. La vulnérabilité reflète les conditions macroéconomiques sous-jacentes qui pourraient amortir ou intensifier les effets d’un choc des prix de l’énergie. La marge de manœuvre politique évalue la capacité du gouvernement à mettre en œuvre des mesures visant à atténuer les retombées économiques du conflit.
La carte thermique révèle des variations substantielles dans le niveau de préparation des pays de la région sur ces trois dimensions. Environ deux tiers des pays présentent une exposition moyenne ou élevée aux importations de pétrole et de gaz. Près de la moitié des économies sont confrontées à d’importantes contraintes en matière de financement extérieur, avec des besoins dépassant 10 % du PIB et des réserves de change couvrant moins de trois mois d’importations.
En revanche, la plupart des pays affichent des taux d’inflation relativement faibles : en février 2026, les trois quarts d’entre eux ont enregistré une inflation en glissement annuel inférieure à 6 %. Enfin, la marge de manœuvre pour amortir l’impact de la hausse des prix de l’énergie reste limitée. Dans les deux tiers des économies, la dette publique brute dépasse 50 % du PIB, et trois pays sur cinq présentent des déficits budgétaires supérieurs à 3 % du PIB, ce qui reflète le lourd fardeau du service de la dette.
Des signes de reprise, mais pas pour tous : le paysage de croissance inégal en Afrique
L’Afrique subsaharienne a été touchée par une succession de chocs externes défavorables qui ont considérablement affaibli l’activité économique dans la majeure partie de la région. En 2014, l’Afrique a été frappée par une forte baisse des prix des produits de base, en particulier des produits énergétiques.
N’ayant pas encore pleinement récupéré de la fin du supercycle des produits de base, l’activité des entreprises et les investissements ont été encore affaiblis par la pandémie de COVID-19 et les conflits géopolitiques, notamment la guerre en Ukraine. En conséquence, la croissance a nettement ralenti et, dans certains cas, s’est contractée.
La reprise qui a suivi a été inégale d’un pays à l’autre et, pour plusieurs économies, elle reste lente et incomplète. Pour l’ensemble de la région, la production réelle par habitant devrait encore être inférieure de 3 points de pourcentage au niveau de 2014 (avant la chute des prix des produits de base) d’ici 2026, même si elle devrait avoir retrouvé son niveau d’avant la pandémie de 2019.
La reprise de la croissance s’est opérée à des rythmes très différents selon le niveau de richesse en ressources des économies. D’ici 2026, le produit intérieur brut (PIB) réel par habitant dans les pays pauvres en ressources devrait être supérieur d’environ 20 % à son niveau de 2014. En revanche, le PIB réel par habitant des pays riches en ressources devrait rester inférieur de plus de 10 % à son niveau de 2014, reflétant en grande partie les faibles performances des économies riches en pétrole de la région. Les performances varient sensiblement d’une sous-région à l’autre. La Communauté de l’Afrique de l’Est devrait dépasser son niveau de production réelle par habitant de 2014 d’environ 25 %, tandis que l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) devrait se situer à environ 36 % au-dessus de son niveau de 2014. En revanche, la production réelle par habitant dans la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale devrait rester environ 15 % en deçà de son niveau de 2014.
D’ici 2026, près d’un tiers des pays de la région (15 sur 47) devraient avoir un revenu par habitant inférieur à leur niveau de 2014. Dans neuf de ces 15 pays, le revenu par habitant est inférieur de plus de 10 % à celui de 2014. Le recul est particulièrement marqué dans cinq pays — l’Angola, la Guinée équatoriale, la République du Congo, le Soudan du Sud et le Soudan — où le revenu par habitant est inférieur de plus de 25 % à son niveau de 2014. Il s’agit de pays, soit fortement dépendants des exportations de pétrole, soit touchés par des conflits. En revanche, 40 % des pays de la région (19 sur 47) affichent un revenu par habitant supérieur d’au moins un quart à leur niveau de 2014. La hausse est encore plus marquée dans cinq pays — le Cabo Verde, la Côte d’Ivoire, l’Ethiopie, la Guinée et le Rwanda — où le revenu réel par habitant en 2026 est supérieur d’au moins 45 % à son niveau de 2014.

Le manque d’investissements explique la faiblesse de la reprise post-crise dans la région
Un constat marquant à l’échelle de l’Afrique subsaharienne est que, d’ici 2026, les investissements n’auront toujours pas pleinement retrouvé les niveaux observés avant la fin du supercycle des produits de base ou avant la pandémie de COVID-19, ce qui freine la reprise économique de la région et pèse sur la croissance.
L’investissement par habitant reste inférieur d’environ un cinquième à son niveau de 2014, à la suite d’un ralentissement prolongé amorcé avec la fin du supercycle des produits de base (figure 1.3). Après la chute des prix du pétrole en 2014-2015, l’investissement a continué de reculer jusqu’au début de la pandémie de COVID19, l’investissement public s’étant contracté plus fortement que l’investissement privé. La baisse a atteint son niveau le plus bas en 2020 dans un contexte de marge de manœuvre budgétaire restreinte, notamment en raison de la réduction importante des investissements publics.
Le faible approfondissement du capital physique est aggravé par un développement insuffisant des compétences et des capacités, ce qui limite les gains de productivité. Les investissements en capital humain qui ne s’accompagnent pas d’une création d’emplois suffisante limitent l’absorption dans des activités à plus forte productivité.
Bien que les investissements aient légèrement rebondi en 2021-2022, la dynamique s’est essoufflée en 2023 sous l’effet du resserrement budgétaire et monétaire mis en œuvre en réponse à une inflation élevée a pris effet. À mesure que l’inflation s’atténuait progressivement, les banques centrales ont commencé à assouplir leur politique monétaire en abaissant leurs taux directeurs ; toutefois, la reprise des investissements est restée atone jusqu’en 2024. Un facteur clé de cette faible reprise est la stagnation prolongée du marché immobilier chinois, qui a freiné la demande extérieure et réduit les effets d’entrainement des investissements. Par conséquent, malgré la hausse des prix des produits de base due à la guerre entre la Fédération de Russie et l’Ukraine, les investissements n’ont augmenté que marginalement.

Depuis la pandémie de COVID19, les niveaux d’investissement public et privé dans les pays pauvres en ressources ont affiché une forte corrélation. Bien que le PIB par habitant se soit redressé, l’investissement est resté bien en deçà de son niveau d’avant la pandémie et de celui observé avant la fin du supercycle des produits de base. Dans les pays riches en ressources, les investissements publics et privés ont fortement diminué après la fin du supercycle des produits de base, les investissements publics connaissant une contraction particulièrement marquée. Si les investissements dans les pays riches en ressources naturelles ont affiché une certaine reprise après la pandémie, ni les investissements publics ni les investissements privés par habitant n’ont retrouvé leur niveau de 2014.
D’ici 2026, près d’un tiers des pays de la région (15 sur 47) devraient avoir un revenu par habitant inférieur à leur niveau de 2014. Dans neuf de ces 15 pays, le revenu par habitant est inférieur de plus de 10 % à celui de 2014
Après le pic du resserrement monétaire à la fin 2022 et début 2023, suivi d’un reflux de l’inflation mondiale, les taux directeurs ont commencé à baisser. Néanmoins, malgré le début de l’assouplissement monétaire, la croissance des investissements par habitant est restée faible et atone. En Afrique subsaharienne, le ralentissement observé à la fin du cycle des produits de base a entraîné une contraction des investissements. Si les prix des produits de base et les résultats à l’exportation ont continué d’afficher des évolutions étroitement alignées, les investissements, quant à eux, ont suivi une trajectoire baissière prolongée sans véritable reprise.

De plus, la plupart des produits de base sont libellés en dollars des Etats-Unis et négociés via des contrats au comptant ou à court terme, ce qui permet aux chocs de prix de se répercuter immédiatement sur les recettes d’exportation et la balance des paiements. En conséquence, les exportations évoluent de manière étroite et prévisible en fonction des prix mondiaux des produits de base, tandis que l’investissement est déterminé par les anticipations à plus long terme, la qualité des institutions, les conditions financières et les considérations de risque.
À l’avenir, l’émergence d’un nouveau supercycle des produits de base reste incertaine. Tout supercycle futur ne devrait pas être tiré par les infrastructures et l’urbanisation de la Chine comme par le passé ; il pourrait plutôt être soutenu par la demande croissante de minéraux critiques liés à la transition mondiale vers les investissements verts (énergies renouvelables, modernisation du réseau électrique, stockage par batterie et véhicules électriques), à l’intelligence artificielle (IA) et à l’expansion des infrastructures numériques (centres de données et infrastructures d’IA).
Le commerce reprend à mesure que les marchés mondiaux se reconfigurent, ce qui renforce les perspectives de reprise
Les chocs externes mondiaux — notamment la fin du supercycle des produits de base et la pandémie de COVID-19 — ont provoqué un net repli du commerce mondial, et l’Afrique subsaharienne a été touchée de manière disproportionnée. En 2020, la valeur des exportations de la région avait chuté à environ la moitié de son niveau de 2014, soit une contraction plus marquée que dans les autres marchés émergents et économies en développement (MEED). Bien que la hausse des prix des produits de base liée aux tensions géopolitiques en 2022 ait donné un coup de pouce temporaire, la croissance des exportations s’est ensuite affaiblie et est restée largement stagnante en 2023-2024.
En 2025, le commerce en Afrique subsaharienne s’est accéléré malgré une incertitude politique mondiale accrue. Au cours de l’année écoulée, l’environnement commercial mondial a été remodelé par la hausse des droits de douane américains, des ajustements fréquents des politiques économiques et un nombre croissant d’accords commerciaux bilatéraux. Dans ce contexte, le commerce mondial s’est révélé résilient, et le commerce de l’Afrique subsaharienne s’est renforcé à mesure que les entreprises diversifiaient leurs marchés, avançaient leurs expéditions et ajustaient leurs chaînes d’approvisionnement — en partie porté par la hausse des prix des métaux et des minerais.’° En conséquence, les exportations de la région en 2025 ont progressé plus rapidement que le commerce mondial et ont dépassé leurs niveaux de 2024, les volumes et les valeurs des exportations s’accélérant rapidement.
La forte croissance des échanges a été soutenue par une demande vigoureuse provenant tant de la région que des marchés extérieurs.
Bien que les exportations vers les États-Unis — qui représentent moins de 5 % du total des exportations de l’Afrique subsaharienne — aient légèrement diminué, les flux vers la plupart des autres destinations se sont accélérés. Le commerce intrarégional a fortement augmenté, ce qui reflète les progrès continus de l’intégration régionale. Les exportations vers d’autres économies en développement, y compris la Chine — le plus grand partenaire commercial bilatéral de la région — se sont également renforcées. La mise en œuvre complète de l’accès en franchise de droits de la Chine pour les exportations africaines, prévue en mai 2026, devrait accroître davantage les recettes d’exportation et contribuer à réduire le déséquilibre commercial de la région avec la Chine.

Un regain d’intérêt pour la politique industrielle comme levier de la transformation structurelle
Après une décennie d’efforts pour relancer la croissance à la suite de l’effondrement des prix des produits de base en 2014-2015, la région fait désormais face à des pressions supplémentaires. Les tendances démographiques et un environnement mondial plus fragmenté ont accru l’urgence de parvenir à une expansion économique soutenue. Pour les décideurs politiques, le défi central n’est plus de savoir comment relancer la croissance, mais comment la maintenir dans le cadre d’une transformation structurelle à long terme — une difficulté soulignée par les épisodes répétés de croissance en dents de scie de la région.’
Les perspectives de croissance à moyen terme restent limitées par des niveaux d’investissement durablement faibles et une allocation inefficace des ressources existantes. Aucun pays de la région n’a atteint un taux d’investissement à moyen terme supérieur à 25 %, seuil identifié dans le Rapport sur la croissance comme favorable à une croissance durable à long terme.’ De plus, l’activité économique reste concentrée sur des activités à faible valeur ajoutée, les matières premières brutes représentant toujours la majorité des exportations vers d’autres régions. Parallèlement, la lenteur de l’adoption et de la diffusion des technologies existantes au sein des processus de production continue d’entraver la croissance de la productivité.
Le commerce intrarégional a fortement augmenté, ce qui reflète les progrès continus de l’intégration régionale. Les exportations vers d’autres économies en développement, y compris la Chine — le plus grand partenaire commercial bilatéral de la région — se sont également renforcées. La mise en œuvre complète de l’accès en franchise de droits de la Chine pour les exportations africaines, prévue en mai 2026, devrait accroître davantage les recettes d’exportation et contribuer à réduire le déséquilibre commercial de la région avec la Chine
La croissance insuffisante de la région – et sa faible traduction sur la création d’emplois et la réduction de l’extrême pauvreté – a ramené les politiques industrielles au cœur des débats. Pour accroître la productivité et créer des emplois de qualité, il faudra renforcer les capacités stratégiques afin de favoriser l’accumulation de capital et d’exploiter les opportunités offertes par les technologies émergentes telles que l’intelligence artificielle et les solutions d’énergies renouvelables.
Dans ce contexte, les politiques industrielles peuvent constituer des instruments efficaces pour remédier aux défaillances du marché et aux problèmes de coordination, mobiliser les investissements privés et positionner les économies pour tirer parti de l’évolution des chaînes de valeur mondiales et des nouvelles technologies, à condition d’être bien conçues et mises en œuvre. Le thème central de cette édition de l’Etat des lieux de l’économie africaine « Faire aboutir les politiques industrielles en Afrique » suggère que la région doit créer une marge de manœuvre budgétaire, accroître ses capacités administratives et élargir la taille de ses marchés grâce à l’intégration régionale afin d’atténuer les contraintes qui restreignent la portée, l’intensité et la durée des instruments d’action publique déployés par les gouvernements pour la transformation structurelle de leurs économies.
Les politiques industrielles sont mises en oeuvre depuis longtemps en Afrique, mais les résultats ont été contrastés, avec seulement quelques succès notables. Pour améliorer leur efficacité, il convient d’agir dans deux domaines. Premièrement, les pays doivent investir dans les écosystèmes qui favorisent la transformation structurelle. Ceux-ci comprennent des infrastructures physiques fiables, une main-d’œuvre qualifiée et des capacités techniques renforcées, des marchés financiers plus développés et un accès au capital à long terme, ainsi que des infrastructures de qualité et des systèmes de normes robustes.
Deuxièmement, la politique industrielle devrait se concentrer sur l’identification et le soutien des secteurs qui reposent progressivement sur des capacités existantes (ou susceptibles de se développer rapidement). Pour les minéraux critiques, l’efficacité des politiques visant à promouvoir la transformation, le raffinage ou la fabrication en aval dépend de la capacité des pays à détenir une part de marché mondiale suffisante pour dissuader les acheteurs de se tourner facilement vers d’autres fournisseurs, ainsi que de la présence d’un écosystème national capable de mener ces activités à des coûts compétitifs au niveau international.
Les investissements dans l’écosystème doivent être complétés par des instruments de politique publique bien conçus, c’est-à-dire des outils qui ciblent des activités plutôt que des entreprises individuelles, fournissent un soutien limité dans le temps et lié à l’apprentissage et à la performance, et incluent une stratégie de sortie claire et crédible.
En résumé, une politique industrielle efficace dans la région nécessite la mise en place de l’écosystème complémentaire nécessaire pour déployer des instruments bien conçus qui soutiennent une transformation structurelle à large assise, plutôt que de créer des activités en enclave aux liens limités.
Mettre en place des politiques industrielles efficaces en Afrique présente un intérêt majeur, car la région se trouve à un tournant critique où la croissance démographique rapide, les changements technologiques et l’évolution des chaînes de valeur mondiales pourraient se traduire par un développement transformateur — à condition d’être soutenus par des choix de politique cohérents.
Des politiques industrielles bien conçues – ancrées dans des contraintes de faisabilité réalistes, ciblant des secteurs à fort potentiel d’apprentissage et mises en œuvre par des institutions compétentes — peuvent générer des économies d’échelle, mobiliser les investissements privés et réorienter les entreprises et les travailleurs vers des activités à plus forte productivité.
RENDRE LA POLITIQUE INDUSTRIELLE EFFICACE, ET POURQUOI LES RÉSULTATS DIVERGENT EN AFRIQUE
Parmi les outils de politique industrielle qui, en théorie, devraient être efficaces et dont les résultats observés dans d’autres pays (par exemple en Asie de l’Est) suggèrent qu’ils peuvent réussir figurent les subventions à la production, la promotion des exportations (Defever et Riaño, 2017), les exigences en matière de transfert de technologie (Bai et coll., 2025) et les ZES. Cependant, ces outils politiques ont systématiquement obtenu des résultats décevants dans les contextes africains. Cela reflète les interactions entre les contraintes structurelles de la région et la conception de son architecture politique. Dans la pratique, les politiques industrielles, qu’elles visent à induire de vastes changements structurels par rapport à une économie fondée sur l’agriculture, à passer de l’extraction des ressources à la production manufacturière ou à promouvoir des industries spécifiques, ont été mises en œuvre avec une échelle, une intensité et une durée insuffisantes, et souvent sans les capacités complémentaires indispensables à leur réussite. Ces écarts interagissent avec des caractéristiques propres à chaque pays qui déterminent la faisabilité de la politique industrielle, notamment le choix des instruments, leur conception et les résultats qui peuvent être atteints avec réalisme.
Les trois écarts de mise en œuvre : un cadre analytique
La question centrale est de savoir pourquoi les instruments de politique industrielle qui génèrent une transformation structurelle dans les contextes est-asiatiques affichent systématiquement des résultats décevants dans les contextes africains. La réponse standard, selon laquelle les gouvernements africains choisissent des instruments de qualité inférieure ou les mettent en œuvre de manière inadéquate, est insuffisante sur le plan empirique.
Une réponse plus précise exige d’identifier les conditions dans lesquelles un instrument génère des effets d’apprentissage et d’évaluer si ces conditions sont typiquement inexistantes dans les contextes africains. L’analyse présentée dans cette sous-section identifie trois de ces conditions, qui constituent le fondement du Cadre des écarts de mise en œuvre. Ce cadre identifie trois écarts de mise en œuvre distincts qui expliquent la divergence entre les efforts de politique industrielle et les résultats en matière de transformation structurelle en Afrique. Ces écarts interagissent, mais chacun engendre une défaillance différente, chacun répond à des mécanismes correctifs différents, et chacun impose des exigences différentes en termes de capacités gouvernementales et de ressources budgétaires.
Premièrement, il existe un écart au niveau de la sélection. La théorie préconise des instruments qui comblent l’écart de coûts entre les producteurs nationaux et les producteurs de pointe tout en incitant les entreprises à s’améliorer, tels que les subventions à la production assorties de conditionnalité de performance ou les crédits dirigés avec des cibles de référence à l’exportation (Amsden, 1989; Rodrik, 2004).
En Afrique, les contraintes budgétaires et administratives poussent les gouvernements vers des instruments qui n’intègrent pas cette discipline : des droits de douane qui génèrent des rentes sans exiger de réduction des coûts, et des obligations réglementaires qui n’imposent aucune charge budgétaire mais ne créent pas non plus d’incitation à l’apprentissage. L’écart s’étend entre l’instrument qui générerait un apprentissage et celui que le gouvernement peut maintenir. Deuxièmement, il existe un écart au niveau du dosage. Le soutien doit être maintenu suffisamment longtemps pour que le processus d’apprentissage arrive à son terme. Les horizons d’investissement et d’apprentissage dans les activités manufacturières s’étendent généralement sur cinq à dix ans (Arrow, 1962; Thompson, 2010). Avec des budgets serrés, les programmes sont souvent trop modestes et trop courts. Des travaux récents ont montré que l’équivalent-subvention de la politique industrielle affiche un taux du PIB modeste à un chiffre dans les économies qui recourent lourdement aux politiques industrielles, la Chine constituant une exception avec environ 4 à 5 % du PIB.
Il s’agit d’ordres de grandeur que la plupart des pays d’Afrique subsaharienne ne peuvent pas soutenir sur le long terme. Dans un contexte de marge de manœuvre budgétaire restreinte, des programmes insuffisants et de courte durée ont peu de chances de combler les écarts de coûts initiaux avant l’interruption du soutien, ce qui affaiblit les effets d’apprentissage. Troisièmement, il existe un écart au niveau de la complémentarité. Même des instruments bien conçus ne génèrent qu’une modernisation limitée lorsque l’écosystème de production manque d’énergie fiable, de logistique, de main-d’œuvre qualifiée, de capital patient ou d’infrastructures de certification de la qualité (Cirera et Maloney, 2017; Hausmann, Rodrik et Velasco, 2008). Ces écarts interagissent avec trois contraintes structurelles que Fernandes et Reed (2026) identifient comme déterminantes en Afrique : une capacité d’action des pouvoirs publics limitée, des marchés modestes et un espace budgétaire réduit.
Ces trois écarts de mise en œuvre, au niveau de la sélection, du dosage et de la complémentarité, expliquent pourquoi les efforts de politique industrielle en Afrique échouent systématiquement à déboucher sur une transformation structurelle, et chacun nécessite une correction différente. L’écart de sélection reflète le décalage entre les instruments recommandés par la théorie et ceux que les conditions structurelles permettent de déployer de manière durable.
L’écart de dosage reflète un soutien trop modeste et trop court pour dépasser le seuil à partir duquel les effets d’apprentissage se concrétisent. L’écart de complémentarité reflète une mise en œuvre dans des écosystèmes où des biens publics habilitants, tels que l’électricité, la logistique, les compétences et les intrastructures de la qualité, sont simultanément absents.
Chaque condition correspond à un écart structurel qui oriente la politique industrielle africaine vers des instruments ayant peu d’effet sur l’apprentissage et l’augmentation de la productivité. Le tableau 2.1 définit chaque écart, identifie le mécanisme et fournit des exemples illustratifs.

Ces trois écarts ne sont pas indépendants ; ils interagissent et se renforcent mutuellement d’une manière qui aggrave les contraintes individuelles. L’écart de sélection pousse les gouvernements à recourir à des instruments moins efficaces, précisément quand l’écart de dosage rend ces instruments insuffisants pour générer des effets d’apprentissage. L’écart de complémentarité signifie que même si un gouvernement était en mesure de déployer les instruments de premier choix avec une intensité adéquate, leurs résultats resteraient décevants en l’absence de compléments écosystémiques.
Ensemble, ces trois écarts expliquent pourquoi le problème de mise en œuvre en Afrique ne se résume pas à une contrainte unique. S’attaquer à la contrainte budgétaire sans aborder l’écart de complémentarité entraîne le déploiement d’instruments dans des écosystèmes qui ne peuvent les absorber, et s’attaquer aux complémentarités sans aborder l’écart de dosage a pour effet des instruments avec des intensités inférieures au seuil nécessaire, incapables de générer des effets d’apprentissage. Comprendre quel écart est déterminant dans le contexte d’un pays et d’un secteur spécifiques est la condition préalable à la conception de politiques. Le reste de cette sous-section développe la base factuelle pour chacun des écarts et leurs implications opérationnelles.

