

Auteur : Danielle Mbambe Bebey
Site de publication : HAL Open science
Type de publication : Rapport
Date de publication : Décembre 2023
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Les travaux existants sur le numérique en éducation en Afrique sont menés dans des pays plus évolués économiquement tels que le Sénégal, le Maroc ou l’Afrique du Sud, et laissent penser qu’il s’agit d’une situation généralisée sur tout le continent africain. Pourtant, l’Afrique est confrontée à quelques problèmes majeurs qui constituent de véritables obstacles à l’émergence du numérique dans son ensemble et plus spécifiquement en éducation. À bien observer, même dans ces pays, la situation n’est pas si reluisante. Ainsi, la littérature mentionne que « le faible niveau des infrastructures des pays africains, en particulier les infrastructures de transport, de télécommunications, et d’énergie constitue un frein majeur à l’émergence industrielle du continent ». Parmi les causes apparentes de la situation actuelle de l’Afrique subsaharienne, « sont également invoqués l’insuffisance des infrastructures, les facteurs économiques, financiers, sociologiques et finalement politiques ».
La spécificité de l’Afrique est que les différents problèmes socio-économiques, politiques, technologiques comme législatifs sont liés. De plus, « la perception du rôle des TIC est rendue complexe par la difficulté même à mesurer le poids économique du secteur ». Les performances de l’éducation en Afrique dépendent à la fois d’effets fixes et d’effets aléatoires. Peut-on donc réellement parler de numérique en éducation en Afrique? N’y aurait-il pas des réalités africaines à prendre en compte dans les projections ou les analyses actuelles? Nous émettons l’hypothèse que l’intégration de ces réalités permet d’aller plus en profondeur et d’aborder la réflexion sur le numérique en éducation de manière à apporter des solutions plus adaptées au contexte africain. De récents travaux et analyses pointent encore ces réalités comme étant très handicapantes. Dans le cadre de l’éducation, nous pensons précisément à la difficulté d’accès à Internet, la difficulté d’accès, de prise en main et de maintenance des outils numériques, la difficulté des transferts de compétences entre régions et la rareté des soutiens locaux aux initiatives sur le continent.
Ainsi, la littérature mentionne que « le faible niveau des infrastructures des pays africains, en particulier les infrastructures de transport, de télécommunications, et d’énergie constitue un frein majeur à l’émergence industrielle du continent ». Parmi les causes apparentes de la situation actuelle de l’Afrique subsaharienne, « sont également invoqués l’insuffisance des infrastructures, les facteurs économiques, financiers, sociologiques et finalement politiques »
La problématique d’accès à Internet
S’il est vrai que « le taux d’équipement individuel en matériel informatique est en constante progression tout comme l’amélioration de la connexion à Internet, couplée à une baisse régulière des prix, laissant entrevoir de grandes potentialités de déploiement de l’enseignement à distance dans les universités », il importe néanmoins de souligner que nous sommes encore bien loin d’une vulgarisation de déploiement de l’enseignement à distance en Afrique. Ainsi, pour le compte de l’année 2022, le taux de pénétration d’Internet et donc d’utilisation d’Internet en Afrique est le plus bas du classement mondial. Bien qu’il soit passé d’une moyenne de 39,3 % en 2019 à 43,2 % en 2022, l’accès à Internet demeure difficile pour une bonne partie de la population. C’est en Afrique que la moyenne d’utilisateurs d’Internet, tous dispositifs confondus, est la moins élevée, soit 55,25 %, soit un peu plus de la moitié de la population, alors que les autres continents oscillent entre 75 % et 91 %. Par ailleurs, le réseau Internet n’est pas homogène au sein de toute l’Afrique : certains pays peuvent être couverts par un seul opérateur de télécommunication tandis que d’autres en ont plusieurs. Les problèmes infrastructurels et d’électricité limitent les investissements de potentiels opérateurs en zone rurale. Certains pays peuvent être couverts par un réseau 3G relativement stable pendant que d’autres sont déjà en phase de test sur la 5G. C’est dire quelles sont les disparités et les difficultés liées à l’accès fluide et vulgarisé à Internet sur la durée à l’échelle de tout le continent. D’autant plus que le coût d’Internet demeure élevé. Ainsi, en 2020, le prix médian d’un giga de données mobiles en Afrique s’élevait à plus de 5 dollars contre près de 7 dollars en 2018. Pour une population dont le salaire minimum moyen se situe à moins de 500 dollars, le coût de l’accès à Internet peut parfois relever du luxe.
Et, même avec une économie informelle pour soutenir le pouvoir d’achat des populations, son caractère aléatoire ne permet pas réellement d’apprécier un usage extraordinaire du numérique sur la durée. Parler donc de « tsunami numérique » en termes d’usages concernant l’Afrique nous semble ironique. La problématique d’accès, de prise en main et de maintenance des outils Sachant que « les interfaces numériques se diversifient actuellement très rapidement et vont parfois au-delà des interactions Windows, Icons, Menus and Pointing device ou de la saisie tactile, chacune possédant ainsi leurs propres paradigmes d’interactions », il faut être en mesure de suivre les évolutions. La diversité d’interfaces, de besoins et d’appropriation des outils influe sur les méthodes de travail de façon générale. La spécificité de l’Afrique est que la presque totalité des logiciels, des terminaux, ordinateurs, tablettes, téléphones ou des plateformes sont développés à l’étranger selon des devises étrangères beaucoup plus importantes. L’usage du mobile learning dans un tel contexte peut sembler révolutionnaire du fait de l’expansion de l’utilisation du mobile en Afrique. Mais la réalité est que le cumul d’un faible pouvoir d’achat, d’un accès à Internet et à l’électricité peu fluide n’encourage pas les investissements pour disposer de plateformes et de logiciels actuels sur la durée. D’autant plus que, compte tenu de la situation de l’Afrique, lors de la hiérarchisation des projets de développement, les décideurs « accordent peu d’importance aux technologies de l’information et de la communication qu’ils considèrent, après tout, comme des besoins vraiment secondaires, voire superflus ». Cette situation favorise encore moins une projection avec certitude sur les perspectives d’usages du numérique sur tout le continent. S’avancer sur le développement de nouvelles technologies telles que l’intelligence artificielle, ou encore la réalité virtuelle de façon générale ou pour l’éducation en particulier en Afrique, nous semble être une extrapolation prématurée.
Il ne s’agit pas de peindre un tableau macabre de l’Afrique, car des travaux sont menés pour la vulgarisation de smartphone made in Africa ou le développement de mâts mobiles à énergie solaire entre autres qui pourraient être exploités pour le mobile learning. S’il s’est avéré que le problème d’accès et de maintenance des outils numériques est plus important en Afrique, celui de prise en main s’applique à tous les continents. Ainsi des travaux réalisés entre la France et le Canada démontrent que les dispositifs de visioconférence demeurent peu utilisés et les formateurs sont peu formés à leur utilisation dans ces pays. Il ne suffit pas d’accéder aux plateformes d’e-learning, mais de pouvoir les exploiter, voire de partager la connaissance pour un développement collectif. Les formations les plus adaptées aux nouvelles plateformes sont dispensées hors de l’Afrique, l’implémentation du numérique en Afrique sera « juste » un moyen d’atteindre une cible qui réside sur le continent africain et qui ne possède pas les moyens de mobilité. Pourtant, le numérique en éducation offre des opportunités « de renforcement, de facilitation, voire d’innovation en modifiant les relations sociales et les modalités de partage et de construction des connaissances ». Ce qui n’est pas le cas actuellement en Afrique. Autrement dit, pour l’instant selon notre perception, le numérique en éducation n’est pas encore à un niveau satisfaisant en Afrique au point de parler de pervasion.
D’autant plus que, compte tenu de la situation de l’Afrique, lors de la hiérarchisation des projets de développement, les décideurs « accordent peu d’importance aux technologies de l’information et de la communication qu’ils considèrent, après tout, comme des besoins vraiment secondaires, voire superflus »
La problématique de transfert de compétences interrégionales
Par ailleurs, l’enseignement, bien qu’il soit l’un des plus beaux métiers du monde, n’est pas l’un des plus gratifiants en Afrique. Pour cette raison, il ne constitue pas un métier à attrait fort pour les jeunes. Or, l’Afrique possède une population majoritairement jeune. Environ 60 % de la population africaine constitue une bonne partie des millennials dans le monde, soit un peu plus de 500 millions.
Les millennials se caractérisent par leurs compétences technologiques, la quête permanente de nouvelles expériences interactives et engageantes. Sans être propre à l’Afrique, il se crée naturellement un conflit générationnel entre les formateurs, qui peuvent être limités sur la connaissance des outils, mais pas sur la pédagogie, et les jeunes, qui possèdent des facilités de compréhension de ces outils, mais pas de l’intention pédagogique. Comme la médiatisation des outils numériques laisse penser qu’il suffit de les maîtriser ou de se limiter à leur usage premier pour acquérir la compétence, cette rupture intergénérationnelle tend à se creuser. Pourtant, il est avéré que la place de l’apprenant est fondamentale dans les dispositifs numériques pour l’apprentissage collaboratif. À cet effet, la littérature encourage l’approche collaborative d’apprentissage par interactions numériques. Car pour les chercheurs, « l’innovation pédagogique autorise l’espoir d’une remise en question de certains rapports de force et de croyances jusqu’alors institués et d’inventer de nouveaux dispositifs organisationnels et techniques permettant de contraindre différemment l’ordre actuel des collaborations socio-professionnelles ». Au-delà des interactions entre individus, les pays qui trouvent des solutions peuvent les partager avec les moins avancés. Mais les échanges à l’intérieur du continent ne sont pas communs tant sur le plan économique et encore moins sur le plan éducatif. Ainsi, par la différence de monnaie, des modalités de paiement difficilement compatibles d’un pays à un autre en Afrique, de l’écart de développement économique entre les pays et de la différence des niveaux d’éducation nationale entre les pays ou les sous-régions, en plus de la rareté des ressources humaines qualifiées et des infrastructures, il sera par exemple difficile de s’inspirer du concept de l’Université virtuelle du Sénégal pour l’implémenter dans les brefs délais au Cameroun.
La problématique d’encouragement des initiatives locales
De plus, avec la pandémie de COVID-19, depuis mars 2020, nous avons pu observer des transformations dans le système éducatif de l’éducation préscolaire à l’enseignement universitaire dans le monde entier. Avec les organismes de formation inaccessibles en présentiel, les formateurs ont dû se réinventer et ainsi intégrer des modules asynchrones, avec tout ce que cela implique en termes de planification pédagogique, de production de supports ou de soutien à l’apprentissage entre autres. Certaines de ces belles initiatives ont été abandonnées lorsque la situation de crise sanitaire s’est stabilisée. Du fait des problématiques suscitées, il n’est pas évident pour les formateurs en Afrique de maintenir ces modalités de formation sur la durée. Mais lorsqu’on s’aperçoit que même les rares projets sur le numérique en éducation en Afrique mis en place avant la crise sanitaire sont subventionnés et portés par des universités et des fonds étrangers, nous avons le sentiment qu’il n’y a pas réellement de numérique en éducation en Afrique, en définitive.

