

À l’instar de bien des réflexions, celle-ci a été suscitée par un débat banal sur les réseaux sociaux africains : le piment broyé à l’aide d’un mixeur n’a pas le même goût que celui écrasé à la main avec un mortier ou une pierre. En effet, les appareils électroménagers altéreraient la saveur des condiments. Mais derrière la question du goût se cache une autre, moins souvent évoquée : qui, exactement, profite le plus du temps gagné grâce à l’utilisation d’un robot culinaire ?
Ce n’est pas une question anodine. Au sein de nombreux ménages de la diaspora africaine, le recours à un mixeur ne se traduit pas systématiquement par du repos, des loisirs ou un épanouissement personnel pour la personne qui accomplit cette tâche. Bien souvent, cela permet simplement de faire place à la tâche suivante, dans un enchaînement d’obligations domestiques. Les tâches se multiplient et meublent le temps ainsi gagné. Au niveau mondial, les femmes effectuent près de trois fois plus de tâches domestiques et de soins non rémunérés que les hommes.
Même si elles disposent de 24 heures comme leurs homologues masculins, elles effectuent une deuxième journée de travail invisible qui n’apparaît sur aucune fiche de paie et ne compte pas pour leur retraite. Vu sous cet angle, le mixeur n’est qu’un modeste aperçu d’une question bien plus vaste, que le débat mondial sur l’Intelligence artificielle (IA) et l’avenir du travail a visiblement omise.
Qui, exactement, profite le plus du temps gagné grâce à l’utilisation d’un robot culinaire ?
La révolution qui ne voit que la moitié du tableau
Le scénario selon lequel l’IA est la technologie miracle qui va enfin booster la productivité repose pour l’essentiel sur l’hypothèse selon laquelle le « travail » se résumerait à l’« emploi ». Ce n’est pas le cas. Le travail englobe toute activité humaine productive qui peut, en principe, être déléguée à un tiers. Cela recouvre non seulement l’emploi rémunéré, mais aussi ce que les économistes appellent le travail de production pour usage propre : cuisiner, faire le ménage, s’occuper des enfants, prendre soin des personnes âgées. Ce sont des activités essentielles au fonctionnement de l’économie et pourtant, elles sont généralement absentes des calculs de PIB.
Lorsque l’Organisation internationale du travail (OIT) met en garde contre le fait que les emplois les plus exposés à l’IA générative sont occupés de manière disproportionnée par des femmes, ce n’est que la partie émergée de l’iceberg qu’elle décrit. Ce qui se cache sous la surface, c’est l’économie importante du travail non rémunéré que ces mêmes femmes font fonctionner en parallèle. La plupart des décideurs politiques envisagent actuellement l’IA comme une révolution qui menace de bouleverser la première économie tout en laissant la seconde parfaitement intacte. C’est sur ce point que la question de l’IA doit être repensée. Il ne s’agit pas seulement d’un enjeu technologique ou économique, mais aussi d’une question de justice distributive : lorsque l’IA génère de la valeur, qui devrait en bénéficier ?
Les limites de l’optimisme de Schumpeter
La réponse habituelle aux craintes liées à l’IA et à l’emploi consiste à invoquer le concept de « destruction créatrice », inventé par l’économiste Joseph Schumpeter. L’innovation technologique détruit les anciennes industries et les anciens emplois, mais simultanément libère des ressources humaines et économiques qui se réorientent vers de nouvelles activités, de nouveaux secteurs et de nouvelles formes de travail. La transition de l’agriculture de subsistance à l’industrie manufacturière, puis de l’industrie manufacturière aux services, en est la preuve par excellence. Si cela s’est produit par le passé, cela se reproduira : la quatrième révolution industrielle créera autant qu’elle détruira.
Lorsque l’IA génère de la valeur, qui devrait en bénéficier ?
Mais des futurologues comme Martin Ford affirment que la révolution actuelle de l’IA rompt avec ce schéma historique, car elle automatise non seulement les tâches physiques, mais aussi les tâches cognitives, telles que l’analyse, le diagnostic, le raisonnement ou la production créative, privant ainsi les travailleurs de toute possibilité de se replier vers des tâches plus qualifiées. Si les nouveaux emplois créés par l’IA exigent des compétences que cette même IA acquiert en parallèle, le cycle de la destruction créatrice pourrait bien prendre fin plutôt que de se perpétuer.
Et même là où ce cycle se maintient, la destruction créatrice n’agit que sur l’économie de l’emploi. Elle ne prend pas en compte le travail non rémunéré. Lorsque les ouvriers agricoles ont migré vers les usines, et lorsque les ouvriers d’usine ont rejoint le secteur des services, les femmes qui avaient permis à leurs foyers et à leurs communautés de survivre à chacune de ces transitions ne les ont pas suivis ni au même rythme, ni aux mêmes conditions, ni en vue des mêmes avantages. Les retombées de chacune de ces transformations ont été réparties sur la base des inégalités entre les sexes. À moins d’une démarche active et délibérée en ce sens, rien ne permet de penser que la quatrième révolution industrielle sera différente à cet égard.
L’utopie qui néglige la cuisine
D’un point de vue philosophique, la réponse la plus intéressante à l’automatisation par l’IA ne vient pas des économistes, mais du philosophe irlandais John Danaher, dont l’ouvrage Automation and Utopia soutient que l’automatisation totale du travail rémunéré représente une opportunité historique pour l’épanouissement de l’humanité. Selon Danaher, lorsque les machines rendront le travail rémunéré obsolète, les êtres humains seront enfin libres de mener une vie véritablement riche de sens en jouant, en créant, en exerçant leur libre arbitre dans des mondes virtuels qui leur offriront ce que l’emploi leur procurait autrefois : un sentiment de compétence, d’utilité et d’accomplissement de soi.
Il s’agit d’un argument de poids, vieux de près de deux siècles, et qui est loin d’être invraisemblable. En effet, lorsque Karl Marx imaginait une société affranchie du travail aliéné (un monde où chacun pourrait chasser le matin, pêcher l’après-midi et débattre de philosophie après le dîner, comme il l’écrivait dans L’idéologie allemande), il esquissait la même promesse fondamentale que Danaher : celle que la technologie, en absorbant le fardeau du travail indispensable, pourrait enfin libérer l’être humain pour qu’il devienne pleinement lui-même.
Mais des futurologues comme Martin Ford affirment que la révolution actuelle de l’IA rompt avec ce schéma historique, car elle automatise non seulement les tâches physiques, mais aussi les tâches cognitives, telles que l’analyse, le diagnostic, le raisonnement ou la production créative, privant ainsi les travailleurs de toute possibilité de se replier vers des tâches plus qualifiées
Dans le volume III du Capital, Marx plaçait le « véritable royaume de la liberté » au-delà de la sphère du travail dictée par la nécessité, insistant sur le fait que la réduction de la journée de travail en était la condition sine qua non. Danaher modernise cette vision à l’ère de l’IA, en remplaçant les mondes pastoraux par des mondes virtuels. L’argumentation reste la même, tout comme ses lacunes.
Qu’il s’agisse du chasseur-pêcheur-philosophe de Marx ou de l’utopiste virtuel de Danaher, le sujet de ces récits de libération est implicitement masculin, libre de toute contrainte quotidienne inhérente aux activités de soins non rémunérées. La femme qui écrase le piment n’a jamais été la protagoniste de ces récits. Elle en a été et en est la toile de fond.
Ce que les responsables politiques omettent de considérer
Au fil du temps, les révolutions industrielles ont sans cesse généré de la richesse et transformé le marché du travail. Pourtant, les mesures institutionnelles nécessaires pour en redistribuer les bénéfices (protection des travailleurs, systèmes de sécurité sociale, limitation du temps de travail) ont presque toujours pris du retard. Et dans le cadre de ces ajustements tardifs, les femmes ont souvent été les dernières à en profiter. Rien ne permet de penser que la transformation actuelle rompra avec ce schéma, à moins que la question du genre ne soit intégrée dès le départ dans la conception des politiques publiques, plutôt que de l’être a posteriori une fois que les effets néfastes sont manifestes.
La répartition du temps est déjà structurée selon le genre. Si un objet aussi simple qu’un mixeur ne redistribue pas automatiquement le temps au sein des ménages, pourquoi serait-ce différent à plus grande échelle avec une technologie plus avancée ?
Ce qui est nécessaire, et qui est presque totalement absent des débats politiques sur l’IA, c’est un cadre de suivi qui intègre une dimension de genre : un cadre qui ventile les données sur l’emploi par sexe, identifie les catégories de travailleurs qui sont remplacés et reconvertis, et mesure l’impact non seulement sur les marchés du travail formels, mais aussi sur la répartition du travail non rémunéré.
À qui appartient le temps ?
Si l’IA automatise des tâches dans l’économie formelle, le temps qu’elle permet de dégager risque d’être immédiatement absorbé par le système préexistant d’attentes, d’obligations et de normes de genre. Sans intervention délibérée, il y a peu de raisons de croire qu’il sera redistribué équitablement. Il risque au contraire d’être absorbé par le travail de soins non rémunéré et par ce qui reste économiquement invisible. Si ces transformations se font sans la mise en œuvre d’initiatives intégrant une dimension de genre, notamment dans la manière dont le travail non rémunéré est valorisé, réparti et pris en charge par les institutions publiques, l’avènement de l’IA risque de perpétuer des inégalités qui ne relèvent pas des seuls biais algorithmiques, mais de structures sociales préexistantes.
Source photo : africaai.news.com
Juriste, Evelyne Akoto travaille sur les enjeux de gouvernance publique et d’éthique de l’intelligence artificielle. Elle se concentre notamment sur les violences basées sur le genre facilitées par la technologie ainsi que la littératie numérique et en IA en Afrique de l’Ouest francophone. Ses analyses explorent la façon dont les transformations technologiques redéfinissent les rapports sociaux, surtout à la croisée des inégalités de genre, de la technologie et des droits humains.
